Il y a 10 ans, 185 000 travailleurs triomphaient d’UPS

2007/09/06 | Par Paul Martineau

Leur combat aurait pu sembler perdu d’avance. Il y a dix ans très exactement, lors du déclenchement de la grève par 185 000 travailleurs de l’entreprise UPS, la balance semblait pencher en faveur du géant américain de la livraison de colis.

L’entreprise de services était fortement informatisée et bâtie sur un modèle « flexible » qui ne facilitait pas la cohésion syndicale. Les employés à temps partiel, qui représentaient 60 % de la main-d’œuvre (contre 20 % dans l’ensemble des entreprises américaines), devaient souvent combiner leur emploi chez UPS avec un autre travail ou des études, et rien ne garantissait qu’ils seraient en mesure de s’impliquer dans un conflit difficile.

L’immense différence de salaire entre employés à temps plein et à temps partiel laissait planer des doutes sur la solidarité qui pourrait exister à l’intérieur même du syndicat.

Pire encore, le patronat appellait à l’intervention du gouvernement contre cette grève qui menaçait « la sécurité nationale » en paralysant la livraison de colis aux États-Unis.

Et les travailleurs d’UPS étaient affilié aux Teamsters, un syndicat à l’image passablement amochée dans l’opinion publique, après plusieurs scandales de corruption et des allégations de liens avec la pègre.

Ron Carey sort de sa retraite

Pourtant, un leadership renouvelé et l’esprit particulièrement combatif des travailleurs avaient contre toute attente transformé la grève de l’été 1997 en victoire éclantante, au bout de seulement 15 jours d’arrêt de travail. Plusieurs spécialistes l’avaient qualifié de « plus importante victoire du mouvement ouvrier depuis un quart de siècle ».

À l’occasion du dixième anniversaire du conflit, le président des Teamsters de l’époque, Ron Carey, est sorti de sa retraite pour tirer les leçons d’une bataille qui a marquée la mémoire de tout le mouvement syndical américain, plutôt habitué aux reculs et aux défaites face aux grandes corporations depuis des décennies.

Dans le livre Outside the Box: Corporate Media, Globalization and the UPS Strike, fruit de sa collaboration avec une professeure de journalisme, il explique que les Teamsters avaient réussi à transformer leur bataille en un combat pour tous les travailleurs américain, voir même en un combat « pour le rêve américain ».

L’Amérique à temps partiel ne fonctionnera pas

Les travailleurs d’UPS avaient été presque forcés à la grève par la direction. L’entreprise avait fait environs un milliard $ en profit l’année précédente, mais les conditions de travail s’y détérioraient continuellement.

On y entrevoyait presque la disparition des « vrais » emplois à temps plein. En dix ans, la part des employés à temps partiel était passée de 42 % à 60 %. Ces derniers étaient presque 50 % de moins que leurs collègues recrutés à temps plein (9,65 $ de l’heure contre 19,95 $ de l’heure) même si certains d’entre eux travaillaient dans les faits jusqu’à 50 heures par semaine.
Lorsque la partie patronale a parlé d’augmenter encore la part de temps-partiels et de réduire les coûts associés au fonds de pension, le conflit est devenu inévitable.

Mais pour affronter un géant comme UPS, les Teamsters ne voulaient pas être seuls au front. L’équipe de Ron Carey, un ancien livreur chez UPS, a amené le syndicat à transformer ce combat en combat national pour des emplois décents.

« L’un des enjeux critiques auquel faisaient face non seulement les travailleurs d’UPS mais les travailleurs en général, c’était le travail à temps partiel, raconte Ron Carey dans le livre. On ne peut pas vivre avec un salaire de temps-partiel. Ça ne marche tout simplement pas. »

Des slogans comme « l’Amérique a besoin d’une augmentation » et « l’Amérique à temps partiel ne fonctionnera pas » ont résonné avec force chez tous les travailleurs américains. Même certains politiciens parmi les plus liés au patronat ont craint d’avoir l’air anti-patriotiques en s’y opposant.

Le point tournant : la couverture médiatique

« Nous avons forcé les grands médias à donner une couverture positive à la grève », rappele aujourd’hui Ron Carey, en soulignant comment cette couverture constituait un revirement pour les grands groupes de presse.

Pour se défaire de l’image corrompue et antipathique du leadership des Teamsters, l’équipe de Carey a décidé d’avoir recours au maximum aux syndiqués de la base, dont plusieurs ont été invités tour à tour à se joindre à la table de négociations.

« Nous avons emmené les membres de la base aux négociatons, a rappellé Carey lors d’une conférence diffusée sur Internet récemment. Nous leurs avons dit d’emmener leurs familles et leurs enfants sur les lignes de piquetage. Nous leurs avons dit de ne pas avoir peur de parler à la presse et aux médias », ajoute-t-il.

La présence des familles et les témoignages émouvants des travailleurs de la base ont été soulignés à plusieurs reprises dans les médias à l’époque. L’image de « gros bras » des Teamsters avait cédé la place à celle de familles américaines réclamant leur droit à une partie du « rêve américain ».

Encore aujourd’hui, Carey dit que l’image du syndicat serait meilleure si le public voyait plus les membres et moins la direction. « Chaque fois que je lis à propos de problèmes chez les Teamsters, ce n’est pas à propos des membres mais des dirigeants », dit-il.

La stratégie des grévistes d’UPS pour gagner la sympathie du public avait porté fruit. À plusieurs reprises, des sondages ont montré que les deux tiers de l’opinion publique américaine appuyait les travailleurs.

Dans de telles conditions, impossible pour le président Clinton d’avoir recours à la loi Taft-Hartley, qui permet d’arrêter toute grève sur le sol américain si celle-ci est déclarée potentiellement dangereuse pour la sécurité du pays.

10 000 emplois à temps partiel convertis en emplois à temps plein

Les quinze jours de conflit ont fait tellement mal à UPS que cette dernière n’a pas eu le choix d’accéder aux demandes du syndicat. Environ 10 000 emplois à temps partiel ont été convertis aussitôt en emplois à temps plein.

UPS voulait cesser ses paiements à la caisse de retraite gérée par les syndicats mais a finalement dû augmenter sa contribution. Pour couronner le tout, les salaires de tous les employés ont progressé et l’écart entre la rémunération horaire des travailleurs à temps plein et celle des salariés à temps partiel a été progressivement réduit.

Pour Ron Carey, qui voulait renouveler de fonds en comble le syndicat des Teamsters, c’était un début épatant. Malheureusement, le patronat n’allait pas lui pardonner de sitôt.

« Je me souviens du dernier jour, après le règlement des négocations, raconte-t-il dans le livre. J’étais dans la pièce avec Alexis Herman, le Secrétaire du Travail (du gouvernement américain) et la compagnie. Le principal négociateur de l’entreprise, Dave Murray, s’est levé et a lancé : Vous allez payer pour ça, vous le regretterez jusqu’au jour de votre mort. »

« J’ai répliqué : Est-ce que vous êtes en train de me menacer ? Je me suis ensuite tourné vers le Secrétaire du Travail et je lui ai demandé s’il avait entendu ça. Il a répondu « Je n’ai rien entendu du tout. » »

Quelque mois plus tard, un représentant du gouvernement américain annulait l’élection de Carey à la tête du syndicat et forçait d’autres élections, à la suite d’allégations de malversations financières contre deux de ses conseillers.

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