La Chasse-Galerie chavire

2007/12/17 | Par Pierre Demers

Après vingt sept ans d’opération au Saguenay et de loyaux services à des dizaines de cinéastes de la région et d’ailleurs, les productions de la Chasse-Galerie, la seule maison de production cinématographique du coin ferme ses portes. L’actuel administrateur principal, Alain Corneau, producteur-réalisateur-ingénieur du son, l’a annoncé la semaine dernière.

Il ferme les livres pour une raison fort simple : la Chasse-Galerie ne génère pas suffisamment de projets cinématographiques pour tenir à flot une maison de ce type en région. Il lui aurait fallu une mise de fonds de 150 000 $ pour maintenir le cap jusqu’à la prochaine production.

Le statut légal de l’organisme, une compagnie à but lucratif nécessaire pour obtenir des crédits d’impôt au sein des institutions prêteuses comme Téléfilm et la SODEC, lui coupe les ponts nécessaires pour recevoir de l’aide financière de différentes autres sources comme… la ville de Saguenay.

Pas 5 cents du maire Tremblay

C’est du moins la raison officielle qu’a donnée le maire de ville Saguenay, Jean Tremblay, pour refuser de compromettre SA ville dans la survie de la plus vieille maison de production cinématographique de la région que tous les observateurs culturels d’ici considèrent comme une institution.

Le maire a répondu ainsi à la nouvelle de la fermeture de la maison de production dirigée par Alain Corneau : « On donnera pas 5 cents à la Chasse-Galerie. La maison de production est une entreprise privée et Saguenay ne peut pas agir comme une banque afin de soutenir toutes les firmes installées sur son territoire (Le Quotidien, 14 décembre 07).

Le hic, comme on dit, c’est que La Chasse-Galerie n’est pas tout à fait une firme comme les autres. C’est une maison de production qui, malgré son statut légal d’entreprise à but lucratif, n’a jamais fait de profits comme la majorité des maisons de production cinématographique du Québec.

Une production remarquable

C’est encore plus difficile de faire vivre une maison de ce type en région que dans les grands centres. Et, malgré ce contexte impossible, la Chasse-Galerie a produit au fil des ans des films remarquables, surtout des documentaires reconnus partout.

Par exemple, l’an dernier elle a produit avec l’ONF un film savoureux de Claude Bérubé, L’incroyable histoire des machines à pluie. Des documentaristes de talent, primés dans de nombreux festivals, ont passé par la Chasse-Galerie, je pense ici à Carole Laganière qui a réalisé avec cette maison deux films merveilleux, La fiancée de la vie et Country.

Le dramaturge Pierre-Michel Tremblay y a aussi signé son unique court métrage de fiction, Annie aux pieds de la Vierge Marie. Patrick Bouchard de Jonquière y a également fabriqué en grande partie son premier film d’animation en coproduction avec l’ONF, Les ramoneurs cérébraux.

Comme feuille de route ce n’est tout de même pas si mal pour une obscure maison de production périphérique.

Le carrefour des nouveaux cinéastes

Pour ceux qui se souviennent des premières années de cette maison de production, évoquons la réalisation tourmentée de Carl Brubacher (L’un des quatre fondateurs de la Chasse-Galerie avec Michel Lemieux, Louis Bergeron et Alain Corneau) sur Plume et ses Mauvais compagnons, Ô rage électrique, sorte de road movie culte pour les nouvelles générations de cinéphiles.

Car, en plus d’être une maison de production officielle, la Chasse-Galerie a toujours été considérée comme le carrefour des nouveaux cinéastes de la région, une école obligée pour les jeunes mordus du cinéma et de la vidéo d’ici qui voulaient rapidement se frotter aux équipes de tournage.

C’est l’une des raisons pour laquelle on ne peut considérer cette maison de production comme une autre firme sur le territoire de la ville, une PME de passage, une cabane à patates frites ou une discothèque.

La Chasse-Galerie était un lieu de formation pratique pour les nouvelles générations de cinéastes et techniciens qui voulaient encore produire leurs images ici au lieu d’ailleurs pour faire la preuve toujours impossible de la survie du cinéma hors Montréal, malgré tout, malgré l’indifférence du milieu et des partenaires financiers et des subventionneurs.

Le maire Tremblay aime mieux la Fabuleuse et Pierre Richard

Malheureusement, l’administration du maire Tremblay ne semble pas intéressée à la survie des institutions culturelles du type de la Chasse-Galerie. Elle préfère investir dans des projets culturels à résonance touristique comme cette Fabuleuse histoire du Royaume à la Baie qui attire des dizaines d’autobus de touristes du troisième âge à chaque année.

Triste spectacle de les voir s’extasier devant une vision édulcorée des origines régionales revampée récemment (à forts frais) par deux dramaturges montréalais de passage, Michel-Marc Bouchard et Serge Denoncourt.

Précisons que cette Fabuleuse est interprétée par une batterie de comédiens amateurs, non rémunérés, alors que les gestionnaires de ce show historico-touristique sont tous salariés de la ville.

Autre décision récente qui tend à montrer que l’administration du maire Tremblay cautionne davantage la culture touristique et le cinéma du même type plutôt que le cinéma produit et réalisé ici, c’est l’investissement de 50 000 $ dans une co-production franco-québécoise mettant en vedette le comédien Pierre Richard.

50 000 $ pour ma cabane au Canada

Ce film réalisé par Robert Ménard (Cruising Bar) raconte l’histoire d’un Français qui hérite d’une cabane au Canada…(sic). Des scènes intérieures seront tournées (début 8 janvier) dans l’édifice du Vieux-Port de Chicoutimi que la ville aménagera à ses frais.

Le maire se réjouit de cet investissement : « 50 000 $ ce n’est pas cher payé pour une telle visibilité pour la ville et d’importantes retombées économiques pour loger et nourrir une équipe de 80 personnes pendant près de deux mois avec la construction des décors, l’engagement des figurants, les traiteurs, et le transport pour les extérieurs tournés à Saint-Rose-du-Nord., etc. (Le Réveil, 2 décembre 07).

Figurants ou traiteurs plutôt que cinéastes

Au lieu de produire des films originaux par des cinéastes de la région, on devra désormais se contenter de jouer les figurants ou les traiteurs dans les productions extérieures exploitant nos décors naturellement touristiques.

C’est payant pour l’image de la ville, mais guère profitable aux nouvelles générations de cinéastes d’ici qui croient encore que nos images nous appartiennent et qu’on devrait avoir la possibilité de les tourner nous-mêmes. La fermeture de la Chasse-Galerie signifie pour nous le début de l’âge des ténèbres du cinéma saguenéen.

(L'image est tirée de l'affiche du film Ô rage électrique de Carl Brubacher)

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