Petite chronique du rang 1 : Léandre Bergeron

2008/02/17 | Par Alain Dion

Les débats sur la question de la langue française font rage (et m’enrage) depuis quelques semaines dans l’espace médiatique québécois.

De dérive en déviance, les excès fusent, feux-d’artifissent de toutes parts, dévoilant la déroute de certains et la hargne des autres.

Les ennemis d’un même camp s’invectivent, postillonnent aux quatre vents de l’aigreur. Les fédéraux s’abstiennent, tout aussi morts de rire que vert de peur de voir le débat s’emballer et cristalliser les énergies nationales. Cela fait partie de la tradition historique semble-t-il. Et je constate que l’histoire est sourde comme un pot car une fois de plus IL FAUT SE RÉPÉTER !

Vous souvenez-vous d’un certain Léandre Bergeron et de l’hystérie que causa la publication de son dictionnaire de la langue québécoise ? N’est-ce pas. Oui, IL FAUT SE RÉPÉTER ! Et l’on se répètera tant et aussi longtemps qu’on n’aura pas réglé l’essentiel. Le jour où, enfin, nous cesserons de vivre comme des exilés en cette terre Québec…

D’exil en exil

«C’est plus ma place ici. Je suis né en exil, en territoire d’exil,
en territoire ennemi. C’est le cas de le dire.»
Léandre Bergeron

Dès la première page, le ton est donné. «Du regard de l’autre je me contresaintciboirise…» proclame Léandre Bergeron dans le livre que lui consacre Sylvain Rivière, qui se fait ici porteur de la parole de ce franco manitobain, libre-penseur enseignant, chantre de la langue québécoise métamorphosé à la fin des années 80 en boulanger artisan établi en Abitibi.

Soulignant d’entrée de jeu que son «livre ne cherche pas à faire beau, mais à dire vrai» Rivière capte simplement la voix de l’homme du nord sans intervenir, laissant ainsi toute la place au souffle et à la langue de Bergeron qui s’en donne ici à coeur joie.

Même si elle gagne en authenticité, cette approche stylistique nourrie à la verve débridée de Bergeron pourrait par contre en lasser plusieurs. Dans l’effusion des mots n’émergent pas toujours la cohérence.

Les germes de la révolte

Retraçant néanmoins un parcours humain fascinant, le livre de Rivière s’attarde d’abord aux prairies canadiennes de l’enfance, rappelant les premières humiliations de sa condition de francophone en voie d’assimilation, dépeignant un univers familial baigné dans un catholicisme asphyxiant que le jeune Léandre ne cessera de contester.

«Je me choisis, moi, ou bien je me soumets aux autres, à la dictature et je me retrouve à l’asile, car je vais faire des conneries», souligne notre homme confronté aussi bien à la soumission atterrante de sa mère qu’au racisme dont il fait les frais à l’Université du Manitoba.

La révolte gronde et la maison familiale se fait vite trop petite. La route de la liberté le conduira finalement à Montréal.

S’amorce alors une longue marche personnelle où il entame une carrière d’enseignant-militant à l’Université Concordia, où il fréquente la gauche québécoise et où il fait sienne la lutte nationale.

En 1970, il publie son Petit manuel de l’histoire du Québec qui devient vite, à plus de 125 000 exemplaires vendus, un best-seller autant prisé dans les milieux ouvriers qu’intellectuels.

Son interprétation de l’histoire québécoise vaudra d’ailleurs à Bergeron les visites répétées de policiers lors des Événements d’octobre 70.

Au milieu des années 70, déçu autant par l’attitude du Parti Québécois de René Lévesque qui l’ostracise véritablement que par le mépris des élites de la gauche «révolutionnaire», Bergeron décroche et quitte Montréal pour s’installer sur une ferme en Abitibi.

C’est là, sous l’insistance de son ami Victor-Lévy Beaulieu, qu’il publie en 1980 son véritable dernier coup de gueule littéraire : le Dictionnaire de la langue québécoise.

«J’en avais assez d’entendre dire que mon père parlait mal. Ça vient d’où ça, le mot joual ? C’est un concept d’une élite francophile à mort. […] Pour moi, ça se situait dans un contexte de lutte linguistique du Peuple québécois, de libération en ce cas-là», insiste Bergeron.

C’est sur sa ferme abitibienne qu’aura également lieu la réconciliation de Bergeron et de sa mère vieillissante. Relatant les derniers jours et la mort de celle-ci, ce chapitre nous vaut l’un des moments les plus forts du livre.

Les levains de la colère

Étrangement, les propos de Léandre Bergeron s’essoufflent à partir de cet épisode, sombrant trop souvent dans une désespérante litanie qui finit par agacer. Avec conviction sans espoir… devient peu à peu le leitmotiv de l’écrivain devenu boulanger.

Même si, en bout de ligne, nous sommes tout à fait d’accord et solidaire de la lutte légitime qu’il mène pour faire reconnaître son droit à une production boulangère artisanale, la transcription et les réflexions que suggèrent ses démêlées avec le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ) finiront par irriter le lecteur car elles deviennent la pierre d’assise d’un questionnement sur le rôle de l’État où, par toute sortes de raccourci idéologiques Bergeron finit par se laisser séduire par le discours d’un Mario Dumont par exemple.

Cette réflexion n’est d’ailleurs pas sans rappeler étrangement le parcours de son camarade Victor-Lévy Beaulieu.

Un regard rétrospectif

Enfin, la dernière partie du livre, nous replonge au cœur même des débats qu’ont suscités les différends textes de Léandre Bergeron.

Regroupés sous le thème Le regard des autres, ce chapitre reproduit plusieurs articles de journaux publiés au cours des années 70-80. De Réginald Martel à Robert Lévesque, de La Presse à La Patrie en passant par Le Jour, ce bref tour d’horizon mérite qu’on s’y attarde pour bien saisir l’esprit de l’époque.

Cette «autobiodicté sur le vif» de Sylvain Rivière propose le parcours ô combien étonnant d’un Léandre Bergeron, condamné semble-t-il à errer inévitablement d’exil en exil.

Léandre Bergeron, né en exil, Sylvain Rivière, Éditions Trois-Pistoles, 2007

Sur la photo : Léandre Bergeron, à l'émission Tout le monde en parle à Radio-Canada

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