Redécouvrir Louis-Joseph Papineau

2008/05/15 | Par Michel Lapierre

Ce texte est paru dans l’aut’journal N° 177 - mars 1999 sous le titre La tête à Papineau

Enfin, après plus d'un siècle, on nous raconte, pour la première fois, d'une manière simple, complète et attrayante, la vie de Louis-Joseph Papineau (1786-1871) et l'histoire des Patriotes. Micheline Lachance, dans un livre très documenté, vendu à plus de 100 000 exemplaires, éclipse, par la cohérence et la clarté, Rumilly, Filteau, Ryerson, Ouellet, Bernard et tous les autres.

L'analyse historique et la littérature n'y trouvent certes pas leur compte, mais les faits, les êtres de chair et de sang, l'atmosphère de l'époque sont restitués avec le brio désarmant des auteurs de best-sellers. Dans Le Roman de Julie Papineau, Micheline Lachance nous fait revivre les événements à travers le regard de la femme du chef, comme pour nous montrer que la politique est beaucoup plus qu'un simple combat de coqs. Pour Julie, épouse aimante, mère dévouée et femme avant-gardiste, la suite du monde a un sens très concret, fût-il un tantinet à l'eau de rose.

Papineau n’a pas déserté

D'un patriotisme souvent plus fougueux que celui de Louis-Joseph, Julie se soucie de la portée des actions de son mari. Elle n'ose croire qu'en 1837 il ait pu fuir au moment crucial, et le suit en exil. Puis voilà qu'à son grand soulagement la vérité éclate. la bataille de Saint-Denis, Papineau a obéi aux ordres de Wolfred Nelson, le chef militaire des Patriotes : il a quitté les lieux afin de pouvoir, à l'issue du combat, parlementer avec les Anglais.

Mieux valait que le chef politique fût vivant et libre. Fait prisonnier, blessé ou mort, il n'eût pas été utile à grand chose. La fameuse tête à Papineau, la tête hautaine qui enrageait les Anglais tyranniques, était mise à prix.

Exilée aux États-Unis, terre de la démocratie et de la liberté, elle devenait inviolable et gardait tout son panache. Elle projetait son ombre souveraine sur le Bas-Canada, colonie britannique, où les députés, pourtant élus par le peuple, n'avaient pas le moindre pouvoir. Cette tête incarnait le rêve d'une république, indépendante ou, au pis aller, autonome au sein des États-Unis, à une époque où l'impérialisme américain n'avait pas encore dévoilé son vrai visage.

Ceux qui reprochent à Papineau d'avoir déserté, ou qui déplorent simplement qu'il ne se fût pas conduit en héros en résistant à l'injonction de Nelson, n'ont rien compris à sa grandeur. Papineau est grand à cause de sa tête. La tradition populaire, qui a fait fi des détracteurs, ne s'est pas trompée.

Le plus grand homme politique de notre histoire

Il aura fallu attendre 1960 pour que cette tête réapparaisse dans toute son ampleur, comme si le Québec avait cessé de penser entre 1840 et 1960. Même la tête de Henri Bourassa ne fait pas le poids devant celle de Papineau. Le grand-père est démesurément plus moderne que le petit-fils. Même la tête de Groulx ne surpasse pas la tête à Papineau.

C'est que le plus grand homme politique de notre histoire était un révolutionnaire. Pierre Vallières l'a bien compris, lui qui appelle les indépendantistes québécois, et tout particulièrement les militants du Front de libération du Québec, Les Héritiers de Papineau, titre même de son autobiographie politique, publiée en 1986.

Papineau a été le premier, dans notre histoire, à nous révéler l'ambiguïté créatrice de l'homme moderne. Il fait figure de héros stendhalien. Seigneur proscrit, presque réduit à la misère, le tribun mène en Europe une vie de dilettante et de bohème. Le sort de son peuple continue de le préoccuper, mais l'échec de sa vie publique le pousse à l'indolence. Il erre dans les salons, les musées et les bibliothèques. Comme tout le laisse croire, il commet l'adultère avec Marcella Dowling, la jeune et belle révolutionnaire irlandaise. C'est le démon de midi, presque du soir : Papineau a cinquante-cinq ans. Il ne cesse pour autant d'aimer sa femme, qui lui rappelle ses devoirs politiques.

Contre l’Union

Rentré au pays en 1845, il condamne l'Union du Bas et du Haut-Canada, se heurte à ses anciens amis, La Fontaine et Cartier, sans oublier Wolfred Nelson, qui ont trahi les principes de 1837 pour collaborer avec le pouvoir colonial britannique.

Libre penseur, fils de Voltaire et de Rousseau, Papineau s'opposait au cléricalisme tout en respectant le catholicisme dans son essence même. Ce n'est pas par hasard que, lors de son exil en France, il s'est lié d'amitié avec Lamennais, prêtre en rupture de ban, champion de la démocratie, ancêtre des théologiens de la libération.

Papineau préconisait une révolution non seulement politique mais sociale et culturelle. À un peuple miné par l'analphabétisme, à qui les Anglais refusait des écoles qui fussent vraiment les siennes, il rappelait que la plus grande libération est celle de l'esprit, puisqu'elle prépare toutes les autres.

Son testament politique

Le 17 décembre 1867, devant les Rouges, citoyens les plus progressistes de l'époque, réunis à l'Institut canadien que dirige son neveu et fils spirituel Louis-Antoine Dessaules, Papineau livre son testament politique.

Il dénonce la Confédération comme un régime pire que tous ceux qui l'ont précédée, puis, du même souffle, exalte la fraternité universelle, appelle de tous ses voeux l'ouverture au monde et affirme que la Déclaration américaine d'indépendance de 1776 et la Déclaration française des droits de l'homme de 1789 sont les deux grandes chartes de l'avenir.

Cet ultime discours on le retrouve, avec beaucoup d'autres textes de Papineau, dans le volumineux recueil qu'Yvan Lamonde et Claude Larin ont récemment publié. Comme dans le cas du roman historique de Micheline Lachance, c'est une première. Voilà presque toutes les « interventions publiques » de Papineau enfin rendues accessibles, et ce avec des commentaires qui n'édulcorent pas sa pensée. Nous sommes loin du salmigondis de Fernand Ouellet.

Dans ce recueil, la tête à Papineau se pavane avec toute sa superbe et son insolence. Autant l'orateur circonspect cultive une admiration, au moins rhétorique, pour la Grande-Bretagne et ses institutions, autant il laisse libre cours à son mépris princier pour les affairistes anglais et écossais fraîchement débarqués sur notre sol. Il s'indigne devant « les moeurs grossières et brutales des parvenus qui commencent par décrotter des souliers et balayer des comptoirs, pour un peu plus tard siéger au Conseil législatif ». La mystification du dominateur, si fréquente dans l'imaginaire québécois, échappe à son esprit. Inébranlable, la tête à Papineau n'entretient que sa propre légende.

Micheline Lachance, Le Roman de Julie Papineau, Québec Amérique, 1995 et 1998, 2 tomes.

Louis-Joseph Papineau, Un demi-siècle de combats 0 interventions publiques, textes choisis et présentés par Yvan Lamonde et Claude Larin, Fides, 1998.


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