Ce qu’il faut pour vivre

2008/09/03 | Par Ginette Leroux

Après avoir triomphé aux Jutra et aux Génie, le film Ce qu'il faut pour vivre revient sur nos écrans. Nous remettons en ligne les entrevues réalisées lors de sa sortie en salle au mois de septembre 2008.

Ce jour-là, il enfilait entrevue sur entrevue. Normal, son film « Ce qu’il faut pour vivre », en compétition officielle au Festival des films du monde, sortait le soir même en première mondiale. Entre deux bouchées, avec la plus grande simplicité du monde, Benoît Pilon a confié à l’aut’journal sa passion immense pour le cinéma.

Scénario du film

LAJ : Le scénario du film « Ce qu’il faut pour vivre », écrit par Bernard Émond, vous a été proposé par sa productrice. Ce fut, avez-vous dit, un coup de foudre instantané, un scénario que vous auriez voulu écrire. Comment un réalisateur qui a l’habitude d’écrire ses propres scénarios s’est-il approprié celui d’un autre? Y avez-vous changé quelque chose?

B.P. : Bernard Émond a écrit un magnifique scénario auquel j’adhérais complètement. J’y ai fait quelques changements. Par exemple, dans la version originale, Tivii quittait la tente et partait seul avec sa petite valise. Déjà, il se savait malade. En faisant mes propres recherches sur le sujet, j’ai constaté à quel point il était déchirant pour ces gens d’être littéralement arrachés à leur famille. La communauté au complet vivait ce drame.

J’ai senti le besoin d’ajouter la scène du bateau au début du film pour mieux comprendre cet arrachement. On voit Tivii, le personnage principal, pris au dépourvu par l’implacable diagnostic qui l’oblige à rester à bord tandis que sa femme et à ses filles retournent à terre, laissées à elles-mêmes sans ressources. À côté de Tivii, la mère d’un bébé subit le même sort.

D’autres scènes ont pris place, notamment pour donner plus d’importance à Roger, un personnage secondaire, incarné par Antoine Bertrand. Le choix d’effectuer ces modifications était pour moi une façon de mettre le scénario à ma main.

Documentaire vs fiction

LAJ : Qu’est-ce qui vous a incité à choisir la fiction plutôt que le documentaire pour raconter cette l’histoire?

B.P. : Ce que les gens ne savent pas, c’est que je suis d’abord un réalisateur de fiction, malgré que je sois très connu par mes documentaires. Quant j’étais étudiant à l’Université Concordia, mon premier court métrage « La rivière rit », présenté au FFM en 1987 dans le cadre du Festival du film étudiant canadien, avait remporté le prix du Meilleur film de fiction. Puis au tour de « Regards volés », un moyen métrage, récompensé à Yorkton par le Gordon Sheaf Award Best Drama en 1993.

À la télévision de Radio-Canada, j’ai réalisé quinze épisodes de la télésérie « Réseaux », écrite par Réjean Tremblay qui mettait en vedette Patrick Huard (1998-1999). Cette série regroupait 330 rôles et une équipe de 80 personnes y travaillait. Sur une période de huit ans, j’ai travaillé comme assistant réalisateur sur différents plateaux de télévision et de cinéma. Par exemple, j’ai assisté Charles Binamé sur le tournage de la série « Marguerite Volant ». Comme vous le voyez, le film de fiction n’est pas du tout nouveau pour moi.

LAJ : Racontez-moi comment vous en êtes venu au documentaire.

B.P. : Je suis tombé en amour… avec des gens dont j’ai eu envie de raconter la vie au moment où je les ai rencontrés. « Rosaire et la Petite-Nation », mon premier documentaire tourné en 1997, racontait l’histoire de Rosaire, mon grand-oncle qui vivait à la campagne. J’ai tout de suite adoré ce médium qui représente à la fois une grande liberté et une économie de moyens pour le cinéaste. Un sujet, une caméra (empruntée à mes débuts), des cassettes et le tournage peut commencer. Michel La Veaux, directeur photo, mon complice depuis 15 ans, m’a suivi dans cette aventure. La fiction est beaucoup plus exigeante en termes de temps, de budget et … d’énergie. Le documentaire permet d’exercer le métier de façon plus immédiate.

Direction d’acteurs

LAJ : Selon vous, diriger des acteurs dans un film de fiction et diriger du vrai monde dans un documentaire exige-t-il des qualités différentes, une approche différente?

B.P. : La direction d’acteurs est ce qui m’a conduit au métier de cinéaste. À 18 ou 19 ans, je voulais m’inscrire dans une école de théâtre et apprendre le métier de comédien pour éventuellement faire de la mise en scène. L’idée de travailler avec des acteurs me fascinait.

Le but ultime d’un réalisateur n’est-il pas que le jeu de ses acteurs soit vrai? Moi comme premier spectateur, je dois croire à ce que l’acteur ou la personne devant la caméra est en train de vivre, de faire, de dire. Je dois m’assurer que son jeu sonne juste. Mon expérience de documentariste m’a beaucoup aidé dans ce sens. Il m’a fallu trouver une façon d’amener des acteurs non professionnels à comprendre ce que j’attends d’eux, à mieux communiquer avec eux et, surtout, à être sensible à la vérité qui est devant la caméra.

Natar Ungalaaq

LAJ : Comment est Natar Ungalaaq en dehors du plateau de tournage? Parlez-moi de sa relation avec les autres membres de l’équipe d’acteurs.

B.P. : Toute l’équipe est montée à Québec ensemble pour la première journée de tournage en octobre. Il s’agissait de la scène où Tivii arrive au sanatorium en auto. Natar, présenté à l’équipe, a énormément impressionné tout le monde par le charisme qu’il dégage et le sourire chaleureux qu’il déploie en toutes circonstances. Ce bonhomme a séduit les acteurs autant que les électriciens, les machinistes, les maquilleuses et les coiffeurs. Tout le monde l’a aimé instantanément.

Les techniciens, habitués de travailler sur 4 ou 5 productions par année et qui savent apprécier un bon acteur, ont été éblouis par son jeu et ont vite éprouvé beaucoup de respect pour ce grand acteur discret et très concentré sur le plateau. En même temps ouvert aux autres. Tellement, qu’après le tournage, ils sont partis ensemble assister à une partie de hockey.

LAJ : Une des valeurs présente dans votre film est l’échange entre les deux cultures, blanche et inuite. Qu’avez-vous appris au contact de Natar Ungalaaq?

B.P. : Un cinéaste a la chance de rencontrer des gens exceptionnels, d’être au contact d’univers qu’il ne connaîtrait pas autrement. Natar Ungalaaq n’est pas qu’un grand acteur inuit, il est un grand acteur. Un grand acteur qui explose devant la caméra. Ma rencontre avec lui est une importante rencontre cinématographique. Le tournage d’un film est toujours très intense. Sur le plateau entre 12 et 14 heures par jour, je n’avais pas le temps d’aller au restaurant avec lui. Je me suis senti très proche de lui à travers le personnage du scénario qui m’avait habité durant deux ans avant le début du tournage. Entre nous s’est installée une communauté d’esprit très forte.

Natar Ungalaaq est aussi réalisateur. Ses connaissances techniques m’ont épaté. Nous avons eu un réel échange à travers la réalisation du film. Son jeu est impeccable. J’ai pris conscience de l’envergure de l’acteur à sa façon de prendre la lumière, de travailler avec une économie de moyens. Je me suis vite rendu compte que j’avais entre les mains un acteur à qui je pouvais tout demander, un regard suffisait pour nous comprendre.

LAJ : Richard Desjardins dit que son documentaire « Le peuple invisible » n’a pas eu autant d’attrait auprès du public que « L’erreur Boréale » parce que les gens, croit-il, sont plus intéressés à sauver les arbres que les autochtones. Qu’en dites-vous? En quoi votre film va-t-il gagner le public?

B.P. : Le film que j’ai réalisé est une histoire universelle qui parle de déracinement, de perte d’identité, de transmission d’une culture. « Ce qu’il faut pour vivre » raconte un épisode dramatique de l’histoire inuite vécue par un autochtone.

On sait qu’historiquement le contact entre notre culture et la leur s’est fait à leur détriment. Ici, il n’est pas question de chercher des coupables, les soit-disant « méchants Blancs ». Au contraire, le film cherche à rendre au peuple inuit sa dignité dans la souffrance qui lui a été imposée. Notre film fait voir la personne inuite dans sa beauté, sa fierté, sa dignité. Voilà en quoi « Ce qu’il faut pour vivre » diffère des autres films présentés sur le sujet. Ce film fait partie de notre histoire. De notre mémoire.

Entrevue avec Natar Ungalaaq

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