Quand la main invisible perd la tête

2008/11/03 | Par Michel Rioux

« Le plus petit marchand
Est savant sur ce point :
Pour sauver son crédit
Il faut cacher sa perte »

– Jean de La Fontaine


Quelle surprise, et surtout quel bonheur, de lire une analyse de la Fondation Jean-Jaurès qui dit entre autres ceci : « Nous proposons de mettre en avant une approche théorique nouvelle, fondée sur les notions de besoin ou d’économie des besoins. »
Photo : restaurant Louis XV de l’Hôtel de Paris à Monte-Carlo

J’entends encore Marcel Pepin en 1971 alors que, comme président de la CSN et coordonnateur du Front commun intersyndical qui négociait les conditions de travail de plus de 200 000 travailleuses et travailleurs des secteurs public et parapublic, il affirmait qu’il faudrait dorénavant payer le monde non plus selon les lois du marché, mais plutôt selon les besoins des hommes et des femmes.

J’entends encore les cris d’effroi des commentateurs à la solde du pouvoir, des économistes et des éditorialistes à la défense du désordre établi. Quel scandale ! S’opposer de la sorte aux sacro-saintes lois du marché ! Faut être détraqué, ou pire encore communiste, pour tenir pareils propos ! Quoi ? Tasser la main invisible, celle qui guide si bien le marché, dans l’intérêt de tous, à commencer bien sûr par les moins bien nantis, pour la remplacer par on ne sait quoi ? Des mécanismes de régulation par exemple ! Ô horreur !

Si les conséquences n’étaient pas aussi catastrophiques pour des millions de petits épargnants, la tentation serait forte aujourd’hui de ne pas réprimer, ne serait-ce qu’un sourire, devant cette déroute d’un capitalisme ayant atteint de nouveaux sommets dans l’immoralité.

Quel flip-flop en effet que celui effectué par les républicains, entre le 20 janvier 1981 et le 20 septembre 2008.

Il y a près de 30 ans, Ronald Reagan déclarait, en endossant ses habits présidentiels : « Les maux économiques dont nous souffrons s’en iront parce qu’en tant qu’Américains, nous avons maintenant la capacité de faire ce qu’il faut pour préserver le dernier et le plus grand bastion de liberté. Dans la crise actuelle, L’État n’est pas la solution à notre problème ; l’État est le problème. »

Il y a quelques semaines, George W. Bush devait avouer : « Eh bien, mon premier instinct n’était pas de déployer un énorme plan de l’État. Mon premier instinct était de laisser faire le marché, jusqu’à ce que je réalise, une fois informé par les experts, l’ampleur qu’avait prise le problème. »

Si l’évêque Rémy avait été là, il aurait dit à George la même chose qu’à l’empereur Clovis, le 25 décembre 496 : Courbe la tête, fier Sicambre. Adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré… Car comme changement de trajectoire idéologique, c’est assez radical merci !

Car le problème auquel W fait allusion a pris une telle ampleur qu’il fait ravaler à plusieurs leurs professions de foi néolibérales. Ainsi, le lundi de l’Action de grâces, c’est pas moins de 2000 milliards de dollars que les banques centrales des États – de l’argent public, ne l’oublions pas – avaient allongés aux banques privées pour les maintenir à flot. Aux USA, en France, en Angleterre, en Allemagne.

De grands prêcheurs comme Guy Sorman ne veulent pourtant pas se repentir. Lui qui répliquait le 3 février dernier à ceux qui osaient condamner le capitalisme financier : « En dépit de ses pannes, le marché financier mondialisé, avec ses nouveaux produits dérivés, représente un progrès économique considérable : plus de risques, répartis sur un plus grand nombre d’investisseurs, permettent à un plus grand nombre d’entrepreneurs dans le monde de prendre le pari d’innover et de créer des richesses vraies… » Allô ? Des richesses vraies ? Vraiment ? Il faudrait l’optimisme de Thérèse d’Avila pour y croire.

Sorman récidivait pourtant, pas plus tard que le 4 octobre, écrivant ceci : « Le discours présent, tonitruant, revanchard, et antilibéral sur la nécessaire réglementation et l’indispensable retour à l’État n’est que populisme, relent de l’étatisme, voire nostalgie du marxisme. »

Après les grands remèdes des États, les gros mots des thuriféraires du capital, en somme.

Mais quand on est au-dessus de tout, on est incorrigible. En témoigne cette semaine faste que les dirigeants de la compagnie d’assurance AIG, qui venait d’être sauvée de la faillite par une injection de 85 milliards de dollars puisée dans l’argent des contribuables, ont passée dans un luxueux complexe hôtelier en Californie. Elle a coûté 450 000 $, cette semaine, dont 28 000 $ consacrés aux seuls massages de ces dirigeants à la peau tendre. En témoigne aussi ce repas offert aux courtiers de Fortis, entreprise sauvée elle aussi par des fonds publics : 225 000 $ qu’il a coûté, ce repas servi au restaurant Louis XV de l’Hôtel de Paris à Monte-Carlo.

Le vieil adage a toujours cours : Privatisation des bénéfices, socialisation des pertes. On pourrait ajouter, à l’endroit de ces grands banquiers et financiers : Où il y a de la gêne, y a pas de plaisir, hein.

 

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