Censure au Musée de la civilisation

2009/03/24 | Par Richard Amiot

On les dit « capitaux » parce que d’eux découlent tous les autres péchés, selon la doctrine catholique : la paresse, l'orgueil, la gourmandise, la luxure, l'avarice, l'envie et la colère. Il y en a un huitième, la censure.

Pas la censure de la cuisse ou du téton. Non, la vraie, la politique, la censure préalable, comme au temps des rois, quand il fallait l’imprimatur du clergé pour publier.

Voilà comment c’est venu. C’est un conteur. Il s’appelle Bernard Grondin. Beaucoup le connaissent. Il est un habitué des festivals et des manifestations d’arts populaires, comédien, auteur, un de ceux qui ont contribué le plus à ranimer l’art du conte au Québec. Il est monté sur les planches des théâtres de Québec, de Montréal et d’ailleurs, en Europe, en Afrique. Il était sur scène, au Cabaret des luttes populaires, le 21 mars, pour fêter le 35e anniversaire de Droit de parole.

Le Musée de la Civilisation, à Québec, l’a engagé, il y a un an, avec six autres conteurs québécois réputés (Jocelyn Bérubé, Renée Robitaille, Yvan Bienvenue, François Lavallée, Anne-Marie Olivier et Michel Faubert) pour qu’ils illustrent chacun un des sept péchés capitaux en s’inspirant d’objets empruntés aux réserves du Musée, pour une exposition multimédia. Le choix s’est fait par tirage au sort. Bernard Grondin devait illustrer la colère.

Une jaquette ancienne, une borne-fontaine, une caisse enregistreuse avec son gros bouton CHARGE, une couchette, tous des objets plus ou moins anciens de la vie quotidienne, ont inspiré le conte contemporain de Bernard Grondin pour illustrer le plus laid des péchés.

Que lui ont-ils inspiré? Un conte urbain moderne, car l’art du conteur n’est pas figé dans le temps. Dans ce récit, le conteur pique une sainte colère contre Régis Labeaume : le maire de Québec s’était moqué en pleine séance du conseil municipal d’une mère de famille exprimant ses craintes parce que la ville n’avise pas les mamans de Québec de ne pas utiliser l’eau du robinet pour préparer du lait maternisé pour leurs nourrissons. En effet, l’eau de Québec est fluorée et c’est dangereux pour la santé des poupons. Le Musée a exigé que Bernard Grondin efface le nom de Régis Labeaume de son conte urbain. De mauvaise grâce,  admet-il, il a accepté.

Quoi encore : un autre colère, contre le Mouvement Desjardins, qui perçoit des frais bancaires exorbitants des pauvres, alors que les riches qui gardent en dépôt des milliers de dollars ont droit à des services gratuits. Et puis, se rendant à Baie-Saint-Paul, notre conteur tombe sur un pageant militaire et des kiosques de l’armée canadienne sur le parvis de l’église : les sergents-recruteur guident les enfants de la garderie et de la maternelle, ils leur mettent des armes dans les mains. Le conteur se fâche!

Le Musée aussi. Exit, le Mouvement Desjardins. La censure récidive. À la fin, Bernard Grondin a refusé les derniers changements exigés.

La décision du Musée de résilier son contrat est tombée le 20 février. En vertu de ce contrat, le Musée se réserve tous les droits sur l’œuvre de Bernard Grondin, qui ne peut donc pas la diffuser.

M. Grondin a répondu au Musée qu’il était disposé à remédier aux manquements qu’on lui imputait, conformément aux dispositions de son contrat, mais la décision fut sans appel. Selon Bernard Grondin, des poursuites contre le Musée lui coûteraient au moins 10 000 $.

Bon prince, le Musée lui paie le dédit prévu à la convention collective de l’Union des artistes (UDA). La séparation se serait même faite en termes cordiaux, rapporte M. François Tremblay, directeur des expositions et des affaires internationales du Musée. L’institution s’attendait aussi à garder confidentiels les motifs de la rupture. Là, les raisons divergent, les explications aussi.

M. Grondin a communiqué avec M. François Tremblay. « Il m'a dit que la raison [de la rupture] était l'incompatibilité [d’humeurs] avec Mme Cécile Ouellet, la responsable du projet », écrit Bernard Grondin. «Tout ça est plein de non-dits qui m'apparaissent en fin compte tout bonnement comme de la censure », conclut Bernard Grondin.

Selon Mme Cécile Ouellet, chargée de projet au Musée, le conflit avec n’a rien à voir avec de la censure. La création de Bernard Grondin ne cadrait pas avec l’ensemble de l’exposition, après onze mois de travail et malgré les changements qu’il y avait apportés à la demande du Musée.

« C’était un œuvre de commande », a commenté M. François Tremblay. Elle devait « cadrer dans le contexte de l’ensemble des autres contes », explique-t-il. L’auteur devait accepter de se plier aux contraintes imposées par les présentations des six autres conteurs. M. Tremblay a également nié que des pressions à l’extérieur du Musée aient joué un rôle quelconque dans la décision.

Le Musée de la Civilisation présentera l’exposition le 7 octobre pour une durée d’un an. M. Grondin a été remplacé. Ni M. Tremblay ni Mme Ouellet n’ont accepté de révéler le nom du nouvel auteur engagé pour illustrer la colère.

Cet article paraît dans l'édition courante du journal Droit de parole de Québec

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