Les quatre premiers mois d’Obama vus par un pacifiste

2009/05/19 | Par Pierre Jasmin


L’auteur est président des Artistes pour la Paix et membre de Pugwash

Considérant la cote de 66% de satisfaction accordée par les Américains à l’égard de leur président, il m’a paru opportun de procéder à une évaluation sans prétention faite d’un point de vue pacifiste, arrivant au résultat suivant : 73%.

  1. Idéologie

Le danger ici serait de procéder avec des balises de pureté pacifiste, auxquelles aucun dirigeant de la planète ne saurait se conformer, même à 20%. De plus, vu qu’Obama hérite du poste de dirigeant de la seule superpuissance militaire du monde1, nos critères de mesure de sa performance doivent forcément être très réalistes. Même si dès le départ nous trouvions navrante la reconduction du républicain Robert Gates (- 10 points!), il nous faut louer l’intelligence et la prudence pragmatique des engagements du président.

Car il faut tenir compte que 2.7 millions d’Américains sont à l’emploi du complexe militaro-industriel, c’est-à-dire engagés dans ce que j’appelle « la destruction durable » 2: les usines des cinq oligopoles (Boeing, General Dynamics, Lockheed Martin, Northrop Grumman et Raytheon 3) sont disséminées à dessein dans tous les districts représentés, tant par les membres du Congrès, que par gouverneurs et sénateurs. Tenons enfin compte de la dangerosité des milieux américains d’extrême-droite4.

Dans ce contexte explosif, la volonté courageuse du président de réorienter les priorités américaines vers l’établissement d’un filet social efficace et d’un système de santé équitable et universel, tout en s’attaquant au détournement de dix mille milliards de dollars vers les « paradis fiscaux » et en dénonçant les boni scandaleux que les banquiers se versent, attaque donc le fonctionnement de tous les Karlheinz Schreiber du monde occulte de ventes d’armes : le président Obama rejoint par là la préoccupation majeure de la Commission de la gouvernance globale de Gro Brundtland et Nelson Mandela, tout en s’arrêtant hélas en chemin devant la nécessité de « monitoring » des exportations d’armes qui était le point 2 majeur de la Commission, poussé à l’ONU par Oxfam et Amnistie Internationale. Néanmoins, l’idéologie dessinée par le président en début de mandat est fort louable : 79%

  1. Coupures dans les dépenses militaires

Malgré la dépendance américaine face à la fabrication et à l’exportation d’armes, le président a procédé à d’importantes coupures, en particulier dans les programmes Star Wars (Boeing 777, différents combat systems, etc.) mais c’est encore trop peu, par rapport aux plus de 700 milliards de $ annuels dépensés : 75%

  1. Nucléaire

Saluons au civil la mise au rancart du projet d’enfouissement des déchets nucléaires dans les montagnes Yucca cher à son prédécesseur Bush5. Quant au militaire, si les journalistes ont jugé « faible » la sortie du président pour le 60e anniversaire de l’OTAN à Strasbourg, c’est qu’ils n’ont pas compris sa méfiance face à un organisme militaire qui bafoue tant de principes, y compris l’article I du Traité de Non-prolifération Nucléaire.

Le président étant conseillé par un scientifique membre de Pugwash (groupe auquel j’appartiens) a par ailleurs effectué des décisions draconiennes, en renversant les positions de Bush qui recherchaient une supériorité nucléaire américaine (quel irresponsable non-sens!) et sabotaient le TNP qu’Obama réhabilite : saluons la programmation de 2010 déjà établie, alors qu’en 2005 elle n’avait été laborieusement suggérée que trois semaines avant la réunion, ensuite conclue sans consensus.

Alors, finie la complaisance occidentale face à l’Inde, au Pakistan et surtout à Israël, trois pays alliés non soumis au TNP, qui rend l’adoption d’une ferme politique face à la Corée du Nord (et à l’Iran, virtuellement) plutôt malaisée et même hypocrite? Il est beaucoup trop tôt pour l’affirmer.

Peut-on croire également en l’évolution positive de la pragmatique position du président Obama qui a réitéré dans son discours visionnaire du 5 avril à Prague qu’il ne favoriserait la construction en Pologne et en République Tchèque6 d’un bouclier anti-missile supposément protecteur contre les armes nucléaires iraniennes (qui n’existent pas) qu’à la condition qu’il soit efficient et à prix raisonnable (« cost-effective and proven »)? Les Russes attendent l’ultime réponse à cette question irritante pour eux.

Par ailleurs, Obama a déjà coupé 1.4 milliard de $ dans le développement de nouveaux missiles porteurs d’armes nucléaires dont la plupart auraient été orientées vers la Russie. Bien sûr, cela reste peu, étant donné que les Américains dépensent encore chaque jour 110 millions de $ sur leurs armes nucléaires7 : 92%

  1. Af-Pak

Le dossier noir du président Obama reste sa désastreuse intention de régler par un ajout considérable de forces militaires américaines le cas des Talibans, tant en Afghanistan qu’au Pakistan. Il est vrai par ailleurs qu’il a déclaré son intention de procéder à davantage d’offensives diplomatiques et nommé un négociateur et un nouveau général pour ce faire.

Mais l’offensive militaire de l’armée pakistanaise contre les Talibans, qu’on croit sinon commandée, du moins autorisée par Obama, provoque déjà selon le Haut Commissariat de l’ONU plus de deux millions de réfugiés (en deux semaines!!!) et un bombardement d’avion américain a causé la mort de 95 enfants il y a deux semaines en Afghanistan : 20%

  1. Guantanamo

Saluons les directives fermes d’Obama de fermer Guantanamo et de cesser tout interrogatoire utilisant la torture, même ceux menés selon des techniques que les monstrueux Dick Cheney et Donald Rumsfeld autorisaient sous différents euphémismes.

Plusieurs associations condamnent Obama pour son refus de publier d’autres photos répugnantes et pour sa défense des soldats bourreaux américains : Obama voudra-t-il remonter aux responsables hiérarchiques déjà mentionnés, plutôt que d’accuser de simples pions troublés par des ordres pervers? Par contre, sa valse hésitation face aux cours militaires d’exception nous semble pour le moins inquiétante8: 60%

  1. Politique étrangère

Le côté le plus encourageant de la politique étrangère du président Obama est certes la nomination de Susan Rice9 comme ambassadrice à l’ONU, ce qui fait oublier la cauchemardesque nomination par George Bush de John Bolton, ennemi avoué de cette instance internationale. Les rapports d’Obama avec le secrétaire-général Ban Ki-moon augurent une ère de rapprochement fructueuse pour la paix: 93%

Malgré les piètres résultats de la secrétaire d’État Hillary Clinton en vue du règlement du contentieux (le mot est faible) Israël-Palestine, n’attribue-t-on pas à une diplomatie secrète d’Obama le retrait des troupes de Tsahal de la bande de Gaza la veille même de son investiture? 73%

L’Irak verra un retrait, hélas plus graduel que l’évacuation totale espérée en janvier, des désastreuses troupes militaires américaines d’occupation. D’autre part, le discours américain envers l’Iran et la Syrie a évolué, avec moins d’agressivité : 83%

La main tendue d’Obama vers le président russe Medvedev se traduit concrètement par une volonté de renégocier le START (Traité de réduction des armes stratégiques) d’ici la date-limite qui approche très vite. Mais à quand une remise en question des manœuvres agressives de l’OTAN en Géorgie10? : 83%

L’annonce d’une ouverture timide vers le rétablissement de relations normales avec Cuba et la franche poignée de mains avec Hugo Chavez du Vénézuela et par extension avec Evo Morales de Bolivie, Daniel Ortega du Nicaragua et Rafaël Correa de l’Équateur, augurent de rapports moins colonialistes des États-Unis face à l’Amérique du Sud et Centrale.

Mais que fait Obama pour régler concrètement le sort des trois millions de réfugiés victimes des exactions militaires et paramilitaires et des exportateurs de cocaïne (souvent les mêmes) en Colombie? 76%

On ne l’a guère entendu sur l’Asie, en particulier les dossiers du massacre de civils tamouls au Sri Lanka et de l’infâme gouvernement militaire au Myanmar tenant prisonnière Aung San Suu Kyi. Par contre, sa seule élection a suscité des espoirs immenses (déjà en partie déçus?) en Afrique, en particulier au Kénya: 70%



En conclusion, l’arrivée du président Barack Obama à la tête des États-Unis représente un espoir considérable pour la paix dans le monde. Cet homme paraît équilibré, vertueux et bien dans sa peau, avec une épouse d’une intelligence remarquable au discours social orienté vers des objectifs féministes engageants et avec deux enfants adorables11. Mais un seul homme peut-il suffire au changement, entouré comme il est de requins de la CIA et du Pentagone?

Let’s give peace a chance! Yes, he can!?!


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1 Lire à ce sujet les articles éloquents du professeur émérite de l’UQAC Jules Dufour à mondialisation.ca

2 L’économiste Gilles Dostaler a été le seul assez lucide pour trouver dans l’emballement de production de guerre une des causes de l’effondrement boursier des deux dernières années

3 Merci au professeur Yves Bélanger pour son cours instructif sur les tentacules de l’industrie militaire

4 Milices paramilitaires, Ku Klux Klan, National Rifle Association et autres maniaques d’armes à feu persistent à soupçonner Washington de complicité dans l’établissement onusien d’un socialisme mondial!

5 Le premier ministre Harper partage la même ignorance scientifique qui lui fait aller de l’avant avec l’illusoire projet d’enfouissement dans le bouclier canadien comparable à celui de Bush

6 L’opposition citoyenne est exemplaire dans ce pays que je connais bien pour y avoir enseigné dix-sept étés

7 L’Honorable Douglas Roche, membre de Pugwash, a émis ce chiffre dans un discours récent très favorable au président Obama

8 …particulièrement pour l’enfant-soldat Omar Khadr, citoyen canadien que l’inertie de nos premiers ministres Martin et Harper a condamné à cet exil épouvantable

9 …mieux formée intellectuellement que son homonyme Condoleeza (sans lien de parenté)

10 Y participent hélas aussi des officiers de l’armée canadienne qui couvrent notre pays de honte en l’associant à cette provocation d’une mainmise de l’OTAN sur un ex-pays de l’Union Soviétique

11 On pouvait même observer des signes peace sur le pyjama d’une de ses filles!

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