Les parasites de Thémis

2009/06/18 | Par Michel Rioux

Ces porteurs de seringues ont pris des airs si rogues,
Ce n’est qu’au prix de l’or qu’on achète leurs drogues!
Qui pourrait s’en passer et mourir tout d’un coup,
De son vivant sans doute épargnerait beaucoup.

C’est en ces termes que le vieux Géronte, dans Le légataire universel, une pièce de Regnard, parlait des médecins. Ces propos sont toujours d’actualité pour les disciples d’Esculape. Mais s’est ajoutée depuis, et la chose va galopante ces derniers temps, cette crème d’avocats dits d’affaires, payés la plupart du temps à même les fonds publics et à prix d’or, et qui sévissent à coups d’honoraires pas du tout honorables.

Pour tout dire, nous nous trouvons ni plus ni moins en présence de parasites. Vous savez, ces petites bibittes qui vivent à même les autres, suçant ici le sang, se lovant là dans les entrailles. La quintessence du parasitisme étant cet oiseau, picorant sur le dos d’un rhinocéros les insectes bien incrustés dans les crevasses de la carapace.

Sans doute connaissez-vous l’histoire. Celle de ce jeune avocat tout fier d’annoncer à son avocat de grand-père qu’il a réussi à régler un dossier sur lequel le grand-père, et son fils après lui, avaient consacré des heures et des heures sans pour autant y trouver de solution. « Tu es trop pressé, mon garçon. Ton père et moi, on a élevé nos familles avec ce dossier-là ». On comprend le mode d’emploi.

Les temps présents semblent des plus propices, et des plus lucratifs, pour un grand nombre de disciples de Thémis, devenus artificiellement incontournables pour le règlement des petites et surtout de ces grandes causes qui occupent l’actualité. La Presse, qui n’a pourtant plus de chronique syndicale depuis les beaux jours des Pierre Vennat et Lisa Binsse, c’est-à-dire depuis plus de vingt ans, leur consacre par ailleurs une page par semaine, où on apprend les départs et les arrivées de ces grands plaideurs dans des bureaux d’avocats en constante transformation.

Le marché des échanges y semble plus actif que celui de la ligue Nationale. On ne cesse d’y faire l’apologie des avocats d’affaires, y allant de titres comme : Une année faste pour les avocats québécois, ou encore : Les avocats canadiens des pétrolières, où on apprend que « les pétrolières font des affaires d’or. Les avocats aussi ».

Les commissions d’enquête représentent un puits sans fond pour ces défenseurs de la veuve et de l’orphelin. Les contribuables ont casqué plus de 2,1 millions de dollars pour les frais d’avocats de Brian Mulroney, soupçonné par le gouvernement fédéral d’avoir empoché des pots-de-vin d’Airbus.

Le même Mulroney a reçu encore une fois près de deux millions pour sa défense devant le juge Oliphant. Celui qui officiait en son nom, Me Guy Pratte, est le même qui prenait la défense de l’ex- lieutenant-gouverneure Lise Thibault, celle-là même qui avait, à l’instar de Padre Pio, le don d’ubiquité, prenant trois repas à la même heure, dans la même journée, mais dans des villes différentes.

Jean Pelletier, chef de cabinet de Jean Chrétien, l’avait aussi choisi pour défendre ses intérêts devant Gomery. Un petit 382 000 dollars était venu arrondir ses fins de mois. Me Pratte, ci-devant frère de l’homme-lige de Power à La Presse, André, est aussi le fils de l’ex-juge de la Cour suprême, Yves Pratte. Les nombreux préteurs qui se sont activés devant le juge des commandites ont touché plus de 3 millions de dollars publics.

Il ne faut pas croire que le secteur privé (rescapé par l’argent public cependant…) se prive des conseils de ces grands cabinets. La Presse nous apprenait qu’une armée de 500 avocats, dont « certains facturent jusqu’à 1000 $ l’heure », se penchait sur le sort de Chrysler et de GM.

L’Autorité des marchés financiers, dans le cas de Norbourg, a déjà engagé 8,6 millions de dollars d’argent public en frais juridiques. Une dizaine de cabinets ont jusqu’à maintenant profité de cette manne, dont le principal, Heenan Blaikie, pour un montant de 3,9 millions de dollars.

Une autre embardée financière qui se révèle fort lucrative pour les artistes de la toge est le gouffre des PCAA, dans lequel la Caisse de dépôt a laissé notre chemise. « La Caisse de dépôt devra débourser plus de 75 millions de dollars en honoraires (…) dans le dossier du papier commercial », écrivait la Presse canadiene. S’ajoute à cela, pour les onze premiers mois de 2008, une somme de 9,5 millions de dollars versés à des firmes privées.

Mais il semble bien que ce soient les PPP qui sont en passe de permettre à des avocats bien placés d’espérer élever leur famille sur au moins quatre générations. Dans le seul cas du prolongement de l’autoroute 30 par exemple, un document juridique de 2000 pages a été rédigé.

On rapportait dans La Presse qu’une « équipe d’une cinquantaine d’avocats du cabinet Gowlings avaient travaillé pendant 15 mois presque jour et nuit pour préparer la seule proposition du consortium Acciona-Irridium ». Quand on pense au CHUM, on ne peut éviter les cauchemars.

Il faudrait consacrer un chapitre entier à l’un de ces mieux rémunérés chevaliers de la toge, Me Lucien Bouchard, qui a officié ces dernières années pour Quebecor, pour l’OSM, pour Olymel, pour l’UQAM, pour Corus, pour Transcontinental, pour la SAQ, où, pour à peine deux mois et demi de travail, il a touché des honoraires de 199 500 dollars. On y reviendra.

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