Quand André Pratte tape sur les doigts de Michel Girard

2009/11/04 | Par Monique Pauzé

L’auteure est présidente du Syndicat de l’Enseignement de Champlain (CSQ)

Mes collègues et moi du Front commun croyions avoir la berlue ! Dans son éditorial publié dans La Presse du 30 octobre, André Pratte prenait la défense de nos revendications salariales !

Après avoir écrit que « le gouvernement pourra sans doute compter sur le soutien de la population qui ne comprendrait pas qu’on augmente les salaires des employés de l’État dans un tel contexte financier », il ajoute : « Pourtant, il faudrait y penser à deux fois avant d’emprunter cette voie » !

Contrairement à son collègue, le chroniqueur financier Michel Girard, André Pratte reconnaît que les fonctionnaires et les travailleurs gouvernementaux « sont moins bien payés que leurs homologues du secteur privé ».

Pour convaincre Girard et les autres sceptiques, il illustre son propos par des exemples. « Un employé de bureau du gouvernement gagne 10% de moins que celui d’une entreprise privée; un professionnel gagne 7% de moins ».

Puis, il rappelle que les travailleurs du gouvernement québécois « ont vu leur rémunération augmenter moins rapidement que ceux du privé » et qu’ils « ont notamment subi un gel des salaires en 2004-2005, en pleine prospérité économique».

Enfin, il conclut en faisant sienne l’argumentaire du Front commun sur la nécessité d’augmenter les salaires pour assurer l’attraction et la rétention du personnel et, par voie de conséquence, la qualité des services publics.

Savourons ces propos si inhabituels dans la page éditoriale de La Presse :   «Puisque les Québécois font le choix de profiter de services publics étendus, ils doivent accepter de payer convenablement les gens qui les rendent.  Sinon, les emplois du public seront de plus en plus occupés par les personnes les moins qualifiées.  En bout de piste, c’est la qualité des services, notamment dans les réseaux de la santé et de l’éducation, qui en souffrira », écrit André Pratte.

Michel Girard peut aller se rhabiller.

Rappelons que ce dernier s’est gouré à trois reprises. D’abord en parlant de « L’effronterie du secteur public » (17 octobre). Puis, en mélangeant les pommes et les oranges dans sa chronique « Le public, le privé et les vrais chiffres » (24 octobre). Enfin, en se  plantant dans sa brève réplique au texte des trois économistes du Front commun où il affirme que les salariés du secteur public sont mieux rémunérés que ceux du secteur public, mais en comparant encore une fois des pommes et des oranges, c’est-à-dire la rémunération des employés de l’État à celles des employés NON SYNDIQUÉS  des entreprises de plus de 200 employés, plutôt qu’à celles des employés SYNDIQUÉS des mêmes entreprises.

Il est donc retiré sur trois prises. En fait, quatre prises, si on tient compte de la remontrance d’André Pratte. Espérons qu’il a compris le message et qu’il consacrera dorénavant son temps et ses énergies à sa préoccupation habituelle : suivre les fluctuations de la Bourse en faisant semblant de les comprendre et de nous les expliquer.

Rappelons que, si on compare des pommes avec des pommes, on se rend compte que les salariés de l’administration québécoise réunis en Front commun gagnent 22,7% de moins que leurs collègues des municipalités et des sociétés d’État et 13,5% de moins que ceux du fédéral.


Question de timing? Vraiment !?

D’autres, comme Alain Dubuc de La Presse, Michel David et Lise Payette du Devoir, tout en reconnaissant la légitimité de nos demandes, jugent que le « timing » n’est pas bon.

« Un ‘‘timing’’ assassin », tel était le titre chapeautant la chronique d’Alain Dubuc du 26 octobre. « Il n’y a peut-être jamais de bon moment pour négocier, mais il y en a qui sont nettement pires que d’autres », enchaînait Michel David dans sa chronique du 29 octobre en prédisant au Front commun « une longue marche funèbre ».

Le lendemain, c’était au tour de Lise Payette de trouver que nos chefs syndicaux « ont vraiment l’air de vrais patrons, insensibles à l’environnement du reste de la population à qui on va bientôt demander de choisir les compressions qu’elle estime pouvoir endurer pour réduire les dépenses de l’État »

Notre expérience nous a appris qu’il n’y a jamais de bon moment pour les employés du secteur public pour réclamer des augmentations salariales.

Et il faut réaffirmer haut et fort que les services publics permettent une redistribution équitable de la richesse, qu’ils sont un outil de lutte contre la pauvreté, de justice sociale et que les travailleuses et travailleurs ne sauraient se laisser refiler la facture de la crise actuelle.

Michel David et Lise Payette, comme bien d’autres, souffrent de la déficitose. C’est-à-dire qu’ils sont obnubilés par le déficit zéro.  Nous les invitons à lire dans l’aut’journal du mois de novembre le compte-rendu de Jacques Beaumier d’une conférence de Jacques Parizeau où il défend la théorie d’un célèbre économiste, John Maynard Keynes, selon laquelle l’État doit intervenir avec un déficit budgétaire dans les situations de crise pour relancer l’économie et compter sur le retour de la prospérité pour le combler.

Michel David et Lise Payette devraient s’inspirer de l’éditorialiste de leur journal, Jean-Robert Sansfaçon, qui, commentant la mise à jour économique du ministre Bachand, se demandait s’il était « même souhaitable de suivre ce gouvernement dans son plan de retour à l’équilibre en quatre ans » (Le Devoir, 28 octobre).

Sansfaçon rappelle pertinemment que « la dernière fois que Québec a voulu faire vite, sous Lucien Bouchard, la qualité des services publics en a souffert sans que la situation financière soit enviable par rapport à l’Ontario, qui avait choisi de prendre quelques années supplémentaires. »

À ceux qui ne comprennent pas encore l’abc de la théorie keynésienne, il faut rappeler, comme le rapportait Le Devoir en 2007, l’effet du règlement de l’équité salariale sur l’économie.

Selon Le Devoir, « le règlement rétroactif de 1,5 milliard qui a commencé à parvenir aux « 30 000 employées du secteur public s'est soldé par une augmentation spectaculaire de 4,9 % du chiffre d'affaires des commerces québécois ». (L’équité salariale dope l’économie, 25 juillet 2007)

Malheureusement, il n’y a pas de vaccin contre la DÉFICITOSE.




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