Les enjeux cachés de la tragédie haïtienne

2010/02/22 | Par Victor H. Ramos

Haïti dévasté, souffrant et stoïque sert de toile de fond à la représentation du théâtre de l’absurde géopolitique le plus déconcertant, dont la scène est la planète globalisée!

Des images de villes « bombardées » et de beaucoup trop de morts dus au séisme, mais qui à lui seul n’explique pas la gravité de cette tragédie.

Catastrophe qui nous fait terriblement mal, nous indigne, nous interpelle. Elle éveille aussi un grand et spontané élan de solidarité citoyenne de quatre points cardinaux de la Terre.

À côté de cette noble expression de la « tendresse des peuples », un autre mouvement moins spontané et moins noble, prend sa place de plus en plus clairement : les puissances qui jouent du coude pour mieux se positionner stratégiquement en Haïti « tragédié. »

Les médias de masse contrôlés par les transnationales jouent plus aux désinformateurs qu’aux informateurs. Ils transmettent plus de bruit – dans le sens communicationnel – que de l’information… comme ils le font régulièrement dans presque tous les événements où il est question d’enjeux géopolitiques (armes de destruction massive.)

Ils diffusent des informations non confirmées ou carrément fausses ou bien occultent des faits importants qui ne cadrent pas dans leur « Matrice » qui maquille et déforme la réalité.

On insiste beaucoup sur la cause « naturelle » de cette tragédie, la « malédiction haïtienne », le « mauvais sort » qui s’acharne sur Haïti, etc.

On parle aussi de la pauvreté, voire de la misère d’Haïti sans qu’une analyse sérieuse donne des explications sur les origines et les causes de cette pauvreté, ni sur la désarticulation de l’État haïtien, processus d’affaiblissement de longue haleine, aggravé les vingt dernières années et accéléré depuis le coup d’État contre le président Bertrand Aristide de l’année 2004. Devant ce manque d’objectivité et d’analyse rationnelle, nous posons quelques questions de base.

Comment se fait-il que l’ancienne « perle des Antilles » des colonies françaises, « le joyau de la couronne française » se trouve-t-il aujourd’hui parmi les pays les plus pauvres de la planète?

Comment accepter qu’un pays autosuffisant en aliments jusqu’aux années 80 soit aujourd’hui une société qui dépend à plus de 60 % de l’importation pour se nourrir?

Comment comprendre que le premier pays indépendant de l’Amérique latine et « grand frère » solidaire des gestes de l’indépendance des pays continentaux (Pétion avait aidé Bolivar, exilé en Haïti, en 1815 et en 1816 en lui fournissant des combattants expérimentés et tout ce dont il avait besoin pour reprendre sa lutte contre les Espagnols) se trouve au XXIe siècle dans la situation d’un pays sous tutelle ayant perdu une bonne partie son autodétermination comme pays?

Comment expliquer que ce peuple vainqueur de l’armée de Napoléon, aujourd’hui n’est même pas en condition d’organiser par soi-même sa police?

Sauf les médias alternatifs, rarement les médias de masse se questionnent en profondeur sur ces problèmes et encore moins ils ne donnent une réponse cohérente qui puisse aider à comprendre les causes structurelles de cette situation et de la mainmise des puissances actuelles sur Haïti, avec la complicité d’une élite haïtienne affairiste, corrompue et colonisée.

Les veines ouvertes d’Haïti

C’est dans son passé de première république indépendante que se trouve une partie des causes structurelles de la prostration économique et sociale de ce pays pionnier des libertés qui est Haïti.

La France de Charles X a imposé à Haïti indépendant et libéré de l’esclavage la tristement fameuse « dette de l’indépendance » qu’Haïti a payé (de 1825 à 1915) la somme immense de plus de 21 milliards de dollars de 2004, afin de la « dédommager » pour la perte de sa colonie la plus rentable.

Mais cette dette illégitime a été assortie d’autres mesures pour continuer la mainmise française sur Haïti, telles que le contrôle du système financier haïtien en obligeant ce pays à donner en monopole toutes les transactions et opérations bancaires à une banque française, cela jusqu’au début du XXe siècle.

À cela, il faut ajouter l’accord d’exclusivité aux produits français, la libération ou diminution de droits de douane, le bas prix pour le café et autres biens haïtiens.

Ce paquet de mesures contraignantes et déstabilisatrices pour l’économie et le naissant État haïtien, qui ressemble aux néfastes

Programmes d’ajustement structurel actuels du F.M.I. et de la Banque mondiale, dès le départ a hypothéqué sa possibilité de capitalisation, de création d’infrastructures, de scolarisation et formation de sa population, bref, de se développer comme pays indépendant qui a une économie avec une orientation propre, un État avec des institutions en condition de répondre aux besoins de ses citoyens et une société civile organisée.

La rouillée et inesthétique chaîne de fer de l’esclavage a été changé pour la nouvelle « chaîne d’argent », plus belle et, surtout, plus efficace pour extorquer de l’argent dans les temps du capitalisme en plein essor au début du XIXe siècle.

Après presque un siècle de mise à sac de la « perle des Antilles » par la France, le gouvernement des États-Unis envahit Haïti avec ses Marines en 1915 et ils y restent jusqu’à 1934. La politique étatsunienne pour convertir Haïti en un domaine américain de plantation de bananes et de canne à sucre échouera devant la résistance du peuple haïtien qui a été assassiné par centaines et bombardée de façon massive, ce qui a causé des milliers de victimes.

Pour compléter cette domination brutale, la Citibank prend la place de la banque française et Haïti passe dans la zone d’influence étatsunienne.

Satellisation qui promeut l’import-export et qui conduit au développement d’une bourgeoisie compradore, tuant par le même fait la possibilité de la création des manufactures et des industries avec une assise nationale et de l’apparition d’une bourgeoisie nationale.

Le pion interne clé pour le maintien d’Haïti et de son économie dans la dépendance la plus affaiblissante qu’elle soit est cette bourgeoisie compradore.

Associée en situation de moindre pouvoir avec les compagnies étrangères, elle s’identifie de plus en plus avec les intérêts extérieurs et elle est prête à « vendre son âme » facilement et sans remord, se corrompre, pour vu que « les affaires marchent », c’est-à-dire ses affaires.

Cette bourgeoisie antinationale était le complice des Duvalier et elle est l’alliée des actuels prophètes de la globalisation. Voici l’opinion de Jean-Jacques Honorat sur cette bourgeoisie, personnage qui ne peut être soupçonné de gauchiste :

« Renforcé au cours des 10 dernières années par l’adjonction d’une aile assembleuse et par la pénétration plus grande du capital technique et financier transnational, ils sont arrivés à formuler sans ambages leur projet antinational : interdire la production locale de tout ce qu’ils peuvent importer, renforcer la vocation caféière du pays, détruire la production vivrière pour soumettre totalement la demande nationale à leur capacité d’importation, surexploiter la main d’œuvre nationale au profit des compagnies multinationales qu’ils représentent. » De la stagnation actuelle de l’histoire, New York, 1982, p. 7. Cité par Leslie Jean-Robert Péan in Haïti : l’ensauvagement macoute et ses conséquences, p. 446.

Les veines d’Haïti, et de Notre Amérique, ouvertes avec la conquête et la colonisation sont plus que jamais ouvertes pour et par les nouveaux conquérants du « libre marché. »

Libre marché et « démocratie » en Haïti : géopolitique des puissances

Dans cette époque de la globalisation transnationale, le « libre marché » intègre les pays dans son orbite tout en les désarticulant comme entités souveraines avec intérêts propres. La « démocratie » a été dénaturée et elle est devenue le gouvernement de l’oligarchie, par l’oligarchie et pour l’oligarchie transnationale.

Ce « libre marché » qui asservit les peuples et cette « démocratie » des oligarchies transnationales sans patrie ni foyer placent Haïti, et nous tous, dans « le meilleur des mondes » dominés par… le marché mondial, seul monde possible selon cette idéologie unidimensionnelle qui tend vers un totalitarisme de marché, appuyé sur une armée transnationale à son service.

En relation directe avec l’ouverture d’Haïti vers le « libre marché » et son complément la « démocratie » néolibérale imposée par la force, examinons quelques faits de derniers temps qui permettent de comprendre l’effondrement socio-économique et la désarticulation de l’État haïtien, incapable d’accomplir ses fonctions de base, et encore moins, de prendre les mesures nécessaires pour sécuriser ses infrastructures avant le tremblement de terre, anticipé par les spécialistes, dont les autorités haïtiennes étaient au courant.

Dès la succession du dictateur François Duvalier par son fils Jean-Claude de seulement 19 ans en1971, à la « saignée historique » d’Haïti suivent des mesures qui détruisent les bases de l’agriculture et de l’élevage traditionnel et qui instaurent la dépendance alimentaire.

Par exemple, l’extermination du porc créole haïtien et son remplacement par des porcs importés, sous prétexte d’éviter une imminente « peste porcine » africaine qui ne s’est jamais répandue véritablement en Haïti. Le cochon noir haïtien était facile à élever, se contentant des restes de la l’agriculture de subsistance des paysans pauvres et il était considéré comme « la banque » de ces paysans ne coûtant presque rien à les nourrir et qui se vendait très bien.

Les paysans n’ont jamais été dédommagés pour leurs animaux exterminés. Les porcs importés nécessitent des soins particuliers, une nourriture riche en calories et des médicaments importés, tous hors de la portée de ces paysans avec peu de moyens.

Dans les zones urbaines, une main d’œuvre abondante, sans syndicats et le régime de terreur du dictateur Baby Doc permettaient compter sur des salaires extrêmement bas et des travailleurs très vulnérables. Conditions idéales pour transformer Haïti des années’ 80 en la « Taiwan des Caraïbes » ayant comme objectif l’exportation agricole et la formation des usines de montages de pièces électroniques.

Les salaires, déjà très bas, chutèrent de 56 % pendant ces années. Ces salaires de misère ont, logiquement, fait diminuer un peu le chômage, mais augmenter les miséreux avec travail… Les profits des entreprises étatsuniennes et haïtiennes ont été très importants.

D’autre part, la production intensive de poulet de chair s’est effondré au début des années’ 90 à cause principalement de l’importation de morceaux de poulets provenant du surplus de l’élevage industriel des États-Unis. Il faut souligner que cette production avicole industrielle locale est totalement dépendante de l’importation de la nourriture et des médicaments, de la fluctuation de leurs prix, du transport, etc.

La production agricole locale qui apportait tout ce dont avaient besoin les Haïtiens est aujourd’hui en grave crise à cause de la fameuse doctrine du « libre marché » qui a laissé les portes ouvertes à l’importation de produits subventionnés principalement des États-Unis et a imposé les trois Plans d’ajustements structurels qui, parmi d’autres mesures désastreuses pour Haïti, ont réduits à 3% les droits de douanes!, privant l’État des ressources indispensables.

Cette ouverture asymétrique du marché intérieur d’Haïti a détruit le réseau traditionnel de production agricole et d’élevage. Les petits paysans sans ressource et dépouillés de leurs moyens de production viennent grossir les chômeurs à Port-au-Prince et les autres villes importantes.

De surcroît, l’implantation des cultures et des manufactures calquées sur les modèles de pays développés, dont les intrants et les technologies dépendent des importations et du savoir-faire exogène, a enfoncé encore plus l’économie haïtienne dans son ensemble dans la dépendance.

L’idéologie néolibérale appliquée en Haïti a été dirigée principalement par la Banque Mondiale, le Fonds monétaire international et l’USAID, avec la complicité de l’élite haïtienne colonisée et rapace et d’une partie d’économistes et de spécialistes divers formatés et programmés selon les diktats des organismes de développement au service, dans les faits, des corporations transnationales et de pays riches.

Cette « religion » du libre marché tous azimuts a complété l’œuvre de déstructuration de longue haleine de l’économie d‘Haïti et a consolidé la dépendance socio-économique et alimentaire de ce petit pays des Caraïbes.

Maintenant, jetons un coup d’œil sur le processus de domination politico-idéologique d’Haïti, qui va de pair avec sa déstructuration socio-économique, et sa mise en tutelle grâce à la défense de la « démocratie » par des coups d’État à répétition et son invasion actuelle.

Quand les moyens sont les fins

Pour comprendre l’impact qu’ont les moyens de communication modernes sur nos vies, Marshall McLuhan avait lancé dans les années’ 60 sa fameuse formule le médium est le message. Si nous voulons comprendre la tragédie haïtienne, qui se situe plus sur le plan géopolitique que géologique, et pouvoir saisir les véritables fins des interventions étrangères en Haïti, en paraphrasant McLuhan nous pouvons dire que les moyens sont les fins.

Sans aller plus loin que quelques cas des vingt dernières années, les moyens utilisés par les élites affairistes et les intérêts extérieurs pour contrôler le gouvernement d’Haïti et la société haïtienne a été la force sous différentes formes : violence civile, groupes armés, assassinats et coups d’État.

Les fins, vous le savez déjà, étaient toutes nobles… et trompeuses. Cette dernière phase du contrôle d’Haïti commence quand le curé salésien Jean-Bertrand Aristide est élu président en 1990, à l’encontre de tous les pronostics des spécialistes qui donnaient gagnant Marc Bazin, ancien représentant de la Banque mondiale et l’homme du gouvernement des États-Unis.

Le discours de gauche et les mesures du gouvernement d’Aristide pour répondre aux graves problèmes de base de la population, son combat contre la corruption, ses efforts pour revitaliser les structures de l’État haïtien et le renforcement des organisations populaires allaient à l’encontre des intérêts de la bourgeoisie compradore locale et ne cadraient pas du tout avec le rôle traditionnel que le gouvernement des États-Unis attribue aux gouvernements des pays sous son influence.

Alors, il est renversé par un coup d’État dirigé par le général Raoul Cédras en septembre 1991, action appuyée par la Maison-Blanche de Bush père. Selon plusieurs organismes internationaux, cette dictature a tué plus de 4000 personnes, a instauré un régime de terreur et a anéanti les organisations populaires.

Après la deuxième victoire d’Aristide en 2000, la saga d’interventions détournées et directes du gouvernement des États-Unis, avec la collaboration du gouvernement français, le kidnapping du président haïtien par les forces spéciales des États-Unis le 29 février 2004 et la mise en tutelle d’Haïti avec la MINUSTAH, touche plusieurs niveaux qui sont le complément de sa déstructuration économique et sociale : déstabilisation « démocratique » par des forces internes dont le plus connu est le Groupe des 184, dirigé par l’homme de G. W. Bush, André Apaid, fils de l’industriel étatsunien du même nom, supporteur du dictateur Duvalier et farouche opposant d’Aristide.

Ce groupe et d’autres entrent en action en complicité avec des forces externes telles que la NED, Fondation nationale pour la démocratie, et la Brookings Institution, boîtes étatsuniennes spécialisées en opérations de ce genre, finançant et aidant à créer des groupes d’opposition « démocratique » dans ce cas-ci, en Haïti.

En symbiose avec ce genre d’opposition, les conspirateurs internes et externes utilisent la déstabilisation militaire en organisant des groupes armés tels que les rebelles du Front de résistance nationale (FRN) dirigés par l’ancien commissaire Guy Philippe, aidé par Louis Jodel Chamblain, ancien chef de l’escadron de la mort et du FRAPH, ainsi que par le criminel Wilfort Ferdinand dit Tiwil, ancien membre de l’Armée cannibale (sic).

Ils ont contribué à faire de la subversion, créer l’instabilité et ouvrir les portes aux forces étatsuniennes d’intervention pour « protéger » la population et rétablir l’ordre et la démocratie… en enlevant le président Aristide, dernière étape de l’intervention militaire directe du gouvernement de Bush.

Il faut souligner qu’Aristide a facilité ces opérations de déstabilisation par le manque de clarté d’orientation politique de son gouvernement, par ses claudications devant l’élite haïtienne, le F.M.I. et la Banque mondiale, par la confusion et le désespoir crée au sein du peuple par les mesures néolibérales antipopulaires prises et les répressions.

Maintenant que l’économie haïtienne est désarticulée avec les recettes du « libre marché » et des privatisations tous azimuts du F.M.I, de la Banque mondiale et du B.I.D., sa capacité d’autosatisfaction alimentaire détruite, les organisations populaires anéanties et l’État déstructuré que la mise en tutelle d’Haïti par la MINUSTAH est concrétisée en 2004.

Ceci a l’avantage de garder les apparences d’une action internationale, tout en étant, dans les faits, une mainmise du gouvernement des États-Unis sur Haïti.

C’est dans cette situation de gravissime enfreinte au principe fondamental de l’autodétermination des peuples et des lois internationales de non-intervention dans les affaires internes d’un pays que le séisme du 12 janvier a mis au découvert non seulement les faiblesses des structures des édifices et maisons haïtiennes, mais surtout a fait ressortir la déstructuration d’une société tout entière et la mise en tutelle d’un État indépendant, le premier à briser les chaînes de la colonisation et de l’esclavage en Amérique.

La reconstruction d’Haïti

La reconstruction d’Haïti est plus de l’ordre de l’ingénierie sociale et géopolitique que du génie civil. Pour ce dernier, il y a des normes reconnues, claires et précises à suivre qui permettent de bâtir d’une façon sécuritaire et adaptée aux conditions spécifiques des zones à risque de séisme qu’un maître d’œuvre fait respecter.

Cependant, pour ce qui est de l’ingénierie sociale et de la géopolitique, même si les normes et les lois locales et internationales existent, les principes de base ont été dénaturés, travestis ou carrément ignorés par les plus forts et les puissances! Et c’est de cette ingénierie-là que dépend véritablement toute la reconstruction physique et sociale d’Haïti.

Aucune reconstruction matérielle, sur laquelle les efforts se concentrent aujourd’hui, ne saura résister les secousses sociales, politiques et économiques qui se feront sentir assez rapidement si une ingénierie sociale et géopolitique basée sur la souveraineté du peuple haïtien et sur la justice sociale n’est pas appliquée.

Malheureusement, les forces en présence en Haïti (Armée et agences américaines, F.M.I, Banque mondiale, B.I.D., USAID, etc.) laissent peu de place à une reconstruction socio-économique d’inclusion et de justice sociale, de renforcement de la souveraineté de l’État haïtien et de l’autodétermination du peuple haïtien et de ses organisations.

Pire encore, dans la nouvelle perspective géopolitique de la « domination du spectre complet » du gouvernement des États-Unis préparé en 2000, connue par « Joint Vision 2020 », les actions posées en Haïti dans la dernière décennie cadrent parfaitement avec les quatre axes qui articulent cette « cosmovision » guerrière des relations des États-Unis avec le reste du monde, dont l’objectif central est d’assurer son hégémonie sur le plan militaire, économico-technologique, politique et culturel-idéologique.

Hégémonie pour « universaliser », pour imposer par tous les moyens nécessaires une unique vision anthropologique, économique et politique, celle, pas du peuple étatsunien, mais bien celle de la nouvelle bourgeoisie transnationale de plus en plus sans frontières et… sans patrie.

En d’autres mots, c’est une plus guerre contre les peuples que contre les États, contre les contestataires, les dissidents de l’ordre transnational capitaliste et contre les cultures différentes au modèle homogène du marché transnational dans lequel les spécificités sociales constituent des « irritants » dans le système.

Mais en face de cette redoutable machine de domination et de standardisation, il y a les citoyennes, les citoyens d’Haïti et les peuples de tous les pays de la planète, y compris celui des États-Unis, qui ont aussi leur « Joint Vision », leur Vision commune totalement différente de celle du système actuel.

Vision et pratiques alternatives articulées autour des paradigmes de la souveraineté des peuples, de la coopération et de l’unité dans la pluralité respectueuse des différences culturelles. Cette vision alternative est depuis longtemps une pratique qui, partant des petites actions individuelles et locales, est en train de s’articuler, de se mettre de plus en plus en réseau local-global!

Vision et pratiques qui sont nées et enracinées dans le monde contemporain du « village global », de la cybernétique, des synergies complexes. Cette Vision commune est en harmonie avec le contexte de notre planète en interdépendance croissante et en interrelation structurée, situation qui ouvre et élargit les « possibles » d’un monde divers et pluridimensionnel, différent du supermarché mondial standardisé, unidimensionnel et militarisé qu’on veut nous en imposer.

En réalité, ce qui est en jeu en Haïti est beaucoup plus que la reconstruction matérielle et sociale d’un pays. L’enjeu véritable est l’application réussie ou non de la « réingénierie », du « reformatage » d’Haïti selon la logique d’un programme de contrôle hégémonique, mais qui vise le reste du monde.

Ce programme est basé sur la vision ancienne, et très partiale et partielle, du guerrier, de la domination de la nature et des autres humains, de la compétition à outrance, de la peur de l’autre, du différent. Cette perspective rudimentaire et simpliste est de plus en plus en contradiction avec nous comme personne qui habite sa localité et le village global de façon croissante, riche et simultanée!

Elle est en rupture avec nos sociétés profondément reliées les unes aux autres comme membres de la nouvelle collectivité globale, demeure de l’humanité plurielle et solidaire en chantier. Elle est à contrecourant des dynamiques de coopération que les défis écologiques et socio-économiques sans frontières appellent de façon pressante.

C’est dans cette perspective d’enracinement dans la réalité contemporaine d’imbrications riches et complexes de nos destinées particulières et communes que l’autodétermination et non la domination, la coopération et non la compétition doivent guider les actions concrètes de la reconstruction matérielle et socio-politique d’Haïti.

Nous souscrivons entièrement la déclaration des mouvements sociaux nationaux et internationaux en relation à la situation d’Haïti qui affirment : « Le moment est venu pour que les gouvernements qui participent à la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH), les Nations Unies et en particulier les États-Unis, le Canada et la France, revoient de fond en comble les politiques erronées qu’ils ont appliquées en Haïti. » […] « La société haïtienne, ses organisations, ses mouvements sociaux et ses représentants au sein de l’État, doivent être les protagonistes de l’effort international de reconstruction de leur pays. Ils doivent être les premiers à être écoutés et entendus, et doivent conserver la maîtrise finale et souveraine des décisions prises sur leur destinée. » [1]

Cela signifie concrètement :

La mise en branle d’un processus de renforcement de la souveraineté de l’État haïtien, étant le peuple le fondement de cette autodétermination, par la passation immédiate de la direction de la reconstruction matérielle, économique et sociale et par le raffermissement et développement de ses ministères, organismes et agences d’État, etc., afin d’être en condition de fonctionner comme un État souverain normal et pas sous tutelle. Les armées étrangères doivent quitter Haïti selon un calendrier établis sur la base de la prise en main de son autodétermination intégrale sur l’économie, la politique, les finances et la sécurité du pays.

La participation du peuple haïtien dans la reconstruction physique et sociale de leur pays comme porteurs de solutions et d’apports riches propres à leur culture et à leur environnement et pas comme simples manœuvres des corporations transnationales étrangères qui sont à la recherche de profits importants et faciles.

La reconstruction de l’économie haïtienne en fonction des intérêts et des besoins fondamentaux du peuple haïtien et non pas de l’élite interne cupide et encore moins selon l’idéologie et intérêts des organismes qui sont à la racine de la déstructuration économique et sociale d’Haïti tels que la Banque mondiale, le F.M.I., la B.I.D., l’USAID et autres.

L’annulation totale de la dette d’Haïti, dont une partie importante a été contractée par la dictature des Duvalier. Les prêts octroyés après ce régime de fer ont été faits dans le cadre de la néfaste idéologie du « libre marché », des Plans d’ajustement structurel, etc., mesures imposées par les organismes nommés avant. Prêts qui ont servi à détruire l’économie haïtienne traditionnelle qui, tout en nécessitant d’être améliorée, réussissait à combler les besoins de base de la société.

Les chants de sirènes de cette idéologie néolibérale ont convaincu une partie de Haïtiens et ont imposé aux autres son modèle basé sur une économie d’exportation-importation, d’ouverture totale de son marché intérieur, des bienfaits des investissements étrangers qui « donnent du travail », occultant l’autre côté de la médaille qui constitue l’accroissement de la dépendance alimentaire, des technologies et intrants contrôlés par les corporations étrangères, l’appauvrissement des travailleurs à cause de salaires de misère, la diminution des recettes de l’État par les avantages de toutes sortes données aux compagnies nationales et de l’extérieure.

L’abolition de l’accord de partenariat économique (APE) imposé en 2008 par l’Union européenne à Haïti, qui instaure la libéralisation totale des mouvements de capitaux, de marchandises, de services et des brevets. Avec les P.A.S. et les privatisations du F.M.I., cet accord léonin attache des pieds et des mains l’économie et l’État haïtiens pour les donner en pâture aux corporations étrangères et à la bourgeoisie antinationale. La mise en tutelle d’Haïti n’est que le résultat de la destruction économique, sociale et politique de ce pays.

Mais soyons réalistes. Dans l’immédiat et le moyen terme, ce qui sera appliqué en Haïti sera surtout ce qui était déjà pratiqué sur le terrain avant le séisme, c’est-à-dire les lignes directrices du néolibéralisme déstructurant, de la géopolitique d’hégémonie du gouvernement des États-Unis.

La « Joint Vision » impériale, évoquée avant, qui place Haïti comme une pièce stratégique au dos de Cuba et près du Venezuela, centre des alternatives économiques, financières, énergétiques et idéologiques rassemblées dans l’« ALBA » qui dispute l’hégémonie du néolibéralisme en Amérique latine et cherche à se libérer de l’emprise des États-Unis.

Cette perspective guerrière des relations entre les êtres humains et les pays pourra l’emporter pour le moment. Mais le contexte d’approfondissement de l’interdépendance multiple et structurée du « Village global » et les défis contemporains qui ne connaissent pas de frontières, fait dysfonctionnel le genre d’approche primitive de la confrontation et les stratégies hégémoniques qui règnent en Haïti.

La perspective des puissances est dans le passé et marche dos au futur. La perspective alternative est enracinée dans le présent et avance ayant devant soi le futur comme une grande fenêtre ouverte à tous les possibles.

Les défis que nous avons en Haïti et dans le monde, seront relevés par cette dernière parce qu’elle est plus créative et elle est en diapason avec son environnement socio-culturel et naturel contemporain.

Ses paradigmes et ses logiques sont cohérents, rationnels et sont porteurs des réponses adéquates aux grands défis spécifiques et globaux de l’heure.

Haïti peut encore nous surprendre, étant le premier pays d’Amérique où a commencé la libération de l’emprise du vieux paradigme de l’hégémonie et de la domination comme il l’a fait en 1804 en se libérant du colonialisme et de l’esclavagisme.

Les Haïtiens, et avec eux tous les humains et la nature sortiront gagnants en répondant aux défis actuels, non pas par la confrontation comme font les puissants, mais par la formule « gagnante gagnant » de l’autodétermination des peuples, de la justice sociale, du dialogue et de la coopération.

Ils constituent les paradigmes du village global, habitat du citoyen et de l’humanité du XXIe siècle qui a besoin de tous ses membres avec leurs génies spécifiques pour résoudre, ensemble, les croissants et complexes problèmes dans lesquels nous sommes et qui placent notre survie et notre épanouissement personnel et social dans la destinée commune de notre espèce.



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