L’affaire Coca-Cola : entrevue avec Carmen Garcia

2010/03/08 | Par Ginette Leroux

« L’Affaire Coca-Cola », un documentaire choc, est le fruit de la recherche acharnée de German Gutierrez et de Carmen Garcia qui ont voulu démontrer l’inlassable combat livré par des dirigeants syndicaux colombiens contre l’empire américain des boissons gazeuses. Ce faisant, ils ont mis en lumière la fierté et la solidarité inébranlables de ces militants à l’issue des négociations.

Carmen Garcia est née en Espagne et a grandi à Paris. Son mari German Gutierrez est colombien d’origine. Tous deux sont arrivés à Montréal il y a une trentaine d’années. Ensemble, ils ont fondé Argus Films, une société indépendante de production de films documentaires. Depuis, le couple s’est partagé l’écriture et la réalisation d’une bonne vingtaine de films. « L’Affaire Coca-Cola » est leur dernière signature.

L’aut’journal a rencontré Carmen Garcia dans les bureaux de sa maison de production.

L’aut’journal: Pourquoi avoir choisi cette route « tourmentée » de l’engagement social et politique?

Carmen Garcia: Je ne sais pas si on choisit vraiment. C’est plutôt une question de circonstances. Le premier projet cinématographique de German remonte à « Café », un documentaire sur la production du café en Colombie. Son frère étant militant politique en Colombie, le cinéaste a toujours gardé un lien très étroit avec son pays natal tout en ayant à cœur d’exposer sur la place publique les abus et la corruption qui déchirent ce pays.

Pour ma part, le hasard m’a conduite dans une boîte de production parisienne où se tournaient des documentaires féministes. À l’époque, encore toute jeune, je ressentais déjà l’indignation face aux injustices sociales. Le cinéma est devenu pour moi le moyen d’exprimer cette colère qui grondait en moi.

German et moi partageons cette préoccupation profonde. Le cinéma engagé est un outil de choix pour faire découvrir au public des réalités impossibles à traiter par les médias de masse. À la télévision, on n'a droit qu'à des bribes d'informations. Le documentaire permet de traiter une question en profondeur.

Entre le travail de préparation et la réalisation, que préférez-vous?

Quand j’ai commencé à produire en 2002, je me suis dit que je voulais me détacher de la réalisation et me consacrer au métier de productrice. La réalisation est une tâche très accaparante, un véritable travail de moine qui nécessite de longues heures, surtout à l’étape du montage. La production fait appel à d’autres habiletés.

German et moi avons nos projets personnels, mais il m’arrive, comme pour « L’Affaire Coca-Cola », d’agir comme coréalisatrice. Sa force à lui, c’est le tournage. Il est capable de défoncer les portes. Comme nous sommes un couple dans la vie, il part souvent en tournage seul. Je l’accompagne à l’occasion, mais très peu.

Pour ce qui est de « L’Affaire Coca-Cola », German a fait la caméra, le son et les entrevues, ce qui constitue près de 80% du travail de réalisation. Comme il fallait voyager très souvent et qu’on ne pouvait se permettre de payer une grosse équipe, on engageait, quand c’était possible, un preneur de son ou un assistant.

J’ai pris le relais au montage. Dans ce cas-ci, un immense travail m’attendait puisque le tournage s’était étalé sur près de trois ans. Une fois qu’il a tourné son film, German sent le besoin de prendre ses distances bien qu’il soit toujours présent dans la salle de montage et qu’il se réserve le droit de donner ses idées.

Lorsqu’il partait en tournage, nous établissions ensemble une liste des questions à poser aux personnages et discutions de la façon dont il allait les filmer et dans quel contexte il allait le faire. Voilà comment nous mettons à profit nos forces respectives.

Vous êtes aussi scénariste. Vous arrive-t-il de retoucher le scénario en cours de route?

Le scénario d’un documentaire est différent de celui d’un film de fiction. Dans ce cas, il s’agit plutôt d’une proposition cinématographique. L’histoire, la description des personnages, les situations et, finalement, le contexte dans lequel cette histoire s’insère en sont les principaux jalons. Ce travail de préparation sert à intéresser des gens à notre film et à les amener à y investir des sous pour le produire. Les investisseurs sont particulièrement curieux du niveau de connaissance qu’a le cinéaste du contexte dans lequel se situe l’histoire qu’il veut raconter.

On part rarement avec un projet définitif et surtout pas quand il s’agit d’un projet comme celui de « L’Affaire Coca-Cola ». Comment aurions-nous pu prévoir à quel moment l’entente entre la multinationale et les syndicalistes colombiens et leurs avocats américains serait signée? Cela aurait pu se produire au bout de deux jours ou encore, un des procès en cours aurait pu être gagné et c’en était fini du film.

Dans ce contexte, il faut mentionner le soutien d’Yves Bisaillon de l’ONF qui a pris le risque d’appuyer financièrement un projet périlleux comme le nôtre dès les premières années, sachant qu’il nous était impossible de prédire la durée, même approximative, du tournage. Se sont par la suite ralliés à notre aventure Téléfilm Canada et la Sodec.

En général, nous connaissons nos personnages et un calendrier de tournage est établi. Dans le cas de « L’Affaire Coca-Cola », dès le feu vert donné par l’ONF, des tournages d’urgence ont débuté en même temps que nous écrivions le projet. Au cours de la première année, des appels téléphoniques nous annonçaient un développement dans l’affaire qui nous intéressait et German décidait de partir sans savoir ce qu’il trouverait sur sa route.

La réécriture de la proposition initiale se fait en salle de montage. Cette fois, les images et les sons suppléent aux mots. Contrairement au cinéma de fiction où il arrive de faire de petites corrections au montage – éliminer un personnage, interchanger des séquences – le documentaire, uniquement composé de matière brute, peut être réécrit de différentes façons.

Daniel Kovalik et Terry Collingsworth sont les deux personnages principaux du film. Comment les avez-vous rencontrés? Comment les avez-vous persuadés de se laisser filmer dans toutes leurs activités?

German a fait la rencontre de Dan Kovalik lorsqu’il préparait « Qui a tiré sur mon frère? », un film que nous avons produit et réalisé ensemble en 2005. L’histoire raconte la quête de German pour trouver les coupables de la tentative d’assassinat commis contre son frère Oscar, un militant politique très populaire en Colombie. Cette quête se double d’une enquête sur la violence en Colombie, la drogue et les paramilitaires et met en lumière le rôle que jouent les Américains dans ce pays. On sait qu’en 1999, sous l’administration Clinton, la mise en place du « Plan Columbia » signé entre les États-Unis et la Colombie assurait aux Américains, sous le prétexte de la guerre à la drogue, une présence sur le territoire colombien.

Persuader Dan Kovalik, qui mène déjà plusieurs batailles dont la principale est de faire tomber le gouvernement Uribe, s’est révélé très facile. D’autant plus qu’il est employé par la United Steel Workers of America à Pittsburg, un syndicat qui travaille en solidarité avec des syndicats étrangers, dont plusieurs en Colombie. Terry Collingsworth, de l’International Labor Rights Fund est lui aussi avocat en droit du travail. Dan et lui se connaissent bien puisqu’ils se retrouvent souvent à plaider les mêmes causes.

Dan Kovalik est de toutes les causes. Un véritable don quichotte qui par exemple, durant la guerre en Irak, recevait des enfants blessés à Pittsburg. Il faisait des levées de fonds et organisait des soins médicaux pour eux.

Kovalik adore le cinéma. Il peut vous entretenir du « Parrain » de Francis Ford Coppola durant des heures. Sa compréhension du cinéma a fait la différence. Comme il comprend l’utilité des scènes, il a été plus généreux de son temps. À un certain moment, on a pensé réaliser un film sur lui, car on possède beaucoup de matériel tourné sur lui-même, son engagement, ses nombreux combats juridiques. L’avocat américain joue son rôle tout en nuances, on croirait un véritable acteur. Tout passe : l’émotion face à cette cause qui lui tient à cœur est palpable.

La confiance mutuelle entre Dan Kovalik et German, la connivence entre les deux hommes – tous les deux voulaient aller au bout de l’expérience – influencent l’issue du film.

Vous arrive-t-il d’avoir en tête une idée et que vous soyez, par la force des choses, obligés d’obliquer dans un sens inattendu?

Au début, nous voulions filmer dans les cours américaines et on croyait qu’elles étaient faciles d’accès. Mais on s’est vite rendu compte que les cours fédérales n’acceptent pas les caméras. Les procès hautement médiatisés qu’on est habitué de voir sont filmés dans les cours d’État. Donc le film ne se passait plus dans les cours, mais le sujet du film devenait les négociations hors cour.

Le syndicalisme a mauvaise presse partout au monde. Lorsqu’on montre le film, les syndicalistes dans la salle se reconnaissent dans ce que vivent les Colombiens à l’exception près qu’en Colombie ça peut aller jusqu’à la mort.

Au départ, on voulait dénoncer cette situation, mais on voulait aussi montrer l’engagement de gens comme les syndicalistes colombiens et les avocats américains, ces gens qui continuent de se battre et cela même contre les multinationales.

Est-ce qu’on vous a mis des bâtons dans les roues au cours du tournage?

Non, pas du tout. Sinon, il nous aurait été impossible de tourner dans une usine d’embouteillage comme celle de Coca-Cola. C’est arrivé lors des tournages de la campagne « Stop Killer Coke ». Les représentants de la multinationale se présentaient après Ray Rogers, militant américain et directeur de la campagne, et nous interdisaient l’entrée de la salle.

Nous aurions aimé mettre sur pellicule le point de vue de la compagnie, mais Coca-Cola a toujours refusé. Leurs avocats n’ont jamais décliné officiellement une entrevue, mais les quelques fois où nous étions prêts à se présenter à leurs bureaux de New York, ils nous rappelaient pour se désister, n’invoquant aucune raison valable.

En toute fin de parcours, alors que nous étions en Colombie, des relationnistes de la compagnie ont accepté de nous rencontrer. À ce moment-là, le tournage du film était très avancé et nous ne voyions plus la pertinence d’y intégrer cette rencontre. Non, Coca-Cola ne nous a pas mis les bâtons dans les roues, car la direction de la compagnie savait que nous étions en train de tourner le film. Le président de qui nous souhaitions obtenir une entrevue nous a renvoyés à une procédure habituelle exigeant, au préalable, l’envoi d’une liste de questions. Nous nous sommes dit après coup que le film parlerait de lui-même.

Au fond, ce n’est qu’à partir du moment où Coke a exigé un accord de confidentialité avec les syndicalistes et leurs avocats que ces derniers ont été tenus de taire toutes informations relatives à la cause en cours. À chaque nouvelle rencontre, German se heurtait à d’énormes réticences de leur part, les risques encourus étant très réels.

Vous arrive-t-il de partager le découragement du personnage comme dans la scène où l’on voit Dan Kovalik sortant de la cour de justice, démoli par le juge?

Le personnage vit un drame et le cinéaste doit capter la scène. La réaction la plus humaine serait de poser la caméra et de conforter la personne. Pourtant, à la limite presque du harcèlement, le cinéaste interroge son personnage. « Comment tu te sens? Qu’est-ce que tu penses? Qu’est-ce qui s’est passé? », lui demande-t-il pour être en mesure de capter l’émotion en direct. La distance physique qui permet au cinéaste de tourner cette émotion est celle de la caméra. German est très conscient de l’importance de filmer ce moment. Si on pose la caméra à chaque fois que surgit un conflit, un drame, on ne fait pas son travail de cinéaste.

Comment votre mari revient-il après un tournage aussi éprouvant? Peut-il rester neutre devant tant de malhonnêteté?

Neutre, absolument pas! Au contraire, s’il a fait ce film, c’est qu’il considère que quelque chose doit changer dans ce pays. Il endosse complètement le combat de ces syndicalistes colombiens.

Un tel film est très éprouvant. Il ne se fait pas sans douleur. Sa force vient de l’action qu’il pose en tournant ce film. Sa façon à lui de poser un geste pour aider la cause. Certains jours, il lui est arrivé de revenir d’un tournage alors que les syndicalistes avaient reçu le matin même une lettre de menaces. Mon mari connaît les conséquences d’une telle lettre. En Colombie, il est facile de trouver, à bon compte, un tueur à gages pour exécuter une menace de mort. S’il rentre à Montréal satisfait du devoir accompli, il reste longtemps hanté par ce qu’il a vu.

D’autres difficultés sont reliées à ce genre de tournage. Est-ce qu’on met la vie des gens qui témoignent en péril? Est-ce que on se met soi-même en péril?

Est-ce que « L’Affaire Coca-Cola » est votre documentaire le plus choc?

Le documentaire « Sociétés sous influence », tourné en 1997, a eu une bonne diffusion. Il était passé au « Match de la vie », une émission animée par Claude Charron. À l’époque, le documentaire n’avait pas autant de visibilité que maintenant. On y traitait de l’échec de la guerre à la drogue. Le film « Qui a tiré sur mon frère? » a été très difficile à tourner, beaucoup plus que « L’Affaire Coca-Cola ». Pour German, c’était un défi de taille doublé d’un sujet très personnel.

Comment choisissez-vous vos projets personnels?

J’ai plusieurs projets sur Haïti. Je travaille depuis deux ans sur un projet qui traite de la Révolution haïtienne. Il me tient beaucoup à cœur, mais il n’est pas facile à ficeler. Plein de choses me fascinent. J’adore la culture, la musique de façon générale. Les sujets coups de cœur retiennent mon attention.

Un projet comme celui de Coca-Cola nous occupe durant des années et nous oblige forcément à en laisser plein d’autres en plan.

Des projets en chantier?

Deux projets sont présentement sur rail. Je prépare avec Denis Blaquière « Les barons de l’ordure », un documentaire qui dénonce la manière dont les Québécois gèrent leurs ordures. Le scénario et la réalisation lui appartiennent et j’en assure la production. Le deuxième projet s’intitule « L’homme enragé ». Il fait état du parcours de Pierre Falardeau, le polémiste controversé. German est à la réalisation et moi, à la production.



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