Penser le changement plutôt que changer le pansement !

2010/08/24 | Par Michel Rioux

Le comédien et humoriste Francis Blanche disait préférer le vin d’ici à l’au-delà. Arc-bouté sur ce principe, il a mené à des hauteurs inattendues les vertus de l’éthylisme.

Ce qui en a fait une espèce de visionnaire, pourrait-on dire, car il a donné ses lettres de noblesse à cette maxime fort connue mais peu souvent vérifiée : In vino veritas. C’est en effet ce même Francis Blanche qui un jour affirma que « face au monde qui bouge, il vaut mieux penser le changement que changer le pansement » ! Tant il est vrai que même les contrepèteries peuvent être porteuses de vérités…

Si on vous demandait comme çà, à brûle-pourpoint, ce qui a prévalu jusqu’à maintenant, des changements ou des pansements, il me semble entendre une réponse unanime. Il s’en est en effet changé beaucoup, des pansements, dans tous les pays et dans la plupart des entreprises. Ce qui explique qu’une des compagnies les plus florissantes des dernières années pourrait fort bien être Johnson & Johnson, qui fabrique les Band Aid.

De décisions à courte vue dont les classes populaires font naturellement et régulièrement les frais, on ne pense pas l’avenir. On panse le passé. On continue encore de se féliciter, dans ces milieux où les choses se décident, de la déconfiture du socialisme réel, tout en s’illusionnant sur la pérennité d’un capitalisme pourtant sous respiration artificielle. Aux frais des contribuables bien entendu.

Joseph Stieglitz, économiste et prix Nobel, vient de publier Le triomphe de la cupidité. Ce keynésien est un critique féroce des dérives du capitalisme financier et des États qui se jettent au secours de banques et d’entreprises, pourtant seules responsables de leur propre malheur, qui devient le nôtre aussi par voie de conséquence.

Ce sont bien sûr les États-Unis qui se retrouvent principalement dans sa ligne de tir. W. Bush en prend pour son rhume, quand il affirme que les contribuables étasuniens ont tout simplement été victimes d’un vol orchestré par Washington. Il cite les 180 milliards $ utilisés pour sauver AIG, une opération qui a apporté pas moins de 13 milliards $ dans les coffres de Goldman Sachs.

Il dénonce les milliards de dollars distribués en bonus à des dirigeants d’entreprises sauvées par les fonds publics. « Les contrats de cadres supérieurs d’AIG étaient sacro-saints, mais les accords salariaux des ouvriers des entreprises automobiles qui recevaient de l’aide de l’État devaient être renégociés », écrit-il.

Il n’est pas plus tendre pour le président Obama : « Il avait fait campagne en promettant le changement, mais il n’a que légèrement redisposé les fauteuils sur le pont du Titanic ».

Il amène à la barre quantité de statistiques pour dénoncer les inégalités inhérentes au système dont celle-ci, fort révélatrice. De 2000 à 2008, les revenus des ménages ont baissé de 4% pendant que le PIB a cru de 10%, ce qui prouve qu’une infime minorité s’est enrichie pendant que l’immense majorité s’appauvrissait. Il en conclut que « les spéculateurs sont mieux traités que les travailleurs ».

Si les chiffres ne disent pas tout, ils parlent néanmoins et nous apprennent dans quel pétrin se retrouve l’empire :

  • La dette totale du gouvernement étasunien atteint 90% du PIB. Au Québec, la dette atteint 32,3 % ;

  • Au-delà de 40 % des personnes employées occupent des emplois de service à bas salaires ;

  • 39 680 000 Étasuniens reçoivent des bons d’alimentation. Les autorités prévoient qu’ils seront 43 millions en 2011 ;

  • En 1950, le salaire moyen par rapport au chef de l’entreprise était de 30/1. Il est maintenant de 500/1 ;

  • En 2009, les impôts sur les bénéfices des entreprises ont été réduits de 55 %, ce qui représente un manque à gagner de 130 milliards $ pour l’État ;

  • Le président Obama n’a pas eu le courage de rappeler la baisse d’impôt accordée par W. Bush aux 2 % les plus riches, ce qui prive l’État de quelque 70 milliards $ par année ;

  • Plus de 1 400 000 Étasuniens ont fait faillite en 2009.

L’empire romain a mis des siècles à s’écrouler. Dans un texte d’une rare lucidité publié il y a plus de vingt ans, avant la chute du mur de Berlin, Marcel Rioux écrivait : « Il arrive que de partout dans le monde on constate le déclin de l’Empire américain et qu’on ne se gêne pas pour dire que ce sont la frénésie et le délire de consommation qui accentueront leur chute ; on se rend de plus en plus compte que c’est à crédit et aux dépens des autres pays que ces gaspillages et ces dilapidations se pratiquent. Le plus grand paradoxe, c’est que ce pays soit encore, et de loin, le plus envié du monde (…). Ses industries du spectacle, du paraître, du clinquant et du toc pénètrent dans tous les coins et recoins de la terre. (… ). Pourquoi le Québec ferait-il exception ? »

Et pourquoi le Québec ne pourrait-il pas explorer une autre voie, celle d’une social-démocratie renouvelée et radicale ? Avec Chanteclerc, il faut se convaincre que « c’est la nuit qu’il est beau de croire à la lumière ».

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