La FNEEQ-CSN : un syndicat représentant des profs du privé à la défense de l’école publique

2010/10/27 | Par Pierre Dubuc

Jean Trudelle, le président de la FNEEQ-CSN, suit avec intérêt et inquiétude le mouvement de réforme de l’éducation en cours aux États-Unis dont l’écho nous arrive au Québec avec le film « Waiting for Superman », encensé par la critique.

« J’ai vu ce qui se passe en Californie. On ferme les écoles jugées non performantes, on licencie des profs, on ouvre des écoles à charte, financées en partie par des fondations comme celle de Bill Gates mais aussi par les deniers publics, tout cela avec la bénédiction conjointe de la droite et de l’administration Obama », nous déclare-t-il outré.

À première vue, on pourrait s’étonner de voir un tel intérêt pour le développement du réseau privé au niveau primaire et secondaire de la part du président d’une organisation syndicale reconnue pour sa présence dans le réseau des cégeps.

Mais il faut savoir qu’en plus de représenter les profs de 46 cégeps à travers le Québec, la FNEEQ-CSN compte dans ses rangs les enseignantes et les enseignants de 34 écoles privées, des collèges mais surtout des écoles secondaires et primaires. Soulignons également que dix unités syndicales de chargés de cours complètent les rangs des 30 000 membres de la FNEEQ-CSN.

« Nous sommes très préoccupés par la ségrégation dans notre système scolaire. La ségrégation privé/public, mais aussi public/public avec les écoles à projets particuliers qui fonctionnent, elles aussi, en sélectionnant les élèves », précise Jean Trudelle.

Cette préoccupation n’est pas que théorique. Dernièrement, au terme d’une semaine d’actions à la défense de l’école publique, la FNEEQ-CSN organisait avec la Fédération autonome du collégial (FAE) une conférence publique sur les écoles privées.

À cette occasion, Jean Trudelle prenait le contre-pied de l’approche la plus populaire actuellement dans les milieux progressistes, soit la réduction graduelle des subventions à l’école privée. « Elle se traduirait, explique-t-il, par une pression sur nos membres en termes de pertes d’emplois et de surcharge de travail ».

« La FNEEQ propose plutôt, enchaîne-t-il, d’étudier la possibilité de mettre fin complètement au financement public des écoles privées et d’intégrer la grande majorité des institutions privées dans le réseau public. »

Des intervenants ont évoqué lors de cette conférence l’expérience de l’intégration des collèges classiques dans le réseau des cégeps à la fin des années 1960.

« Bien sûr, de reconnaître Jean Trudelle lors d’une rencontre une semaine après cette activité publique, toute intégration va poser des problèmes. Chaque établissement privé – et donc chaque unité syndicale – est autonome et il y a un fort sentiment d’appartenance. Une fois intégrées dans le réseau public, les écoles relèveraient d’une commission scolaire et les enseignantes et les enseignants se retrouveront dans une plus grande unité syndicale. »

Malgré ces difficultés, malgré une forte présence de profs d’écoles privées dans ses rangs, la FNEEQ-CSN s’élève au-dessus des intérêts corporatistes et milite activement pour l’école publique. C’est tout à son honneur.


L’idéologie productiviste, contraire à l’éducation

Le président de la FNEEQ-CSN a également dans sa mire toute l’approche productiviste qui est en train de corrompre notre système d’éducation. « Les contrats de performance, l’obligation de résultats, tous ces concepts inspirés par la même idéologie que la paye au mérite et les écoles à charte aux États-Unis sont contraires à ce que doit être l’éducation », affirme Jean Trudelle.

« Sur une classe de 40 élèves, supposons qu’en moyenne 25 vont réussir et que 10 vont abandonner ou connaître un échec irrécupérable, pour différentes raisons. C’est sur les cinq autres élèves qu’il faut concentrer nos efforts. Ce sont eux qu’il faut aller chercher. C’est un gros travail. Ça demande un effort pas seulement du prof, mais de toute la société. Il faut, par exemple, moins d’élèves par classe. Et ça nous amène aux finances publiques », lance-t-il.

Nous en venons donc à discuter de la hausse des frais de scolarité. « Pour Jean Trudelle, ce n’est pas une avenue à considérer, car frais de scolarité et accessibilité aux études vont de pair. « Au Québec, plaide-t-il, nos frais de scolarité sont moins élevés que dans le reste du Canada, mais cela a pour résultat que nous avons, par exemple dans les facultés de médecine, 22% plus d’élèves qui viennent des milieux défavorisés que dans les autres provinces. »

Les universités, le système scolaire ont besoin de financement accru, reconnaît Jean Trudelle, et il nous renvoie aux études sur la fiscalité produite par la CSN et la Coalition contre la hausse des tarifs. « Il y a des milliards de dollars qu’un gouvernement pourrait récupérer de l’évasion fiscale des entreprises et des mieux nantis avec un minimum de volonté politique. »


La gratuité scolaire, toujours d’actualité

La FNEEQ-CSN va plus loin. Elle maintient sa position historique sur la gratuité scolaire. « Il faut tenir compte des nouvelles données. Aujourd’hui, pour de plus en plus de jeunes, il y a nécessité de concilier étude/travail/famille. Rappelons-nous que nous parlions jadis d’un salaire étudiant. Il faut ramener ces questions dans le débat si on considère réellement que l’éducation est la première des priorités. »

Tout en reconnaissant l’importance accrue de l’éducation dans la société moderne, Jean Trudelle est critique à l’égard du concept d’« économie du savoir ». « Il y a un réel danger de liens incestueux entre le milieu des affaires et les communautés universitaires. L’économie du savoir, dans la bouche de plusieurs, cela signifie le financement des recherches les plus lucratives dans les nouveaux domaines de pointe, notamment les biotechnologies, les télécommunications, l’ingéniérie et le marketing. Cela se fait au détriment de l’enseignement, de la connaissance, de la culture, de l’accessibilité, de l’égalité des chances et de la pensée critique. »

À cette vision hégémonique et unilatérale de l’économie du savoir, Jean Trudelle et la FNEEQ-CSN opposent « une mission plurielle et démocratique, qui place l’enseignement et la transmission des connaissances au centre de l’université du XXIe siècle. D’où l’importance de financer équitablement les diverses formations académiques. »

« Pour contrer l’offensive de la droite, il faut que les différentes composantes des mouvements syndical et étudiant parlent d’une seule voix. Il nous faut un véhicule politique », conclut-il en précisant que cette unité pourrait bientôt se concrétiser dans l’adoption d’un manifeste commun.



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