Malartic : comment Barrick Gold s’est débarrassé d’un parc à résidus miniers

2010/11/29 | Par Camille Beaulieu

Malartic - C’est en exhumant de vieux rapports géologiques après la faillite en 2004 du précédent propriétaire, les Mines McWatters, qu’Osisko Exploration Ltée prétend avoir découvert le gisement Canadian Malartic. On a détecté 8,97 millions d’onces d’or (près de 13 milliards de dollars en novembre 2010) sur cette propriété rachetée du syndic.

Ce coup de chance inouï (!?) a valu à Osisko le prix du Prospecteur de l’année 2006, le Bill Dennis Prospector of the YearAward de 2008 et un prix d’excellence de l’Institut canadien des mines (ICM).

Moins chanceux, le ministère des Ressources naturelles (MRNF) hérite du parc à résidus miniers le plus important du Québec, celui de la East Malartic, 500 hectares de déchets miniers aux effluents gorgés de poisons vifs et d’acides.

L’Association de l’exploration minière du Québec (AEMQ) a repris, elle aussi, devant le BAPE en septembre 2009, cette version du trésor oublié puis miraculeusement extirpé de vieilles filières.

C’est sur la base de ce remâché de la légende du roi Midas (tout ce qu’il touchait se changeait en or) que Corporation minière Osisko a obtenu le feu vert pour exploiter la plus importante mine d’or à ciel ouvert au pays à Malartic en Abitibi.


Un miracle qui fait des heureux

Osisko prévoit produire 591 000 onces d’or par année au coût de 319 $ l’once, pendant plus d’une décennie. Le prix de l’or n’a cessé d’augmenter depuis ses premiers travaux, l’action d’Osisko a gonflé de 89 % l’an dernier seulement. Deux dirigeants : Robert Wares et John Féliks Burzinski, en ont vendu pour 1,1 million $ lundi le 25 octobre dernier.

Autre bénéficiaire de ce pactole fortuit, le premier producteur d’or au monde, 25 mines actives: Barrick Gold Corp. de Toronto. Barrick produira 9 millions d’onces d’or annuelles dans cinq ans après l’entrée en production de méga gisements à ciel ouvert, dont Pascua Lama dans les Andes chiliennes malgré le tollé des protestations autochtones et écologistes.

Barrick a coiffé le peloton de tête des géants aurifères en gobant la multinationale Lac Minerals Ltd en 1994. Lac Minerals possédait les propriétés Canadian Malartic et East Malartic depuis les années 1970.

Lac Minerals avait identifié un gisement exploitable à ciel ouvert (8 160 000 tonnes métriques de minerai recélant 520 000 onces d’or) en surplomb des mines souterraines épuisées depuis une quinzaine d’années.

C’est l’origine historique du gisement à ciel ouvert Canadian Malartic. Osisko a encore développé ces réserves en élargissant son champ d’investigations à des propriétés voisines. On prétend aujourd’hui que cette dot dormait dans l’escarcelle de Barrick depuis une décennie, insoupçonnée de sa cohorte de géologues, de sa horde d’avocats et de son régiment de comptables.

À titre de propriétaire de East Malartic et Canadian Malartic de 1994 à 2003, Barrick était légalement responsable du plus important parc à résidus miniers acidogènes du Québec, celui de la East Malartic.

Barrick acédé le parc et les propriétés minières à Mines McWatters en 2003. Barrick se dégageait ainsi de toutes ses obligations environnementales, mais conservait une redevance NSR (revenu net de fonderie) de 2 à 3% selon le prix de l’or sur le gisement Canadian Malartic.


McWatters

Minuscule entreprise abitibienne sous la férule d’un géologue d’Amos, Claire Derome, Mines McWatters battait sérieusement de l’aile à l’époque. Créée en 1994 elle avait échoué dans l’exploitation des mines Kiena, absorbée par Barrick en 2005, et Sigma, qui laissera une montagne de dettes et, en dépit des tous les engagements contraires, une fosse béante à l’entrée sud de Val d’Or.

Croulant sous des dettes de 42 M$ en juin 2001, McWatters se prévaut de la loi sur les arrangements avec les créanciers.

En juin 2002, Redémarrage de Sigma après un financement de 47 M$ et la création de la Société en Commandite Sigma-Lamaque (SCSL) : McWatters 60%, SOQUEM 40%. Rien n’y fit, Sigma et Kiena sont demeurées déficitaires ou fermées pendant toutes ces années.

C’est à se demander avec quoi Mines McWatters a acheté Canadian Malartic et East Malartic de Barrick en 2003.

Propriétaire d’un gisement de plusieurs milliards de dollars Barrick s’en défait au profit d’une concurrente incapable de payer.

Barricks’est-t-elle tiré dans le pied pour épargner le cout de réhabilitation d’un parc à résidus miniers ?

Propriétaire à son tour d’un gisement de plusieurs milliards de dollars, McWatters déclare faillite l’année suivante.


Orphelins

Le parc à résidus miniers East Malartic est devenu orphelin après la faillite en 2004 de Mines McWatters inc. de Val d’Or. Comme 140 autres parcs à résidus dont les propriétaires sont dissous ou faillis, il est retombé dans le giron du MRNF qui prévoit le restaurer au coût de 20 M$.

Une évaluation très en deçà de la réalité de l’aveu même de Jean-Sébastien David, vice-président au développement durable chez Osisko cité dans Le Devoir du 3 avril 2009.

En vertu d’une entente avec le ministère des Ressources naturelles, Osisko va y déverser gratuitement ses résidus d’exploitation « sous forme de pulpe épaissie », parce que les résidus de surface, censés être stériles, vont recouvrir les vieux résidus acidogènes. Osisko est considérée partenaire dans la restauration du parc East Malartic.

Premier parc à résidus miniers en importance du Québec, 500 hectares de déchet acidogènes, East Malartic devance de loin le deuxième dépotoir du genre, celui de la mine Manitou (200 hectares, acidogène et orphelin lui aussi depuis la faillite de Norebec-Manitou inc. en 2003) à 15 kilomètres au sud-est de Val d’Or.

Le MRNF tente actuellement de neutraliser le parc Manitou. Durée et coûts du projet: 12 ans et 47 M$.

La polémique sur la réhabilitation des parcs à résidus miniers au Québec dure depuis une quarantaine d’années. Minéraux Noranda et le ministère de l’Environnement assuraient, dans les années soixante-dix et quatre-vingt, que des travaux de recouvrement et de reboisement des parcs à résidus suffisaient. Leurs projets ont tous avorté.

Malgré des travaux de 1,7 M$, les 40 hectares du parc Waite-Amulet de Minéraux Noranda s’obstinaient à dégorger des ruissellements acides. La compagnie a finalement construit une usine de chaulage pour neutraliser constamment le parc au coût annuel d’un demi million de dollars.

Le Groupe de travail intergouvernemental sur l’industrie minière a estimé en 1988 que ces résidus pourraient produire de l’acide au cours des 500 prochaines années.

L’Association minière du Québec (AMQ) reconnaissait à son tour en 1990 qu’« il n’existe aucune technologie efficace pour permettre d’abandonner un site minier acide sans traitement en permanence ».

Le MENVIQ a lui aussi baissé pavillon vers la même époque devant la gageure des parcs acidogènes. Le MRNF prétend aujourd’hui maitriser ce problème. Le temps et l’expérience trancheront.

Mais ça n’est vraisemblablement pas sans motifs que, partout dans le monde, nombre d’universités et d’organismes spécialisés comme le NEDEM (Programme de neutralisation des eaux de drainage dans l’environnement minier), le Réseau canadien de l’environnement ou le Centre de géosciences à Paris soutiennent des programmes de recherches sur la restauration à long terme des sites miniers abandonnés, le drainage minier acide (DMA) et la lixiviation des métaux.


Un monstre mortel et silencieux

Fruits d’un siècle de laisser-faire, les parcs à résidus miniers couvrent 13 645 hectares, dont 70% en Abitibi. C’est, assure-t-on, le scandale environnemental le mieux caché du Québec.

Des millions de tonnes de rocs et de boues tapis au fond des bois dégorgent sans arrêt des métaux lourds et des produits toxiques comme le cadmium, l’acide sulfurique et l’arsenic dans des ruisseaux, lacs et rivières à quelques kilomètres en aval, voire jusqu’à mille kilomètres et davantage pour les poisons plus légers qui se retrouvent carrément à la baie James ou dans le Saint-Laurent.

Le MRNF n’a investi que 14 M $ de 1990 à 2 000 dans la restauration des sites miniers inactifs au Québec. Après avoir tiré à boulets rouges sur le MRN dans son dernier rapport annuel, Renaud Lachance, le vérificateur général du Québec, évaluait à 264 M$ la restauration des seuls sites à résidus miniers abandonnés.

Or, la réhabilitation des parcs orphelins pourrait nécessiter bien davantage. La vice première ministre et responsable de l’Énergie et des Ressources, Lise Bacon, réclamait pas moins de 500 M$ à cet effet le 31 janvier 1991.

Les mines souterraines produisent 100 millions de tonnes de résidus chaque année, 75% des déchets industriels du Québec. La moitié des parcs sont acidogènes, caractère qui se manifeste de façon impromptue parfois après des décennies d’entreposage.

Les résidus génèrent alors des acides sous l’effet de bactéries qui, en présence d’air ou d’eau, oxydent le souffre et certains composés minéraux, particulièrement ferreux.

Les minéraux plus réactifs comme la pyrite (sulfure de fer et traces d’autres métaux) déclenchent (réaction en chaîne) l’oxydation d’autres minéraux. L’acidité et les températures augmentent. À un pH entre 2 et 4, l’activité bactérienne dégage allègrement à la fois des acides et des métaux.

Les mines à ciel ouvert comme le projet de Corporation Osisko à Malartic, produisent dix fois plus de résidus que les mines souterraines traditionnelles. Stimulés par la hausse phénoménale du prix de l’or, une dizaine de projets du même type sont en chantier en Abitibi.

C’est pourquoi une coalition d’écologistes réclame un débat public sur les mines à ciel ouvert au Québec. En contrepartie de 400 emplois et d’un investissement de 789 millions de dollars, Osisko a déjà provoqué le déménagement de 200 maisons et de cinq institutions dont deux écoles.

Le pire à Malartic reste vraisemblablement à venir. Il est prévu que Osisko laissera derrière elle un jour une montagne de 160 millions de mètres cubes de résidus et une fosse de 400 mètres de profondeur sur 2 Kms de long par presque un kilomètre de largeur : quatre fois la fosse de Sigma à Val d’Or.

Chuquicamata dans le nord du Chili, la plus importante exploitation à ciel ouvert au monde, accuse une profondeur de 700 mètres. C’est dire que Malartic s’inscrit d’emblée dans les ligues majeures. Et ça n’est qu’un début !


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