Jacques Parizeau, la mondialisation et la culture

2011/01/17 | Par Pierre Dubuc

À propos de Jean-François Lisée et de la question linguistique- g) (14)

Par Pierre Dubuc


Jacques Parizeau a beaucoup réfléchi à l’impact de la mondialisation sur le Québec. Dans La souveraineté du Québec, il écrit qu’à l’époque de la mondialisation « ce n’est plus par son économie que l’on définit un pays, mais par sa culture, au sens large du terme ».

Cette importance accordée à la culture n’est pas nouvelle chez lui. M. Parizeau aime raconter que la Révolution tranquille « a été faite par une demi-douzaine d'hommes politiques, une douzaine de fonctionnaires et une cinquantaine de chansonniers et de poètes ».

Aujourd’hui, on peut se demander si l’arme de la chanson n’est pas en train de se retourner contre nous, comme on l’a vu, au mois de juin 2009, avec le débat entourant la présence de l’anglais sur la scène de la Fête nationale.

Parmi tous les produits culturels, la chanson est sans conteste le plus puissant instrument politique, car elle pénètre dans toutes les couches de la population. Elle a été l’arme de prédilection de l’Occident pour conquérir la jeunesse de l’ex-empire soviétique et elle demeure le véhicule par excellence de l’impérialisme culturel anglo-saxon.

Au Québec, les groupes musicaux qui remportent le plus de succès – Simple Plan, Lost Fingers, Pascale Picard, pour ne nommer que ceux-là – chantent en anglais, bien qu’ils soient composés majoritairement de francophones. Ils sont devenus la coqueluche des animateurs de la radio et de la télévision francophones et, dans ces circonstances, on ne s’est pas étonné que le milieu médiatique les voit sur la scène de la Fête nationale chantant en anglais.

À cette occasion, j’avais été invité à défendre la position de l’unilinguisme français à la Fête nationale lors d’un débat à l’émission Desautels à Radio-Canada. Normalement, je me serais attendu à affronter un représentant de la communauté anglophone, qui avait rapidement vu dans cette controverse une occasion en or de promouvoir le bilinguisme. Mais, ô surprise, mon vis-à-vis était nul autre que Gérald Larose, le président de la Commission sur les États généraux sur la situation et l’avenir de la langue française au Québec!

Sa position était de permettre des chansons en anglais à la condition de préserver la « nette prédominance du français ». Évidemment, cela était conséquent avec le Rapport final de la commission qui invitait la « société québécoise à ne plus percevoir la langue anglaise comme objet de concurrence, mais comme une corde de plus à son arc et comme un mode d’accès à une composante majeure de son identité ».

Je n’ai rien contre le fait de percevoir l’anglais comme une corde de plus à mon arc, mais c’est jouer avec le feu que d’en faire une composante de son identité, comme le démontre la croissance constante du taux d’anglicisation des francophones en Ontario.

L’exemple de la chanson est symptomatique de l’évolution d’un certain milieu culturel et des médias à l’égard du français et il n’est pas étonnant de constater aujourd’hui avec quelle désinvolture les médias transgressent les quotas de chanson française sur les ondes. Nous pourrions examiner les autres domaines culturels (cinéma, spectacles, etc.) où l’anglais gagne de plus en plus de terrain.

La culture, c’est aussi le système d’éducation

La culture, comme l’affirme M. Parizeau, doit également être prise dans « le sens large du terme ». Elle comprend certainement les institutions d’enseignement, dont on ne saurait minimiser l’importance dans la nouvelle économie du savoir.

Nous avons abordé précédemment la question des cégeps, mais nous devrions aussi accorder une attention toute particulière aux réseaux universitaires et à leurs extensions, comme les hôpitaux universitaires, d’autant plus qu’on s’apprête à accueillir des dizaines de milliers d’étudiants étrangers. Est-il normal que le gouvernement du Québec finance à la même hauteur le Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM) et le Centre universitaire de santé de l’Université McGill (CUSM), et les universités auxquels ils sont reliés, alors que la population de langue maternelle anglaise représente 8% de la population totale du Québec?

Comment assurer la pérennité du français au Québec si de plus en plus d’étudiants allophones et francophones fréquentent les institutions d’enseignement anglaises? Car, si la part des effectifs scolaires anglophones par rapport au total québécois est de 11% au primaire et au secondaire, elle est de 16% au collégial, de 25% à l'universitaire et de 29% si l'on considère uniquement les étudiants à plein temps au niveau universitaire. De nombreuses études démontrent le lien indéniable entre la langue d’enseignement, la langue de travail et la langue d’usage à la maison. Si on apprend un métier ou une profession dans une langue, il y a beaucoup de chance qu’on soit enclin à travailler dans cette langue.

La nécessité d’étendre les dispositions de la loi 101 aux institutions collégiales s’impose d’autant plus que, selon une étude d’Emploi-Québec, 70% des emplois qui seront créés d’ici 2016 exigeront au minimum une formation collégiale. De même, il faudra revoir le financement des universités – et des institutions qui en dépendent comme les centres hospitaliers – en fonction de critères linguistiques. La majorité francophone du Québec n’a pas à financer sa propre anglicisation.

La langue de travail

L’autre dossier majeur est celui de la langue de travail. Dans sa Proposition principale, le Parti Québécois parle d’étendre les dispositions de la Loi 101 aux entreprises de moins de 50 employés. Mais cela ne donnera rien si le même laxisme prévaut dans l’application de la loi qu’à l’égard des grandes entreprises.

La Commission Larose reconnaissait, en citant les données de l’Office de la langue française, que « le taux des entreprises qui se sont conformées aux dispositions de la loi s’est stabilisé autour de 70% depuis 1998 ». En fait, toujours selon l’OQLF, il avait plutôt régressé, puisqu’il atteignait 78,2% en 1994.

Toujours selon la Commission Larose, sur les 30% d’entreprises n’ayant pas reçu leur certificat, 7% ne respectaient pas le processus de francisation, parfois depuis plus de dix ans. C’est sans compter ces 1 000 entreprises qui avaient « omis » de s’inscrire, comme l’a révélé devant la Commission le directeur de la francisation à l’OQLF.

Plus grave encore peut-être, seulement 6% des comités de francisation étaient actifs. Par actif, on entend « se réunir au moins deux fois par année. » La Commission admettait avoir « entendu de nombreux témoignages sur l’inefficacité de ces comités ».

Qu’a proposé la Commission pour rectifier la situation? Une approche sectorielle, comportant l’analyse des particularités linguistiques de chaque secteur économique et la mise au point d’une stratégie de francisation pour chacun, mais sans mesures coercitives.

Les organisations syndicales ont souligné l’insuffisance de cette approche et ont suggéré des contrats de performance comme le gouvernement en est si friand dans la fonction publique et le secteur hospitalier. La Commission Larose n’a proposé aucune mesure contraignante pour le monde du travail.

Elle a retenu l’idée de « l’obligation de résultats », mais pour l’amélioration de la qualité de l’enseignement! Comme l’a rappelé l’historien Jean-Claude Germain, à chaque fois que le gouvernement abdique ses responsabilités face au français, il lance une campagne du Bon Parler français. Plutôt que de parler du poids de la langue, on parle de la qualité de la langue ! Belle diversion !

Il n’est donc pas suffisant d’élargir aux entreprises de moins de 50 employés les dispositions de la Loi 101. Il faut également s’assurer de l’application de la loi. Pour cela, il est nécessaire que l’Office québécois de la langue française ait les ressources – tant matérielles qu’humaines – nécessaires et qu’il soit à l’abri de toute ingérence politique. Son mandat et sa direction doivent donc relever de l’Assemblée nationale plutôt que du gouvernement.

Maîtres chez nous et Québec français

Le rapatriement des pouvoirs d’Ottawa et l’amélioration de la législation linguistique sont essentiels pour renverser la tendance actuelle du déclin du français au Québec. Mais cela ne suffira pas. Les milieux culturels, pris au sens large, doivent mettre la main à la pâte avec une critique acérée de l’idéologie de la mondialisation, le néolibéralisme, et son volet linguistique, l’anglicisation.

Il faut aussi se rappeler que les succès de la francisation au cours des années 1970 allaient de pair avec la reconquête des principaux leviers économiques du Québec. Depuis les années 1980, le recul du français a accompagné la diminution du rôle de l’État dans l’économie. Jacques Parizeau résume bien, à sa façon, cette donnée essentielle dans La souveraineté du Québec :

« Il faut, écrit-il, que soit perçu clairement que le français est une langue du pouvoir et de l’argent. Le rôle des multinationales sous contrôle québécois, des institutions financières et des sociétés d’État est, à cet égard, primordial. On revient à cette idée qu’il n’est pas indifférent que le contrôle des grandes entreprises soit à Montréal, à Toronto ou à New York. Il n’est pas sans importance que le niveau de la recherche dans les nouvelles technologies au Québec reste élevé et que l’État, l’université et les grands centres de décisions fonctionnent en français. C’est la seule façon de persuader le travailleur, le citoyen, l’immigrant que le français est la vraie langue des Québécois, et non pas seulement celle de ceux qui ont renoncé à l’ambition et à la réussite.»

En conclusion, il est remarquable de constater qu’un des principaux architectes de la Révolution tranquille et le mathématicien de la langue partagent les mêmes vues sur le sujet. Dans un de ses premiers articles sur la Commission Larose, Charles Castonguay recommandait aux commissaires de placer leurs réflexions et leurs travaux sous une approche qu’il résumait par le slogan : « Maîtres chez nous » et « Québec français », même combat !(1)

(1) Charles Castonguay, Pierre Dubuc, Jean-Claude Germain, Larose n’est pas Larousse. Éditions Trois-Pistoles, 2002.

(à venir : Jean-François Lisée et la fiscalité)

Dossier: À propos de Jean-François Lisée et de la gauche autoproclamée efficace

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