Réplique à Jean-François Lisée : Français, langue commune ou « nette prédominance du français »?

2011/01/23 | Par Pierre Dubuc

par Pierre Dubuc

« Le Québec doit être aussi français que l’Ontario est anglaise »
(Camille Laurin, Le français, langue du Québec, Éditions du Jour, 1977)


Mon cher Jean-François,

J’ai un peu tardé à répondre à ton texte «La fatwa linguistique de Pierre Dubuc», ne sachant trop quelle approche prendre pour ne pas que tu aies l’impression d’être le Salman Rushdie du Québec et encore moins que tu le deviennes aux yeux de ton public.

Comme tu avais écrit dans Pour une gauche efficace ce qui suit :

« Il m’est arrivé de mettre sur la place publique des écrits qui m’ont valu critiques, opprobre, accusations, inimitiés. Ce n’était pas très amusant. Mais c’était prévisible et prévu. Je n’étais pas une victime du débat que je suscitais, mais un participant, adulte et consentant. »

J’ai donc pensé que je n’avais pas à mettre des gants blancs pour faire connaître mes divergences avec tes positions et j’avais parié qu’on pouvait se permettre une bonne polémique et que tu ne prendrais pas la position de «victime du débat que (tu) suscitais», mais celle d’un «participant, adulte et consentant».

Je vois que je me suis trompé. Mais je veux tout de suite rassurer les gens et leur dire que, quant à moi, on peut nous inviter au même party!

Comme tu le soulignes, je formule aussi des critiques acerbes à l’endroit des positions de la Commission Larose, mais cela ne m’empêche pas de serrer la main de Gérald lorsque je le rencontre et de travailler avec lui au sein du Conseil de la souveraineté.

De même, bien que je ne ménage pas mes critiques à l’égard de certaines politiques défendues et gestes posés par Mme Marois – et j’ai toutes les raisons du monde de le faire (après tout n’a-t-elle pas expulsé le SPQ Libre du Parti Québécois en enfreignant de façon grossière les statuts du parti) – nous nous saluons lorsque nous nous rencontrons, je l’applaudis lors des événements publics (quoique moins vigoureusement qu’avant) et nous entretenons des relations qui, à défaut d’être chaleureuses, n’en sont pas moins cordiales.

Évidemment, Gérald Larose et Pauline Marois ont été à rude école, Gérald à la CSN où il a dû affronter une opposition coriace, et on connaît le parcours de Mme Marois.

En cherchant ce qui avait bien pu t’amener à te sentir victime « d’oukase et d’excommunication », je suis tombé sur ce paragraphe de ta réplique à Richard Martineau, parue sur ton blogue, le 6 décembre dernier, sous le titre La gauche efficace pour les nuls. Je te cite :

« Tout cela étant dit, je reste toujours intrigué par la volonté de certains qui se disent, à bon droit, réformistes, de dénigrer les propositions, l’approche ou la terminologie des autres. Puisque la seule chose essentielle est le progrès de la société québécoise et que le degré de difficulté des réformes est, toujours, très élevé, il m’a toujours semblé plus constructif d’identifier les points de convergence chez les propositions des uns et des autres et de s’appuyer sur ces convergences pour faire avancer les choses. C’est cela, aussi, à mon humble avis, la gauche efficace. »

C’est une approche valable, j’en conviens, mais seulement lorsque les positions convergent. Mais, si tu as bien lu mes textes, tu auras compris que tel n’est pas le cas. J’ai essayé de montrer – et d’après les commentaires que je reçois, plusieurs l’ont compris – qu’il y avait une divergence fondamentale entre nos deux approches.

Deux approches de la question linguistique

D’un côté, il y a une politique linguistique qui découle de la Charte de la langue française et de ses deux principes fondamentaux : le français, langue officielle et le français, langue commune. De l’autre, il y a une politique linguistique qui origine de l’arrêt Ford de 1988 de la Cour suprême du Canada qui impose le principe de la « nette prédominance du français », en prenant pour référence la Charte canadienne des droits, la Charte de Trudeau.

Ces deux approches, découlant de deux chartes aux principes antagonistes sur la question linguistique – il est bien connu que Trudeau a fait adopter sa charte pour invalider des dispositions de la Charte de la langue française – ne sont pas interchangeables. Il faut donc choisir sa Charte.

Une politique linguistique basée sur le principe du « français, langue commune » implique, bien entendu, la prédominance du français et des exceptions pour l’anglais. C’est l’esprit et la lettre de la Loi 101. Par contre, une politique linguistique fondée sur le principe de la « nette prédominance du français » n’implique pas que le français soit la langue commune. Au contraire, il sous-entend la cohabitation de deux langues, le français et l’anglais.

Les Québécois avaient bien compris cette distinction fondamentale entre les deux approches lorsque l’arrêt Ford a été rendu en 1998 et ils étaient descendus dans la rue pour obliger le gouvernement Bourassa à utiliser la clause nonobstant pour soustraire le Québec au jugement.

Depuis, malheureusement, le principe de la « nette prédominance » s’est introduit dans notre vocabulaire, la Commission Larose l’a validé en douce, et le Parti Québécois en fait aujourd’hui le titre de la section sur la langue de la Proposition principale.

Nous avons drôlement manqué de vigilance. Mais il n’est pas trop tard pour redresser la barre et, comme il faut le faire dans de tels cas, il est nécessaire de la tordre un peu dans l’autre sens. Ce qui explique le mordant de mes critiques.

Je sais que tu n’admettras pas facilement que les deux approches sont irréconciliables. Je fréquente tes écrits depuis quelques semaines et je vois bien ta propension à tout concilier. C’est vrai sur la question linguistique. C’est vrai sur les questions sociales. C’est vrai sur les relations patrons/ouvriers. Face à des positions irréconciliables, tu proposes toujours un terrain d’entente qui s’avère favorable à la position dominante. Chose certaine, tu ne serais pas le candidat idéal pour la négociation d’une entente de partenariat d’égal à égal entre le Canada et le Québec advenant l’indépendance du Québec.

La politique de la « nette prédominance du français » et ses conséquences

Que tu aies fait du principe de la « nette prédominance du français » le fondement de ta politique linguistique colore le reste de tes propositions, comme je l’ai démontré dans mes articles consacrés à la cette question, et cela t’amène à dire des énormités.

Par exemple, tu écris que de rendre « le Québec aussi français que l’Ontario est anglaise » ne fut jamais « l’objectif de René Lévesque ou de Camille Laurin ». Désolé, encore une fois, mais le Dr Laurin a affirmé à plusieurs reprises que tel était l’objectif de la Charte de la langue française. La citation en exergue de ce texte en fait foi et nous pourrions en trouver plusieurs autres dans les discours du Dr Laurin lors de la période entourant l’adoption de la Loi 101.

Rassure-toi, cela ne signifie pas la disparition de nos minorités linguistiques, anglophone et autochtone. Ça implique tout simplement que le français sera la langue commune.

Partir du principe de la « nette prédominance du français » t’entraîne à rechercher une sorte de « point G » de l’équilibre linguistique. Dans ton texte, cet équilibre orgasmique aurait eu lieu en 1991. Pourquoi 1991? Mystère et boule de gomme.

En fait, il est à peu près impossible que nous revenions à la répartition linguistique entre francophones, anglophones et allophones de 1991, étant donné la faiblesse du taux de fécondité des francophones et des anglophones et l’augmentation de l’immigration.

L’important n’est pas un soi-disant « équilibre linguistique », mais la dynamique des langues. L’enjeu est le transfert linguistique des allophones vers le français ou l’anglais et nous savons que neuf allophones sur dix doivent choisir le français pour stabiliser le rapport de forces entre le français et l’anglais au Québec.

C’est très loin d’être le cas. Présentement, l’anglais tire des transferts linguistiques un profit net de 181 000 locuteurs, le français, pour sa part, un profit de 168 000. C’est pour cela que l’anglais au Québec progresse et que le français régresse.

Le réseau collégial unique

Ta proposition en faveur d’un réseau collégial unique illustre parfaitement bien où nous conduit une politique linguistique fondée sur le principe de la « nette prédominance du français ». L’enseignement dans le réseau unique serait donné pour les trois quarts en français et le quart en anglais. Donc, les deux langues cohabiteraient dans un seul réseau de cégep hybride.

Cependant, il est facile d’imaginer quelle serait la langue commune dans les cégeps du West Island et du centre-ville de Montréal où se concentreraient les populations anglophone et allophone. Il y a quelques années, j’ai produit un reportage pour l’Alliance des profs de Montréal sur l’école La Dauversière, fréquentée par les étudiants d’origine grecque. Les cours se donnaient en français, mais la langue commune dans les corridors et la cour d’école était l’anglais. Il est facile d’imaginer qu’il en serait de même dans plusieurs cégeps, étant donné la puissance d’attraction de l’anglais.

Tu as amendé ta proposition initiale en rendant facultative la session en anglais pour les francophones. On peut déjà imaginer que la pression serait énorme pour que les francophones s’y inscrivent, car le diplôme sans session en anglais serait considéré comme inférieur sur le marché du travail.

De plus, si je comprends bien ton projet, suivre les trois quarts des sessions en français ne serait pas une option facultative pour les anglophones.

Autrement dit, les étudiants anglophones et allophones qui auraient fréquenté l’école anglaise au primaire et au secondaire devraient recevoir au moins les trois quarts de leur enseignement collégial en français. Peu importe la qualité de leur apprentissage du français langue seconde, je pense que cela les désavantagerait énormément. Le réseau collégial unique, on le voit, serait dommageable autant pour les élèves anglophones que pour les francophones.

Ta proposition part, expliques-tu, d’une volonté de sortir les élèves anglophones de leur ghetto. Mais, on peut se poser la question : pourquoi parler de ghetto en référence aux collèges anglais? Leur réseau conduit à un réseau universitaire anglais qui regroupe 26% de tous les étudiants universitaires du Québec et sa langue lui ouvre les portes du reste de l’Amérique du Nord. De plus, il n’y a aucune muraille de Chine autour de ce réseau. Les anglophones qui le désirent peuvent fréquenter les institutions françaises s’ils le désirent. Pourquoi alors parler de ghetto?

Dans ta réplique à mes articles et dans plusieurs de tes écrits, tu exprimes souvent ta préoccupation pour l’avenir de la minorité anglophone. Tu peux être rassuré. Les données du dernier recensement montrent qu’elle se porte très bien, étant, contrairement à la majorité francophone, en nette progression. Son statut économique est supérieur à celui des francophones; elle fait preuve d’une plus grande vitalité, comme en témoigne son pouvoir d’attraction supérieur auprès des allophones et des francophones.

Des idées lancées à la va-vite

Tes autres propositions me semblent également lancées sans y avoir beaucoup réfléchi. Examinons-en quelques-unes que tu rappelles dans ton texte.

L’immigration. Tu proposes une prime au français langue d’usage au point d’entrée. Comment va-t-on évaluer quel candidat est de langue d’usage française? Est-ce qu’on retourne aux tests de la loi 22?

L’étalement urbain. Tu reprends l’argument selon lequel l’exode des jeunes familles vers les banlieues serait la cause de la diminution du nombre de francophones sur l’île de Montréal et tu suggères l’adoption de mesures, notamment fiscales, pour les retenir ou susciter leur retour.

Premièrement, il a été démontré que l’exode vers les banlieues est aussi le fait des anglophones et des allophones. Deuxièmement, quelles sont ces mesures qui vont ne retenir que les francophones sur l’île de Montréal, sans contrevenir aux chartes des droits? En Israël, des ultra-orthodoxes veulent qu’on interdise aux Arabes d’acheter ou de louer des logements dans certains secteurs du pays. Je suis certain que ce n’est pas ce que tu as en tête, mais il serait intéressant que tu développes tes positions sur ce sujet.

Langue de travail. Tu écris : Je suis favorable à l’extension de la langue de travail, sur un calendrier intelligent et raisonnable de 15 ans, aux entreprises de moins de 50 employés. Pourquoi 15 ans? C’est long 15 ans. Que fais-tu des entreprises de plus de 100 employés où à peine 6% des comités de francisation sont opérationnels, selon la Commission Larose. On encore des entreprises de 50 à 100 employés où il n’y même pas de comité de francisation?

J’ai nettement l’impression que tu lances des idées en l’air, sans trop y avoir réfléchi et sans avoir consulté d’experts en la matière. Les questions linguistiques sont fort complexes et le danger est grand de les aborder en dilettante.

C’est pourquoi, j’ai consulté Charles Castonguay pour tous mes articles sur la langue et pour cette réplique. Je t’invite à faire de même, à le consulter, lui ou d’autres experts. D’ailleurs, je t’ai fait parvenir le dernier recueil des chroniques de Charles parues dans l’aut’journal et qui viennent d’être publiées sous le titre Le français dégringole ! Je pense que tu pourras y trouver ton profit.

Lutte, combat, affrontement

En terminant, je veux revenir sur les termes « lutte », « combat », « affrontement » des langues que j’emploie et que tu abhorres parce que tu y vois un « discours belliqueux ». Je comprends que cela heurte profondément ton approche « conciliatrice ». Mais l’utilisation de ces termes est fréquente dans la littérature sociolinguistique. J’ai d’ailleurs signalé que j’avais emprunté l’expression « Le combat des langues » au titre d’une publication du Monde diplomatique, un journal qui, aux dernières nouvelles, n’appelait pas au nettoyage ethnique ou à la lutte armée.

Il me semble bien que les anglophones n’hésitent pas à parler de « combat » pour qualifier leur contestation des différents aspects de la Loi 101 ou qu’ils n’ont aucune gêne à qualifier de « lutte » leur action pour préserver leurs institutions, comme lorsqu’ils sont descendus dans la rue avec des pancartes contre les fusions municipales.

Quand je vois la réaction du National Post et The Gazette à la simple diffusion d’une étude sur les cégeps anglophones – comme ce fut le cas tout dernièrement lorsque la CSQ a mis l’étude de Patrick Sabourin sur son site Internet – est-ce que je peux utiliser l’expressions « levée de boucliers » et dire que la presse anglophone est « montée aux barricades » ou est-ce que tu trouves les termes « boucliers » et « barricades » trop « belliqueux »?

Je tiens à te rassurer. Quand je parle de « combat », je n’invite pas les gens à poser des bombes. Quand je parle de « lutte », je n’appelle pas au lynchage des anglophones.

Dernièrement, dans une lettre parue dans Le Devoir, on disait que le Québécois typique, sur la question linguistique, est celui qui va répondre en anglais à l’anglophone qui lui demande un renseignement sur la rue, mais qui va, le lendemain, manifester avec le Mouvement Montréal français pour exiger un renforcement des dispositions de la Loi 101. J’avoue que je me suis reconnu dans ce portrait. Et je pense que c’est la bonne approche. C’était celle du Dr Laurin qui est demeuré stoïque et imperturbable, sous le feu des « oukases » et des « excommunications » de leaders de la communauté anglophone qui le traitaient de raciste et de fasciste.

Il avait compris que le « combat des langues » au Québec se règle par l’adoption de législations. Et c’est également le sens de mon combat.

Cordialement,

Pierre Dubuc

Invitation au lancement du livre
de Charles Castonguay, Le français dégringole !
Mardi, 25 janvier, 5 à 7, à la Maison Ludger-Duvernay,

82, rue Sherbrooke ouest, Montréal

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