Revue de livres : Mexique, révolution et révolutionnaires

2011/02/17 | Par André Synnott

«Pauvre Mexique; si loin de Dieu, si près des États-Unis»
(Auteur inconnu, mais parfois attribué à José Marti)


La décennie 1910 est un tournant majeur dans l’histoire mexicaine. Le pays était sous la coupe du vieux dictateur Porfirio Diaz depuis 1884, son régime corrompu qui bénéficiait aux très grands propriétaires terriens au détriment des «peones» et des paysans sans terre, provoqua un soulèvement populaire pour des réformes sociales : réforme agraire à la campagne (la terre à ceux qui la travaillent) et revendications des travailleurs à la ville (droit à la syndicalisation, hausse du salaire minimum, instruction gratuite, etc.)

L’Histoire de la révolution mexicaine, racontée par Jesus Silva Herzog retrace les intrigues, aléas et retournements de ce que plusieurs historiens considèrent comme étant la première révolution sociale du 20e siècle, malgré 1905 en Russie et le retentissant épisode du cuirassé Potemkine. Peut-être parce que celle-ci échoua et celle-là réussit.

Ce long processus révolutionnaire débuta par une critique très légaliste du modéré Francisco Madero de la prétention du président Diaz à demander un autre mandat électoral après 26 ans de règne.

Le président gagna cette élection avec les mêmes méthodes que les précédentes (fraudes électorales, appui du patronat, du haut clergé, intimidation des adversaires), mais cela ne marchait plus.

Un large mouvement populaire déclara nul ce résultat tout en promettant un vaste plan de réformes sociales. Cette coalition entre élites modérées et révolutionnaires, exigeant plus qu’un simple changement à la présidence et une moralisation des mœurs politiques, décréta un soulèvement général contre Diaz.

Ce soulèvement allait permettre de placer aux premiers rangs des personnes comme Pancho Villa et Emiliano Zapata pour qui l’inscription dans la constitution de la limitation de la présidence à un seul mandat était un problème très secondaire.

Pendant que Madero occupe (enfin) la présidence, le pays profond, les classes populaires sont déjà ailleurs dans une fuite en avant pour de réelles réformes. Les leaders paysans, Zapata en tête, lancent un plan pour la réforme agraire; le nouveau régime facilitant la syndicalisation, de nombreux groupements d’ouvriers se renforcent et, dépassant le niveau syndical, des militants à la lecture de Bakounine, Kropoptkine et Élisée Reclus créent La Maison de l’ouvrier mondial, un groupe libertaire.

Bien que modéré, le président Madero taxe les compagnies américaines qui pompent le pétrole mexicain (20 cents la tonne, rappelons que Maurice Duplessis, 40 ans plus tard, taxait le fer de la Côte-Nord un cent la tonne aux compagnies américaines!).

C’était peut-être la goutte qui fit déborder le vase, Madero fut assassiné par un général putchiste avec l’approbation de l’ambassadeur américain à Mexico   (comme plus tard au Guatemala, au Nicaragua, en République dominicaine, au Brésil, au Chili et peut-être bientôt au Venezuela).

Ce putsch aura des conséquences inattendues, loin de mater le peuple, il accentuera le processus révolutionnaire — comme l’avait dit Talleyrand à Bonaparte au sujet de l’assassinat du duc d’Enghien : «c’est pire qu’un crime, c’est une erreur».

Parmi les premiers, et avec très peu d’hommes, Zapata et Villa reprirent la lutte sur la base du programme prévoyant réforme agraire et justice sociale. Ce mouvement amena au pouvoir le général Venustiano Carranza à qui l’auteur, Herzog, accorde plus de crédits qu’à Villa.

Deux personnalités opposées. Autant Villa était fruste et ignorant (il apprit à lire, avec difficulté, en prison à l’âge adulte), autant Carranza était instruit, raffiné et provenait de la classe moyenne aisée comme Jesus Silva Herzog.

De plus, il mentionne à quelques reprises que Villa avait l’ambition de devenir président, alors que, ultérieurement, lorsque Villa sera en conflit avec Obregón, il posait comme condition de paix que chacun d’eux s’engage à renoncer à la présidence. Mais cela appartient à une histoire que Herzog ne couvre pas.

Pour lui, la révolution mexicaine est un cycle fermé avec la constitution de 1917. Cette constitution dotera le Mexique d’une économie socialisante et centralisatrice avec un régime de parti unique (Parti révolutionnaire institutionnel, quel nom, quelle antinomie!) lorsque Carranza sera à son tour renversé par Obregón.

Jesus Silva Herzog a écrit sur la période où il fut un observateur engagé dans la révolution; comme journaliste et secrétaire du général Eulalio Guitierrez, ce qui lui valut en octobre 1914 d’être arrêté et condamné à mort par Carranza.

Cette condamnation sera commuée en emprisonnement. À sa sortie de prison en 1920, la révolution est terminée et il entreprend une carrière universitaire et de haut fonctionnaire pour le gouvernement mexicain.

En 1929, il est envoyé en URSS, il rencontre des dirigeants de différentes sphères d’activité (Lounatcharski, ministre de la culture, Boukharine, meilleur théoricien du parti selon Lénine, Zinoviev, secrétaire de l’Internationale, le poète Maïakovski) qui seront tous, ultérieurement, assassinés par Staline.

Il en sort un peu déconcerté par ce qu’il a vu, ce qui le tiendra éloigné des orthodoxies, mais sans jamais renier son engagement à gauche même en travaillant comme expert pour le gouvernement du PRI.

Ainsi, il a, lors d’un très dur conflit salarial opposant les ouvriers aux compagnies étrangères, travaillé à ce que ce secteur soit nationalisé au profit du peuple mexicain.

Sa vie, comme son livre, comme la révolution qu’il décrit est faite de détours, de retours, de rebondissements et de méandres à suivre, parfois avec difficulté, mais toujours avec intérêt.


Histoire de la révolution mexicaine, Jesus Silva Herzog, éditions Lux



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