Orwell, Quebecor et Le Journal de Montréal

2011/03/29 | Par Nicolas Bourdon

L’auteur est professeur de littérature au Collège de Bois-de-Boulogne

Le célèbre roman 1984 est une dystopie dans laquelle Orwell fait un procès des régimes totalitaires. La manipulation de l’information est l’outil privilégié par les dirigeants du Parti pour contrôler les pensées et les comportements des citoyens de ce monde futuriste.

Cependant, 1984 peut aussi apparaître comme l’aboutissement des préoccupations et des inquiétudes d’Orwell à propos des nourritures intellectuelles que les citoyens anglais de son époque ingèrent quotidiennement en écoutant la radio et surtout en lisant les journaux. Qu’aurait-il donc pensé s’il avait lu Le Journal de Montréal?

Avant d’être l’écrivain génial de La Ferme des animaux et de 1984, Orwell est avant tout un journaliste et, dans les chroniques « À ma guise » qu’il signe de 1943 à 1947 dans le quotidien londonien de gauche The Tribune, il aborde souvent, entre autres questions, le problème de la qualité du journalisme pratiqué en Angleterre et on constate en le lisant que ses opinions sont d’une brûlante actualité.


La qualité du journalisme

Dans sa chronique Les journaux les plus intelligents ne sont pas les plus lus (et vice versa) datée du 22 novembre 1946, Orwell établit une liste de neuf journaux britanniques importants et il les classifie selon deux critères : leur popularité et leur « intelligence », Orwell définissant l’« intelligence » d’un journal comme étant sa capacité à informer objectivement son lectorat et à traiter de problèmes sérieux tels que le sionisme, la liberté de la presse et la reconstruction de Londres après les bombardements de l’aviation allemande pour ne nommer que ces trois sujets.

Il estime que le Manchester Guardian se retrouve en tête de liste sur le plan de l’intelligence, mais qu’il se retrouve pourtant en queue de peloton en termes d’exemplaires vendus.

Au contraire, le Daily Miror est l’un des plus populaires quotidiens anglais bien qu’il soit le moins « intelligent ». Ce journal populiste propose en effet à son lectorat une approche sensationnaliste de l’information et se spécialise dans les potins relatifs à la famille royale.

Dans une chronique datée du 7 avril 1944, Orwell recense les sujets traités par le Daily Miror en date du 21 janvier 1936, alors que les régimes totalitaires gagnent du terrain partout dans le monde.

Le quotidien consacre dix-sept de ses vingt-huit pages à la mort du roi George V. On traite en détail de ses activités d’homme d’État, de père de famille, de soldat, de marin, d’automobiliste, de chasseur de gros et de petit gibier, etc.

Ce n’est qu’à la page 18 du quotidien que quelques informations, qui ne concernent pas la mort du roi, commencent à apparaître. Il s’agit essentiellement de faits spectaculaires et superficiels : divertissements, arts et spectacles, meurtres, banditisme… Le lecteur avisé peut même retrouver un article de fond à propos d’un serpent de zoo qui refuse sa nourriture!

Ce n’est qu’en page 26 qu’on peut lire la première nouvelle d’importance sous la manchette : « Le Duce promet : fin des bombardements sur la Croix-Rouge ». Orwell concluait au sujet de cette édition du Miror : « Si vous voulez savoir pourquoi votre maison a été bombardée, pourquoi votre fils est en Italie, pourquoi votre impôt sur le revenu est de dix shillings par livre et pourquoi vous aurez bientôt besoin d’un microscope pour voir votre ration de beurre, vous avez sous les yeux une partie de la réponse. »

Il estimait en effet que ses concitoyens avaient pris à la légère les menaces posées par la montée des totalitarismes et que la presse britannique était en partie responsable de cette néfaste insouciance.

Si l’on se penche maintenant sur Le Journal de Montréal, on est en droit de se demander comment un citoyen québécois peut développer une compréhension éclairée des problèmes qui le touchent si ce quotidien constitue sa principale source d’information.

Le Journal de Montréal est une publication hybride qui se situe entre le dépliant publicitaire et le journal à potins. Les sports, les ragots et les rumeurs entourant le monde du spectacle, les petites annonces et la publicité occupent 90% des pages du journal. La culture est quasiment inexistante. La littérature, essentielle aux yeux de l’écrivain qu’était Orwell, est tout simplement absente.

Après une recherche approfondie sur le site Internet du Journal de Montréal, j’ai constaté à mon plus grand désarroi que le moteur de recherche du journal n’affiche aucun résultat pour La Constellation du Lynx, le dernier roman de Louis Hamelin. J’ai été plus chanceux en ce qui concerne L’homme blanc, un roman qui a gagné le Grand prix du livre de Montréal. En effet, le moteur de recherche affiche 196 résultats. Le seul problème, c’est qu’aucun des résultats affichés ne concerne le roman de Perrine Leblanc.

Comment le lecteur peut-il se faire une idée approfondie de la réalité si le journal ne relaie que des informations superficielles?


La liberté des journalistes

Orwell militait activement pour que des opinions différentes de la sienne puissent être diffusées. Comme directeur des pages littéraires de Tribune, il avait soin de publier des articles ou des commentaires qui véhiculaient des opinions parfois diamétralement opposées à la sienne.

En juillet 1944, il décide par exemple de publier un poème pacifique. Un lecteur de Tribune lui reproche cette décision. Dans sa chronique, intitulée « Le pluralisme à Tribune », il répond au lecteur indigné que « si cette guerre [ la Deuxième Guerre mondiale] a un sens, c’est d’être une guerre pour la liberté de pensée.

En Grande-Bretagne, continue-t-il, la liberté d’expression est infiniment plus grande que dans un pays totalitaire. Je souhaite que cela reste vrai et, en donnant parfois une place à des opinions impopulaires, je crois que nous y contribuons. »

D’ailleurs, les trois écrivains qu’il évoque le plus dans ses chroniques sont Anatole France, Jack London et Samuel Butler, trois auteurs pourtant impopulaires chez les socialistes.

Dans son travail de directeur littéraire et de chroniqueur, un des soucis constants d’Orwell a donc été de militer pour une pluralité de points de vue.

Qu’en est-il de cette liberté chez Quebecor? Il semble bien, selon plusieurs témoignages récents de journalistes, qu’elle est sérieusement ébréchée. Marc-François Bernier, professeur au département de communication à l’université d’Ottawa, dans une étude qu’il a menée en 2007 auprès de 385 journalistes travaillant principalement pour Radio-Canada, Gesca et Quebecor écrit que plusieurs d’entre eux disent souffrir de pressions indues de la part de la direction.

Ce phénomène, aux dires de Monsieur Bernier, serait plus accentué chez Quebecor que dans les deux autres groupes médiatiques. Les journalistes de Quebecor rapportent qu’ils doivent souvent s’autocensurer et faire la promotion des intérêts de Quebecor dans leurs chroniques et leurs articles.

Les journalistes David Patry et Régys Caron ont confirmé les résultats de cette étude lors du dernier congrès de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) : ils ont entre autres dénoncé le fait que la direction de Quebecor les incite à dénigrer des concurrents tels que La Presse ou Radio-Canada. Messieurs Patry et Caron ne sont pas les seuls journalistes à s’être plaints de l’ingérence indue de la direction de Quebecor dans leur travail.

En janvier 2009, le chroniqueur Michel Vézina quittait l’hebdomadaire ICI, propriété de Quebecor, en affirmant que sa dernière chronique avait été censurée. Jean-François Lisée cite dans son blogue de L’Actualité du 12 décembre 2010 deux anciens journalistes de Quebecor qui affirment que la direction commandait à ses journalistes des articles orientés idéologiquement.

Ainsi, on peut lire sous la plume de Lisée : « Tel ancien employé m’assure qu’on lui commandait des papiers orientés et que, s’il affirmait avoir une conclusion inverse, on lui disait de laisser tomber. »

Qui plus est, ces deux anciens employés n’ont pas été touchés par le conflit au Journal de Montréal, leurs observations s’expliquent donc difficilement par un désir de « défoulement » à l’endroit de leur ex-employeur.

Il est certes normal qu’un journal ait une ligne éditoriale distinctive. On sait par exemple que La Presse est favorable au fédéralisme et que Le Devoir est favorable à la souveraineté. Cependant, lorsque les patrons de Quebecor demandent à leurs journalistes de transmettre une information biaisée, il y a lieu de s’inquiéter.

Orwell avait remarqué la même absence de liberté dans la presse britannique à grand tirage. Par exemple, selon lui, la presse anglaise a tout fait pour masquer la relation du roi Edward VIII avec une femme mariée américaine, Wallis Simpson, dans le but de ne pas nuire à la couronne britannique.

Orwell estimait que la censure était si importante en Angleterre à cette époque-là qu’il écrit dans une chronique : « Rien de ce qui pourrait vraiment nuire à la classe dirigeante n’y est jamais publié, du moins dans les journaux à grand tirage. » Orwell voulait justement remédier à cette situation en oeuvrant à Tribune et se faisant le porte-parole des plus démunis.

Actuellement, quand vous lisez le 24h, Le Journal de Montréal et Le Journal de Québec, vous lisez à peu de choses près le même journal. En effet, à l’automne 2008, Quebecor a créé l’agence Quebecor Média Information (QMI) qui comme but d’engager et de superviser des journalistes appelés à contribuer aux différents médias de Quebecor.

Ce sont donc les mêmes articles et les mêmes journalistes qui se retrouvent souvent dans les trois quotidiens. Il s’ensuit nécessairement une perte de la diversité des points de vue, essentielle à la formation de citoyens éclairés.

De plus, on se demande sérieusement comment Le Journal de Montréal pourrait devenir un quotidien de qualité lorsqu’on sait que le grand patron de Quebecor a licencié quatre employés sur cinq de la salle de rédaction.

Les journalistes de QMI vont donc au plus court et, au lieu de mener une enquête pour rédiger leur papier, ils s’inspirent parfois de l’article rédigé par le journaliste d’un média concurrent. Le Conseil de presse du Québec a d’ailleurs blâmé l’agence QMI à deux reprises en 2010 pour avoir plagié ses concurrents.

Pierre Karl Péladeau, grand patron de Quebecor, évoque souvent le contexte difficile dans lequel évoluent actuellement les médias pour justifier les compressions qu’il a réalisées parmi les effectifs du Journal de Montréal.

J’estime cependant qu’il évoque ce contexte pour justifier des compressions et des orientations qui ont comme but ultime de restreindre la liberté des journalistes afin de leur imposer un canevas idéologique auquel ils ne doivent pas déroger.

Monsieur Péladeau, dont l’entreprise a dégagé un bénéfice net de 187 M $ en 2008 (soit avant le déclenchement du lock out au Journal de Montréal) et de 277,7 M $ en 2009, dispose amplement de l’argent et des ressources nécessaires pour transformer le tabloïde médiocre qu’est actuellement Le Journal de Montréal en un journal digne de ce nom.

Mais pour ce faire, il faudrait qu’il s’imprègne de la vision qu’Orwell avait du journalisme. Est-ce utopique de lui demander cela?



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