L’agriculture québécoise sous les feux croisés de deux traités de libre-échange

2012/04/30 | Par Pierre Dubuc

La gestion de l’offre, pierre de touche de l’agriculture québécoise, est sous les feux croisés de deux traités de libre-échange, prioritaires pour le gouvernement Harper.

Selon le Globe and Mail du 26 avril, dans le cadre des négociations pour un traité de libre-échange Canada-Europe, l’Union européenne exige une augmentation des quotas pour l’exportation de fromages européens au Canada.

Présentement une quantité limitée de fromages européens peut entrer au Canada sans être taxée, parce que la production laitière canadienne – tout comme celle de la volaille – est protégée par un système de quotas dans le cadre du programme de la gestion de l’offre.

Selon le Globe, l’Europe propose un « deal » au Canada. Permettre un plus large accès aux producteurs de bœufs et de porcs canadiens au marché européen en échange d’une plus grande ouverture du marché canadien aux fromages européens.

La gestion de l’offre est aussi dans la mire de la Nouvelle-Zélande dans le cadre des tractations en cours pour l’adhésion du Canada au traité de libre- échange Trans-Pacifique.

La Nouvelle-Zélande est un important producteur et exportateur de produits laitiers. Alors que la production laitière canadienne – largement concentrée au Québec et en Ontario – vise principalement à desservir le marché intérieur, 95% de la production néo-zélandaise est exportée.

La population de vaches laitières de la Nouvelle-Zélande (5 millions de bêtes) est plus importante que le nombre d’habitants du pays (4 millions). Les fermes néo-zélandaises ont en moyenne 336 vaches, alors que les producteurs canadiens se répartissent les 1,4 millions de vaches à raison de 72 par producteurs en moyenne.

Près de la moitié de la production néo-zélandaise est exportée sous forme de beurre. Le prix du kilo à l’exportation est de 3,86 $ alors qu’il est de 7,28 $ pour la production canadienne. Des conditions climatiques favorables – il n’est pas nécessaire de construire des étables – expliquent en bonne partie la plus grande productivité de l’industrie laitière néo-zélandaise.

Les États-Unis négocient également leur entrée dans le traité de libre-échange Trans Pacifique, dans le cadre du virage vers l’Asie prônée par l’administration Obama, tout comme le fait le gouvernement Harper.

Les mesures protectionnistes concernant la production laitière américaine font également l’objet de négociations. Certains placent leurs espoirs dans l’administration américaine pour protéger par ricochet l’agriculture québécoise, mais il se pourrait, au contraire, que Washington fasse miroiter aux producteurs américains un accès au marché canadien en échange de l’abandon de mesures protectionnistes face à la Nouvelle-Zélande.

Autrement dit, il y a des limites aux possibilités d’exportation de la Nouvelle-Zélande – elle exporte déjà 95% de sa production – et la part du marché américain qu’elle pourrait être occupée pourrait être compensée par un accès au marché canadien pour les producteurs les américains.

D’ailleurs, le président américain a publiquement demandé à Stephen Harper, lors de la récente rencontre des « tres amigos » de l’ALENA, d’abandonner la gestion de l’offre en agriculture.

L’intérêt du gouvernement Harper pour la conclusion de traités de libre-échange avec les pays asiatiques et l’Europe découle de la nécessité de trouver de nouveaux partenaires commerciaux devant le recul du commerce avec les États-Unis, menacé par une récession prolongée, et la multiplication d’obstacles sécuritaires fort coûteux aux frontières pour l’exportation de marchandises canadiennes vers les États-Unis.

Dans un rapport publié en 2010 et intitulé « Un Canada ouvert : Stratégie de positionnement mondial à l’ère des réseaux », le Conseil international du Canada, qui regroupe l’élite financière canadienne, prônait une telle approche.(1)

On a une idée de l’empressement du gouvernement Harper à conclure ces ententes en constatant les modifications que son gouvernement est en train d’apporter à la loi sur les réfugiés. Trois pays européens, la République tchèque, la Bulgarie et la Roumanie, ont fait savoir qu’elles s’opposeraient à l’adoption d’un traité de libre-échange Canada-Europe si Ottawa ne levait pas l’obligation pour les résidents de ces trois pays d’obtenir un visa pour entrer au Canada.

Le Canada avait imposé ces visas pour contrer l’afflux de Roms qui demandaient le statut de réfugiés. Pour se prêter aux demandes des trois pays européens, le gouvernement Harper va modifier la loi sur l’immigration pour être en mesure de refouler rapidement les demandeurs d’asile de pays jugés sécuritaires.


  1. Pour une analyse détaillée de ce rapport et ses conséquences pour le Québec, nous vous invitons à lire notre dernier ouvrage, Le Québec et la Nouvelle donne internationale.

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