Qui est un poids pour la société ?

2012/06/06 | Par Michel Rioux

Il y a de ça bien des années, dans le magazine français l’Express, un dessin du caricaturiste Sempé. On voit en arrière-plan, écrasants et gigantesques, se découper sur un fond lugubre des gratte-ciels et des tours en béton. Quelque chose d’oppressant, d’étouffant, d’inhumain quoi !

Et puis, tout au bas du dessin, deux petits points, minuscules vraiment. Et l’un de ces petits points dit à l’autre, dans le phylactère : « Ainsi, on vous a dit que vous étiez un poids pour la société ? »

Je pense souvent à ce dessin.

J’y pense, par exemple, quand l’animateur le plus populaire d’une radio-poubelle de Québec propose qu’on enlève le droit de vote aux prestataires du bien-être social sous le prétexte qu’ils ne contribuent pas à l’enrichissement de la société mais qu’au contraire, ils sont un poids pour elle !

J’y pense aussi quand j’entends le ministre des Finances, l’ineffable Bachand, répéter ad nauseam que les étudiants doivent s’acquitter de leur « juste part » quand, au même moment, ce même gouvernement se distingue par de la gabegie, par un favoritisme éhonté dans l’octroi de contrats publics, par la prévarication tous azimuts, de la corruption organisée en système et un cynisme jamais observé jusqu’à maintenant.

J’y ai pensé tout à l’heure. Je viens de faire le plein. J’en ai mis pour 79 $. Ce qui m’a permis de rouler 581 kilomètres. J’ai une voiture normale, qui roule depuis 3 ans. Ce qui me fait quelque chose comme 9,7 kilomètres au litre.

Pendant que je tenais le pistolet, j’ai fait un petit calcul, assez facile je dirais, même pour quelqu’un qui, comme moi, n’a absolument pas la bosse des mathématiques.

J’ai justement pensé aux nouvelles dispositions mises en avant par le gouvernement Harper en matière d’assurance-emploi. L’une de ces dispositions prévoit qu’un travailleur devra, passé une certaine période, accepter un emploi rémunéré à 70 % de son travail précédent, le tout dans un rayon de 100 kilomètres.

Admettons que le type en question gagnait 15,00 $ l’heure. Ce qui est le cas de centaines de milliers de travailleurs québécois. Avec la nouvelle loi, le type devra subir une diminution de 30 %, soit 4,50 l’heure. Ce qui le ramènerait, dans sa nouvelle job, à peu près au salaire minimum.

La nouvelle job qu’on lui impose se trouve à 100 kilomètres de chez lui. Au salaire minimum, il n’a certes pas les moyens de se payer une chambre et pension durant 5 jours. Il doit donc se taper un aller-retour de 200 kilomètres par jour. Ce qui fait 1000 kilomètres pour la semaine. Le type, avec ce salaire, n’a certainement pas les moyens de se payer une auto du dernier cri, qui se distingue par son économie d’essence. Il a tout juste les moyens de se payer une minoune.

Une minoune, par malheur, ça consomme. Admettons que la minoune de notre travailleur, qui a du cœur à revendre, fait 8 kilomètres au litre. Quand j’ai fait le plein, le coût du litre était de 1,34 $. Vous me suivez toujours ? Faisons le calcul : 1000 kilomètres à 8 kilomètres au litre, cela demande 125 litres d’essence pour la semaine. À 1,34 $ le litre, notre travailleur qui a vraiment le cœur à l’ouvrage paye 192,50 $, pour l’essence seulement.

Et maintenant, comment touche-t-il pour une semaine de 40 heures à 10,50 $ l’heure ? Vous l’avez ! Il gagne 420,00$ brut. Il lui reste donc 207,50 $ brut pour payer tout le reste. Avoir envie de travailler dans des conditions pareilles relève à n’en pas douter d’une certaine forme de pathologie.

Voilà donc ce que le gouvernement Harper, aveuglé par son idéologie, veut imposer aux plus petits, aux moins bien nantis. Aux petits, aux obscurs, aux sans-grades, pour reprendre le vers d’Edmond Rostand.

Une chose nous console pourtant. Le maire Tremblay peut parfois être utile lorsque, par exemple, il nous apprenait, après les pluies diluviennes récentes, qu’on appelle un regard la bouche d’égout dont le couvercle de certaines a été soulevé par la force des eaux.

Hercule a nettoyé les écuries d’Augias en y détournant les eaux de deux fleuves. La marée humaine qui descend dans les rues arrivera peut-être à soulever cet immense regard qui soustrait des yeux de la plèbe des lieux comme Sagard, dont une vidéo récente nous présentait une cérémonie du plus mauvais goût réunissant des centaines de m’as-tu-vu prosternés devant ce qui avait toutes les apparences d’un suzerain recevant les hommages de ses vassaux, Jean Charest en tête.

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