Droits de scolarité : d’accord avec l’ASSÉ, mais…

2013/02/08 | Par Sylvain Martin

Depuis l’annonce de la tenue d’un Sommet sur l’enseignement supérieur par le gouvernement Marois, nous avons un sentiment de déjà-vu. Toutes les propositions concernant le financement de l’enseignement du printemps dernier refont surface.

D’un côté, les recteurs des universités disent que leurs établissements souffrent d’un sous-financement grave qui met en péril la qualité de l’enseignement alors que, de l’autre côté, le ministre Duchesne annonce des compressions de 160 millions $ d’ici avril. La table est donc mise pour une bonne vieille négociation.

Tout le monde est en mode recherche de solutions. Comment financer l’enseignement supérieur?


L’utilisateur/payeur

Nous avons d’abord le système de l’utilisateur/payeur. On demande aux étudiants de faire leur part. Et, là, les idées ne manquent pas.

Il y a la solution Charest : augmenter substantiellement les frais de scolarité. On connaît le résultat.

Puis, il y a la solution péquiste : indexer les frais de scolarité. Elle ressemble drôlement à celle des libéraux, mais paraît plus acceptable. Après tout, qui peut être contre le fait de suivre le coût de la vie, d’aligner la hausse sur celle normale des biens et services?

Personne! (Sauf, bien entendu, les patrons lorsque vient le temps de négocier des augmentations de salaire.)

Une autre solution veut que les étudiants paient selon les bénéfices escomptés de leur futur emploi. Ainsi, les droits de scolarité seraient plus élevés pour un étudiant en médecine que pour un étudiant en arts et lettres. Autrement dit, aussi bien réserver la médecine aux biens nantis et les arts et lettres aux autres!


Le gel et la gratuité

D’autres proposent un gel des droits de scolarité, le temps de vérifier comment l’argent déjà investi dans le réseau est dépensé. Et voir si on peut faire plus ou mieux avec ce que l’on a. Une analyse quasiment vouée à l’échec lorsqu’on sait que les recteurs et le gouvernement ont des visions diamétralement opposées de l’état des finances de nos institutions d’enseignement.

Finalement, nous avons l’ASSÉ qui propose la gratuité scolaire pour les études supérieures. L’éducation est un bien commun qui devrait être accessible à tous, peu importe leurs revenus.

Une proposition très valable. On aimerait cependant que l’ASSÉ l’étende aux niveaux secondaire et collégial en revendiquant l’abolition des subventions publiques aux écoles privées, qui fragilisent le réseau public en l’écrémant de ses meilleurs éléments.

Près de 20 % des élèves du secondaire fréquentent l’école privée. Presque 30 % dans la région de Montréal. Ces écoles privées sont subventionnées à 60 % à même des fonds publics. Une situation unique en Amérique du Nord. Au collégial, c’est 15 % des étudiants qui fréquentent des collèges privés. C’est dans ces institutions privées que se déroule l’essentiel de la sélection par l’argent.


D’accord avec l’ASSÉ, mais…

Là où le bât blesse dans la proposition de l’ASSÉ, c’est dans l’utilisation de l’expression « gratuité scolaire ». La gratuité n’existe pas. Tout le monde sait qu’il n’y a rien de gratuit. Si on s’offre la gratuité scolaire, c’est parce que nous en paierons chacun notre part avec nos impôts.

Mais parler de « gratuité scolaire » a pour effet de faire porter le débat uniquement sur le financement du système d’éducation. Il n’y a plus de place pour une vision large de ce que nous voulons faire de l’éducation au Québec.

De plus, cela apporte de l’eau au moulin aux tenants du concept « d’utilisateur/payeur ».

Nos pseudo-analystes politiques et économiques ont alors tout le loisir d’opposer les étudiants qui se paient des cellulaires, des voitures et des vacances au soleil aux contribuables égorgés par les taxes et impôts.

Pour donner de la crédibilité à leurs arguments, ils ont une phrase toute prête : « l’État n’a plus les moyens de s’offrir la gratuité » avec comme punch final : « Tout le monde doit faire sa part »! Et, croyez-moi, ça fonctionne!


Un courriel d’un de nos membres

Je me souviens d’avoir reçu un courriel d’un de nos membres qui me reprochait d’avoir pris position, comme directeur québécois des TCA, pour les revendications des groupes étudiants.

Il était contre toutes les demandes des étudiants qui, selon lui, n’étaient qu’une bande d’enfants gâtés. S’ils avaient les moyens de se payer des cellulaires, des voitures et des vacances, ils avaient les moyens de payer la hausse des droits de scolarité.

En somme, il me répétait le discours des pseudo-analystes politiques et économiques qu’il entendait tous les jours.

Je lui ai répondu que j’avais une fille de 20 ans, qui fréquente l’université, détient un cellulaire – comme presque tout le monde d’ailleurs – et possède une voiture d’une valeur de 3 000 $!

J’ai cependant ajouté que j’étais fier d’avoir contribué à l’achat de cette voiture, qu’à ce jour elle n’avait jamais fait de voyage au soleil, et qu’elle travaillait à temps plein l’été comme serveuse dans un restaurant, et à temps partiel durant son année scolaire.

Cela en faisait une contribuable qui paie des taxes et des impôts, comme tout le monde, et qui, par le fait même, contribue à financer tous les services que nous avons collectivement décidé de nous offrir.

Je lui ai également répondu que, à mon avis, la situation de ma fille était semblable à celle d’un grand nombre d’étudiants. Ce que confirme une étude dont les résultats ont été publiés cette semaine. On y apprend que 42,3 % des étudiants québécois à temps plein de 15 à 24 ans occupent un emploi pendant les mois qu'ils étudient et qu’ils travaillent en moyenne 14,7 heures par semaine.


La nécessité d’une vision globale de l’éducation

L’utilisation du terme « gratuité scolaire » a le désavantage de ramener le débat uniquement sur l’aspect économique de la question. C’est exactement ce que la droite veut, tout ramener à l’économie, alors que l’éducation, même si elle a une grande valeur économique, doit d’abord procéder d’une vision globale.

À mon point de vue, c’est ce que le gouvernement devrait faire. Mettre de l’avant une vision globale de notre système d’éducation. C’est le propre de tout leader d’avoir une « vision », savoir vers où on doit aller, et rassembler toutes les personnes susceptibles d’aider à atteindre ce but.

Le ministre Duchesne devrait asseoir à la même table des représentants, des enseignants, des étudiants, des syndicats, des employeurs, des parents et des administrateurs du réseau scolaire.

Le point de départ des discussions devait être : comment faire de l’éducation un pilier du développement social et économique du Québec.


Quelques principes de base

L’accessibilité aux études supérieures doit être établie en fonction du potentiel et des aspirations de l’étudiant et non de sa capacité de payer.

Le travail d’enseignant doit être élevé au niveau d’une valeur précieuse pour le Québec. Pour cela, il faut donner aux enseignants les outils, la latitude et le respect nécessaires à la réalisation de leurs tâches.

Selon le type et le niveau de formation, les décisions doivent être prises et mises en œuvre en collégialité avec les acteurs directement concernés.

Ainsi, au niveau primaire, une grande place doit être accordée aux parents et ceux-ci doivent être conscients que le succès et l’épanouissement de leurs jeunes enfants ne reposent pas seulement sur les épaules des enseignants.

Les employeurs doivent être ouverts à la conciliation travail/famille en facilitant et encourageant la participation de leurs employés à l’éducation de leurs enfants.

Pour la formation technique dispensée à partir du niveau secondaire, les syndicats et les employeurs doivent faire preuve d’ouverture en permettant dans les entreprises des stages d’initiation au métier afin que les étudiants puissent avoir un aperçu de ce qu’est le métier de soudeur, de mécanicien, de serveur, de cuisinier, de technicien en laboratoire, etc.

Les établissements scolaires doivent également permettre à leurs étudiants d’entrer en contact avec les représentants syndicaux et les employeurs afin qu’ils aient un bon portrait de leur futur milieu de travail.

Nous devons aussi être ouverts à ce qui se fait dans le monde afin d’offrir à nos étudiants un système scolaire d’envergure mondiale.

En terminant, il faut absolument sortir l’éducation du discours économique réducteur, de façon à ce qu’on n’entende plus des phrases comme « l’État n’a pas les moyens de se payer la gratuité scolaire ». Ou, pire encore, opposer nos étudiants au reste de la société en disant « tout le monde doit faire sa part ».

Nous devons plutôt faire de l’éducation un pilier de notre société et assurer à nos étudiants l’accessibilité aux études supérieures en fonction de leur potentiel et de leurs aspirations.

Nous pourrons alors nous réjouir à l’écoute de phrases comme : « Le Québec est fier d’être un exemple avec son système d’éducation de qualité et d’envergure mondiale ».

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