Une reprise inavouée de Hubert Aquin

2014/04/07 | Par Julien Beauregard

Eden motel, première partie
Texte et mise en scène : Philippe Ducros
Avec : François Bernier, Larissa Corriveau, Guillaume Cyr, Sébastien Dodge, Michel Mongeau, Marie-Laurence Moreau, Dominique Quesnel, Sébastien René, Sasha Samar.
Une production d’Hôtel-motel
Diffusé à l’Espace Libre
Du 1er au 19 avril 2014

«Le Québec dans le rouge» annonce ponctuellement l’apocalyptique Journal de Montréal, dont le martèlement fait figure d’une rhétorique partisane que nul ne peut considérer joyeuse. On n’entend pas rire au royaume des éternels insatisfaits, encore moins chez ceux que Louise Harel a un jour qualifié d’«Angry Young Men», cette clientèle de jeunes hommes âgés de 20 à 40 ans, sensible au discours de l’Action Démocratique du Québec et à celui de la Coalition Avenir Québec, surtout depuis que François Legault joue son va-tout pour sauver les meubles de son parti.

Cette catégorie de citoyens québécois, c’est la même que cible l’auteur et metteur en scène de la pièce de théâtre Eden motel présentée à l’Espace libre, Philippe Ducros, dans son document d’introduction. Or, il le fait pour une toute autre raison : pour évoquer que leur principale source de mortalité est le suicide.

Son constat fait fi de la conclusion portée par l’exemple d’Hubert Aquin dont la vie littéraire et la mort a été portée par un destin funèbre. Dans ses écrits est portée la représentation chrétienne du sacrifice de Jésus Christ. Aquin voyait dans sa mort l’anéantissement du Canada français afin de laisser place à la renaissance d’un Québec affranchi des stigmates du colonialisme.

Ducros écarte cette thèse comme il écarte la spécificité québécoise dans sa critique d’une série de symptômes attribuables à la faillite du modèle américain. Donc, non seulement le taux de suicide est-il un indicateur, mais l’hypersexualité et la consommation toujours croissante de produits pharmaceutiques l’est également.

On n’est jamais vraiment loin d’Aquin qui, en 1968, dans son roman Trou de mémoire, mettait en scène un protagoniste sexuel, suicidaire et drogué aux psychotropes.

Un des personnages d’Eden motel est inspiré des expériences de voyage outre-Atlantique de son auteur où celui-ci a vu différentes formes de misère qui sévissent dans les camps de réfugiés ou autres mouroirs. À bord d’un navire commercial qui a jeté l’ancre non loin de la plage qui le sépare du motel, cette figure miroir de l’auteur prend acte du sort de ceux et celles qui risquent tout dans le but de profiter de la qualité de vie américaine.

À l’opposé, il y a la clientèle du motel où chacun est affligé d’un mal intérieur et invisible, nourri par un prophète de la voie américaine (l’excellent Sébastien Dodge), vêtu en colonel Sanders. Celui-ci ponctue ses interventions par des chansons ou des présentations commerciales comme autant de publicités tapageuses, l’image même du bonheur préfabriqué capitaliste.

Dans la perspective du sort réservé à ces «boat people», ce sont des peccadilles. La consommation d’antidépresseurs et l’exacerbation des pratiques sexuelles y sont vues comme des moyens de noyer les besoins du corps et de l’âme. Le caractère erratique des chambreurs du Eden motel rappelle les constats cliniques que Franz Fannon partage dans la dernière partie des Damnés de la terre, selon qui le colonialisme serait en cause. En cela, Philippe Ducros n’est finalement pas très loin d’Hubert Aquin. Il ne lui reste qu’à faire l’équation de la situation québécoise et de son américanité pour se rendre compte que le Québec est doublement affligé.

Les perspectives électorales du 7 avril annoncent qu’on est loin du compte en termes de résurrection; nous en avons encore longtemps pour mourir.

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