Dépassés les comités de femmes dans les syndicats?

2014/04/29 | Par Maude Messier

« Il y a cette tendance à l’effet qu’on devrait peut-être avoir des comités qui impliquent toutes les différences, qu’on puisse y traiter de la question des femmes, mais parallèlement à celle des LGBT, des handicaps et d’autres minorités. Qu’au fond, la problématique des femmes en est une parmi d’autres et que les comités de femmes dans nos syndicats, c’est dépassé », d’expliquer Caroline Quesnel, vice-présidente de la Fédération nationale des enseignantes et enseignants du Québec (FNEEQ-CSN).

« C’est une tendance que je sens aussi parmi certains de nos membres parce que, dans les instances, on se fait parfois dire que c’est un peu ringard, que ça marginalise. On a tendance à noyer les questions féminines et féministes et ça m’inquiète beaucoup. »

L’aut’journal a rencontré Caroline Quesnel à son retour de la deuxième Conférence mondiale des femmes de l’Internationale de l’éducation. L’évènement, qui s’est déroulé du 7 au 9 avril dernier à Dublin, a réuni 300 participantes de partout à travers le monde.

L’Internationale de l’éducation est une fédération syndicale mondiale qui représente 30 millions d’enseignants et d’employés de l’éducation, du primaire aux ordres d’enseignements supérieurs, dans 170 pays.

Caroline Quesnel indique que les ateliers de la première journée ont débuté par une présentation de Tarja Halonen, ancienne présidente de la Finlande.

« Elle a fait un discours inspirant sur le rôle de l’éducation et des femmes dans l’éducation. Ça a donné le ton à la conférence. Avec l’éducation, on peut changer les choses, on peut changer les mentalités. L’atteinte de cette idée passe par l’école et, en ce sens, on a un rôle important à jouer. Les ateliers ont joué sur cette double réalité : être enseignantes et syndicalistes. »

Une douzaine d’ateliers ont permis aux participantes de se pencher sur les questions d’égalité des genres au sein des syndicats et dans l’éducation et d’échanger avec des syndicalistes aux prises avec des situations parfois à des lieux de la réalité du Québec.

« J’ai participé à un atelier sur la violence. Comment les syndicats peuvent-ils agir contre la violence à l’école? Quand on parle de la violence à l’école ici, l’actualité fait beaucoup état de cyber intimidation. On sait que le ministère a implanté des mesures contre l’intimidation. Il y a des choses en place pour parler de violence à l’école et des actions gouvernementales. »

Une réalité qui tranche franchement avec celles des femmes en provenance du Burundi ou d’Haïti, par exemples, où « la violence à l’école pour elles commence le matin en se levant et en essayant de se rendre à l’école. Parce que les filles peuvent se faire agresser, violer en chemin. À l’école, ce n’est pas évident, mais il y a des enseignants qui agressent les jeunes filles. Puis, elles doivent rentrer chez-elles à la fin de la journée, par le même chemin. C’est complètement une autre perspective. »

Si le thème de la conférence était « des paroles aux actes », Mme Quesnel reconnaît qu’il est souvent difficile de faire déboucher les travaux en propositions concrètes. L’objectif, à son avis, c’est avant tout de mettre en contact des gens et des idées.

« Évidemment, dans ces grands évènements internationaux, il y a toujours ce questionnement : est-ce que ça va vraiment servir à quelque chose? Mais d’entendre une femme du Burkina Faso, qui milite comme syndicaliste depuis dix ans, dire que c’est la première fois qu’elle sort de son pays, que ça a été un cauchemar pour obtenir un visa et la permission de son mari. C’était tellement important pour elle de témoigner de ce qu’elle vit et d’entendre les autres femmes, d’avoir l’espoir que sur la planète, il y a d’autres choses qui se passent, qu’il y a d’autres endroits où c’est différent. Alors oui, ça sert à quelque chose. »


Des ressources et des méthodes pédagogiques sensibles aux genres

Caroline Quesnel a aussi participé à un atelier sur la promotion de l’utilisation de méthodes et de ressources pédagogiques sensibles au genre.

Elle relève le cas de l’expérience française et de la controverse autour d’un projet pilote de sensibilisation des nouveaux enseignants aux questions de genre dans leur formation.

« Des participantes françaises ont parlé de ça. Il y a, là-bas, toute cette controverse autour de la famille, du conservatisme dans les mœurs, et de l’opposition au mariage gay. Alors, la question des rôles hommes-femmes, de la laïcité et de la neutralité de l’enseignement n’est pas évidente pour tous, particulièrement pour certaines communautés culturelles. Ce projet pilote a dérangé certains groupes de parents. Il semblerait que le projet se poursuivra finalement, mais c’est pour dire que tout ça ne se fait pas sans rencontrer des résistances. »

À sa connaissance, au Québec, aucune étude ne s’est penchée sur les outils et ressources pédagogiques avec un regard de genre. Une idée qui pourrait peut-être devenir l’objet d’un projet intersyndical, avec la CSQ notamment, également présente à la Conférence mondiale des femmes de Dublin.

« On en parlait avec les représentes de la CSQ. On fait beaucoup de choses sur l’intimidation, contre l’homophobie, etc. Mais la question du sexisme… C’est comme si on avait parfois le sentiment que cette question est réglée, alors qu’elle ne l’est pas du tout. »

Mme Quesnel est professeure de littérature et elle s’interroge par exemple à savoir s’il y a cet effort de mettre au programme des écrivaines. « Pour chacune des disciplines, il faut voir ce qui est porteur de stéréotypes. Quel genre de romans fait-on lire aux jeunes, par qui sont-ils écrits, quelle image donnent-ils de la femme et des relations hommes-femmes. Il y a beaucoup de questions à se poser dans cette perspective là. »

Pour la syndicaliste, le système d’éducation du Québec renvoie une image trompeuse de la parité et de l’égalité des chances dans notre société. « Les filles réussissent mieux que les garçons. La diplomation des filles et leur présence à l’université progressent. Mais c’est trompeur parce ces statistiques nous disent que les filles réussissent bien et qu’elles ont l’égalité de chances mais, à l’intérieur même de l’école, ces idées de stéréotypes féminin sont encore transmises. »

La banalisation, la perte de perspective et de distance sur les questions féminines inquiètent Mme Quesnel, qui indique que le Comité des femmes de la FNEEQ sera d’ailleurs saisi de cette question relative aux outils pédagogiques.

« S’il ne faut pas prendre les réseaux sociaux pour en faire des généralités de la société, il y a cette réalité, ce lieu d’espace public, où existe un discours radical et violent envers les femmes et c’est inquiétant. » Comme quoi les lieux où l’on se penche sur les questions féminines et féministes ont encore toute leur pertinence.


Femmes et structures syndicales

La FNEEQ a produit une brochure il y a deux ans, « Enseigner, militer, progresser au féminin », qui identifie les principaux obstacles à la militance syndicale auprès de ses membres: assurance, sentiment de compétence, conciliation famille-travail-militance et la perception du fait que le syndicalisme est un lieu de confrontations et de pouvoir.

Des éléments qui sont tout à fait similaires à ce qui se dégageait del’étude menée auprès des femmes dans les structures syndicales de la FTQ et de ses syndicats affiliés (http://lautjournal.info/default.aspx?page=3&NewsId=4991), dont les résultats ont été présentés au Congrès de la fédération en novembre dernier.

« C’est trompeur. Nous étions 300 femmes syndicalistes à Dublin, qui occupent des postes à l’intérieur des instances syndicales. Ça donne l’illusion que les femmes sont là, en grand nombre. Mais en réalité, la proportion des femmes qui s’impliquent dans les syndicats demeure minoritaire, de 30 % à 40 % dans les meilleurs milieux. »

Au-delà des statistiques de présences, il y a celles des postes qu’occupent les femmes. Présidence et trésorerie sont le fief des hommes. Les postes décisionnels, liés à l’argent et au pouvoir, même à l’intérieur des structures syndicales sont majoritairement des lieux masculins.

« C’est le portrait qui nous a été dressé à la conférence et je reconnaissais le Québec là-dedans. Il n’y a qu’à regarder les exécutifs des grands syndicats, dans les centrales et des fédérations. »

Caroline Quesnel indique que le membership de la FNEEQ est à parité hommes-femmes, mais que les délégations et la constitution des exécutifs des syndicats locaux ne reflètent pas toujours cette réalité. Des femmes occupent actuellement trois des cinq postes de l’exécutif de la FNEEQ.

Inclure les préoccupations de genre dans toutes les campagnes de l’Internationale de l’éducation, renouveler le code d’éthique des enseignants de l’IE avec un regard de genre, faire la promotion d’écoles sécuritaires, augmenter les possibilités d’échanges et créer des réseaux de femmes dans l’IE sont quelques exemples de propositions découlant des travaux de la Conférence des femmes et qui chemineront vers le Congrès de l’IE qui doit avoir lieu en août 2015 à Ottawa.

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