L’évolution de la social-démocratie

2014/06/13 | Par Marc Laviolette et Pierre Dubuc

Respectivement président et secrétaire du SPQ Libre

En marge de la Conférence des présidents du Parti Québécois, Pierre-Karl Péladeau a déclaré s’interroger sur la pertinence du clivage gauche/droite.

À la question d’un journaliste qui lui demandait « s’il se définissait lui-même comme social-démocrate », il a répondu : « Ce n'est pas un concept figé. [...] Ce que la social-démocratie voulait dire en 1970, c'est certainement différent aujourd'hui ».

Sur le clivage gauche/droite, nous ne pouvons qu’être d’accord avec le philosophe Alain : « La première idée qui me vient est que l’homme qui pose cette question n’est certainement pas un homme de gauche ».

Quant à la social-démocratie, nous reconnaissons, nous aussi, qu’elle a évolué depuis les années 1970.


La social-démocratie et l’entrée des femmes sur le marché du travail

Dans un livre paru en 2008 et intitulé Trois leçons sur l’État-providence (Seuil), le sociologue Gosta Esping-Andersen identifiait la source de cette évolution nécessaire dans « le bouleversement social le plus important de ces dernières décennies », soit « celui qui a vu les femmes entrer massivement sur le marché du travail ».

Le Québec n’y a pas échappé. Aujourd’hui, les femmes constituent environ 50 % de la main-d’œuvre, comparativement à 37,1 % en 1976.

Cette nouvelle donnée transforme de fond en comble le modèle traditionnel de la famille et commande une toute nouvelle approche de la social-démocratie pour assurer l’épanouissement de la femme et du couple, et le bien-être des enfants et des aînés.


Services de garde et congés parentaux

Selon des mythes tenaces, la présence active des femmes sur le marché du travail aurait un impact négatif sur le taux de natalité. Il n’en est rien. En Europe, le taux de fécondité de la femme au travail est supérieur à celui de la femme au foyer. Mais à certaines conditions : l’obtention d’un emploi stable et l’accès à des services de garde.

Au Québec, les services de garde et les congés parentaux ont également eu un impact positif sur le taux de natalité. Sans compter que la présence du père au cours de la première année et une prise en charge collective précoce des enfants entraîne plus tard, selon plusieurs études, des résultats scolaires plus homogènes entre les enfants provenant de différentes classes sociales.

Bien entendu, il y a des coûts à ces programmes sociaux. Cependant, il faut tenir compte de leurs retombées positives. Camil Bouchard et l’économiste Pierre Fortin ont calculé que, si on déduit du coût de deux milliards de dollars des services de garde, les impôts et taxes payés par les 70 000 femmes, qui se retrouvent sur le marché du travail à cause de ces services, et les économies réalisées en aide sociale et assurance-chômage, le résultat net est un bénéfice de 500 millions de dollars.

Ce volet de la nouvelle social-démocratie n’est pas complété au Québec. Il manque au moins 15 000 places en garderie et il ne semble pas être dans les plans du Parti Libéral de les combler.


Les personnes âgées, le travail des femmes et la syndicalisation

L’autre volet important de la social-démocratie du XXIe siècle touche les personnes âgées. Si on ne veut pas annuler l’impact des services de garde sur le retour des femmes au travail, il faut des services publics pour les personnes âgées.

Car si la prise en charge des aînés dépendants échoue aux enfants, c’est la plupart du temps la femme qui doit quitter le marché du travail, ce qui prive la société de sa contribution au travail social et l’État de revenus fiscaux.

Le développement et le financement des programmes sociaux de la nouvelle social-démocratie sont donc intimement liés à l’importance de la présence des femmes sur le marché du travail, mais à la condition qu’elles ne soient pas discriminées au plan salarial.

Cela fait ressortir l’importance de la Loi sur l’équité salariale – une autre initiative du Parti Québécois, tout comme les services de garde – mais également de la syndicalisation des emplois féminins, car l’écart de salaire horaire entre les travailleuses non-syndiquées et syndiquées au Québec est de 42,9%.

Comme 36 % de la main-d’œuvre, en majorité féminine, occupe des emplois atypiques, des modifications au Code du travail sont nécessaires pour leur syndicalisation.


La retraite et l’espérance de vie

Revenons à la retraite. L’espérance de vie ayant augmenté de 10 années depuis les années 1960, il est nécessaire d’assurer un revenu décent aux retraités pendant une plus longue période de temps.

À cela s’ajoute l’augmentation du coût des soins de santé et de la prise en charge des personnes dépendantes. Cela constitue un énorme défi pour la société auquel les progressistes doivent apporter des solutions dans une perspective social-démocrate.

Dans le secteur public (18% de la main-d’œuvre totale au Québec), la très grande majorité bénéficie d’un régime à prestations déterminées. Dans l’ensemble du secteur privé, à peine 31% cotisent à un régime de retraite complémentaire et les entreprises fragilisent les retraites à venir en convertissant les régimes à prestations déterminées en régimes à cotisations déterminées.

Le mouvement syndical propose différentes avenues de solutions, formulées dans une triple revendication.

Premièrement, doubler, graduellement, les rentes au RRQ, en prévoyant le rehaussement du maximum des gains admissibles. Deuxièmement, majoration immédiate du Supplément de revenu garanti d’au moins 15%, avec inscription automatique des ayant-droits. Troisièmement, différentes mesures pour assurer la viabilité des régimes à prestations déterminées.

Ces mesures doivent se financer par des augmentations de cotisation, mais également par d’autres mesures fiscales.


La retraite et la justice sociale

Dans ce débat, on parle beaucoup de justice intergénérationnelle, et il est vrai qu’il faut répartir équitablement le coût du vieillissement entre les jeunes et vieux. Mais on évacue trop facilement la question de la justice intragénérationnelle qui, du point de vue entre « gagnants » et « perdants », l’emporte sur les différences entre générations.

Par exemple, les plus hauts revenus prennent leur retraite plus tôt, parce que leurs hauts revenus leur permettent d’accumuler une épargne retraite privée si importante que le report de l’âge de la retraite des régimes publics ne les affecte pas.

Ce sont également eux qui coûteront le plus cher, parce que leur espérance de vie est beaucoup plus élevée. Ils consommeront donc une part plus importante du budget que le pays consacre aux retraites, aux soins de santé et aux services de prise en charge.

L’accessibilité aux soins de santé et aux organismes de prise en charge sera également source de plus ou moins d’iniquités, selon la place relative qu’occuperont le public et le privé. Des soins de santé privés et des places dans des établissements spécialisés privés sont inaccessibles à la majorité des familles.

Aussi, par souci d’équité, différentes mesures fiscales doivent être envisagées : une imposition progressive en fonction de l’espérance de vie, tout comme c’est le cas pour l’assurance-vie; rendre moins régressive les économies fiscales pour les retraites privées; assurer à tous un minimum de retraite financé par l’impôt sur le revenu et le patrimoine.

Cette dernière proposition ne devrait pas être sans intérêt pour Pierre-Karl Péladeau, surtout depuis que Thomas Piketty, l’auteur du best-seller Le capital au XXIe siècle, nous a appris qu’une des causes principales de la croissance des inégalités était la transmission du patrimoine par l’héritage.

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