Les mots de la laïcité : Cessez de nous tordre le cou

2015/02/03 | Par Paul de Bellefeuille

Les mots se réunissent ce matin. Tous les mots sont en assemblée générale spéciale. C’est la première fois, dans l’Histoire des mots, qu’une telle assemblée se tient. Laïcité a décidé de déposer une plainte auprès de la grande Cour des mots. Les représentants et représentantes de la grande Cour viennent donc présenter à l’assemblée leur décision.

Le chef de la grande Cour des mots, Justice, prend la parole et lit, lentement, très lentement le contenu de la plainte de Laïcité. Justice a réclamé un grand silence et a même ordonné aux mouches de cesser de voler. Les mots sont attaqués et on sent Révolte sur un pied de guerre. Cette décision de la grande Cour des mots décidera du retour de la paix ou au contraire l’entrée en guerre des trois armées, Révolte, Rébellion et Résistance.

Cette plainte se lit ainsi :

J’accuse les porte-paroles de la laïcité d’usage frauduleux du mot Laïcité dont je suis l’unique détenteur et en conséquence le seul à en interpréter le sens;

J’accuse certains porte-paroles de la laïcité de détournement de sens en accolant à laïcité des adjectifs porteurs de confusion dans les esprits;

J’accuse certains porte-paroles de la laïcité de faux et usage de faux en m’instrumentalisant pour servir leur cause et leurs intérêts;

J’accuse certains définisseurs de sens de s’associer au Pouvoir et de se priver ainsi de leur liberté académique de rechercher la vérité en toute chose et avant toute chose;

Je réclame, en mon nom, Laïcité, et au nom de tous les mots qui y sont associés, de respecter le sens qui m’est donné et qui se suffit à lui-même et en lui-même;

Je réclame que cessent immédiatement les salves persistantes et insistantes des adjectifs sur la laïcité;

Je réclame, en conséquence, que les adjectifs qui déforment le sens de Laïcité retournent aux dictionnaires et n’en sortent plus pour me qualifier, me disqualifier ou me galvauder;

Je réclame le fin mot de l’Histoire et que Laïcité soit sertie dans un écrin sous le nom de Charte de la laïcité sans autres fioritures.

Faute de voir mes plaintes entendues et mes réclamations obtenues, moi Laïcité, en appellerai auprès de l’assemblée générale des mots, de la décision de la Cour des mots par l’ordre général de conscription de tous les mots par les trois armées Révolte, Rébellion et Résistance.

Un lourd silence suivit la lecture de cette accusation par Justice. Comme quand on dit « un ange passe ». Et puis les murmures des mots remplirent l’assemblée. Murmures qui se partageaient entre les mots qui appuyaient Laïcité et ceux qui ne souhaitaient que retourner à leur usage dans les dictionnaires.

Justice prit alors la parole afin de présider l’assemblée des mots. Elle décréta qu’elle entendrait une dernière fois Laïcité avant de rendre sa décision.

Laïcité s’adressa à l’assemblée en ces mots :

La laïcité est un facteur de paix sociale. La séparation des Églises et de l’État, réellement et symboliquement, est la représentation et l’incarnation de la laïcité. Tous les mots ont le droit de cité à l’autel de la laïcité. Il n’y a pas d’un côté les inclus et de l’autre les exclus. Il n’y a pas de laïcité ouverte ou fermée. Il n’y a pas d’un côté les hommes et de l’autre les femmes. Il n’y pas la séparation des croyants et des incroyants. Il n’y a pas la tolérance et l’intolérance en opposition et dos à dos.

Il y a la laïcité qui se suffit à elle-même et qui accueille tous ses invités à son banquet de la liberté, de l’égalité et de la solidarité. Ces trois valeurs doivent être réelles et apparentes. Tous les mots et la réalité qu’ils incarnent sont respectés. Les lois humaines sont les mêmes pour toutes et tous et en ce sens l’État doit garantir la neutralité et l’apparence de neutralité de l’État à tous les mots sans distinction.

Laïcité termina son plaidoyer en déclarant : On ne peut impunément passer les mots au tordeur, les assécher et les priver de leur sens. Que l’on cesse de me tordre le cou et de m’accuser d’être fermée et intolérante.

J’accueille d’une même main amicale tous les mots et leurs contraires. Et pour prouver ma bonne foi, je ne m’affuble d’aucun habit qui pourrait laisser croire que j’ai un préjugé favorable pour un mot ou un autre.

Justice rend sa décision

J’entends les cris de la fureur cogner à la porte de l’État. Les armées se préparent au combat et n’attendent qu’un signal pour vider tous les dictionnaires des mots en usage. Car tel est le mandat des trois armées, retirer les mots à l’humanité et ainsi l’empêcher de s’exprimer. Je ne peux me résoudre à ouvrir cette porte funeste et ainsi déposer un couvercle hermétique sur la liberté d’expression.

Je souhaite donc la bienvenue à tous les mots et n’en favorise aucun. Telle est ma décision.



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