Le corps de leur fils Hugo a été retrouvé

2015/03/06 | Par Ginette Leroux

Titre : Chorus
Réalisateur, scénariste, producteur : François Delisle
Avec Sébastien Ricard, Fanny Mallette, Geneviève Bujold, Pierre Curzi,
Didier Lucien, Luc Senay et Sunns, groupe rock montréalais
Durée : 96 minutes
Année de production : 2015
Producteur : Films 53/12
Distributeur : FunFilm Distribution
Date de sortie : 6 mars 2015

Après « Le Météore » (2013), François Delisle revient avec son sixième long métrage de fiction. Après un passage remarqué au Festival de Sundance en janvier et à la 64e Berlinale en février, « Chorus » a terminé sa course comme film de clôture aux Rendez-vous du cinéma québécois 2015.

Le film raconte l’histoire de Christophe et Irène dont le fils unique, âgé de 8 ans, a été enlevé. Suite à l’événement tragique, survenu dix ans auparavant, le couple a éclaté. Christophe s’est enfui au Mexique pour tenter d’échapper à sa douleur. Irène a trouvé, quant à elle, une échappatoire dans le chant choral.

La perte d’un enfant est une épreuve dévastatrice pour ces parents, fragilisés au point de ne plus exister l’un pour l’autre. Depuis, les deux âmes meurtries peinent à se reconstruire.

Aucun indice ne permet aux policiers qui mènent l’enquête de retrouver l’enfant jusqu’au jour où le meurtrier passe aux aveux. Christophe revient à Montréal. Les quarantenaires se retrouvent avec émotion. Ensemble, ils se rendent à la morgue pour identifier les restes d’Hugo retrouvés là où l’avait indiqué le ravisseur pédophile. Des funérailles sont organisées.

Averti de l’arrivée de son fils, le père de Christophe (excellent Pierre Curzi) l’accueille chez lui. Solide et aimant, l’homme tente de retenir ce fils qui lui a trop manqué. En contrepartie, Irène entretient une relation tendue avec sa mère (belle et touchante Geneviève Bujold).

Les deux femmes éprouvent une grande affection l’une pour l’autre, mais un fossé les sépare. Une mère fragile et trop envahissante agace et déconcerte sa fille, ce qui exacerbe le sentiment qu’elle ne peut compter que sur elle-même.

L’inconsolable Irène, enfermée dans son mal de vivre, étouffe à la seule vue d’un enfant. Il ne suffit que d’une voix, d’une odeur, d’un mot et son immense douleur ressurgit. Tel un naufragé, Christophe a perdu ses repères. Il se terre dans le silence.

Ces deux êtres profondément blessés, ensevelis sous le deuil, trouveront-ils le souffle nécessaire pour faire renaître leur couple?

À l’origine du scénario, le cinéaste a imaginé une histoire construite autour du sentiment de la perte auquel se sont ajoutées la réconciliation et la consolation.

« Tantôt le couple se reforme, tantôt il se défait. Chacun aborde le deuil différemment. L’homme entretient une relation harmonieuse avec son père, la femme se méfie de sa mère. J’ai travaillé avec les contrastes que cela suppose », annonce d’emblée François Delisle, en entrevue au Bar Sarah B de l’Hôtel Intercontinental, à deux pas du Vieux-Montréal.

« Malgré la construction binaire du scénario, il demeure que ce sont les deux facettes d’une même médaille », ajoute-t-il. Selon François Delisle, la démarche filmique s’est construite d’elle-même, chemin faisant.

Le choix du noir et blanc n’était pas évident à priori, bien qu’il y pensait depuis l’écriture du scénario. Cela s’est imposé alors qu’il est tombé par hasard sur un recueil du photographe américain Marc Steinmetz. Immédiatement frappé par le rendu de son travail en noir et blanc, il s’est dit : « C’est mon film. »

Guidé par l’instinct plutôt que par la raison, le cinéaste ne précède pas son film. Il le suit. Le film se déroule surtout dans une zone grise. Souvent les personnages sont en silhouettes ou en contre-jour, les images n’auraient pas le même impact en couleur.

Pour Fanny Mallette, le personnage d’Irène est un rôle à fleur de peau. « Il fallait que je sois ouverte, que j’utilise mon bagage personnel et que je le transporte sur le plateau », raconte l’actrice, mère de trois jeunes garçons, en rappelant la scène des funérailles d’Hugo, dans laquelle Irène traverse la chapelle et voit la grande photo de son petit garçon, son sac à dos sur les épaules. « Irène est une mère en deuil. Forcément, je n’ai pas à aller très loin pour me mettre à sa place. J’ai des photos semblables à la maison », ajoute celle qui a accepté d’aller puiser dans ces zones-là.

Depuis l’âge de quatre ans, ses professeurs, ses parents, ses amis, les amis de ses parents, jusqu’à ses collègues de l’École nationale de théâtre lui disent qu’elle ressemble à Geneviève Bujold. Tellement, qu’à l’adolescence, elle a voulu tout savoir d’elle. « Un jour, me suis-je dit, quelqu’un va nous réunir à l’écran ». Le bonheur de cette rencontre lui est venu de François Delisle. « Je me suis pincée », avoue Fanny, lorsqu’il lui a annoncé qu’elle partagerait le plateau avec la grande actrice québécoise. Elle en garde le souvenir d’une expérience formidable. « On s’est tout de suite plu. » Depuis, elles ont gardé le contact.

François Delisle a l’œil. « Sur le plateau, il est mon premier spectateur. Quand il me regarde dans l’œilleton de la caméra, rien ne lui échappe », s’exclame la Gastonne Belliveau de la télésérie « La Grande Ourse ». Elle apprécie que le cinéaste laisse une large part de liberté à ses acteurs. « Il met des petites touches de couleurs sur ce que l’on fait », s’empresse-t-elle d’ajouter.

S’approprier un rôle, pour Sébastien Ricard, vient au terme d’une longue préparation. « J’aime connaître longtemps d’avance le rôle que j’aurai à défendre, m’assure l’homme de théâtre, musicien et militant souverainiste québécois. À partir du moment où je lis le scénario, j’ai besoin de temps pour réfléchir et rêver, apprivoiser et approfondir mon personnage. J’écris à son sujet, j’établis des liens. Je le métabolise. »

Fanny Mallette et lui ont fréquenté ensemble l’École nationale de théâtre. Il connaît la forme de son visage, sa voix. À chaque rencontre, il en a profité pour l’absorber, essayer d’être le plus près d’elle. « Un travail en amont qui me permet de me rendre disponible et le plus libre possible lorsque j’arrive sur le plateau de tournage », affirme Sébastien Ricard qui connaissait le travail de François Delisle dont les films « Météore » (2013) et « Toi » (2007) l’avaient particulièrement frappé. « Il a trouvé, depuis, un langage qui lui est propre. »

François Delisle parle « d’un match parfait » et « d’un niveau très élevé de compétence doublé d’un besoin constant de perfectionner leur jeu » lorsqu’il fait référence à ses deux acteurs principaux. « C’est rare de rencontrer ce genre d’acteurs, toujours en phase avec leur personnage », précise le cinéaste. Aller plus loin, toujours plus loin, tel est le leitmotiv commun aux Delisle, Mallette et Ricard.


Des projets

Depuis novembre 2013, Fanny Mallette, présente au petit comme au grand écran, participe au premier film de Marc Séguin, artiste peintre québécois de renommée internationale. Le tournage devrait prendre fin au mois d’avril prochain.

En ce moment, on peut aussi la voir dans la télésérie « Mensonges », saisons 1 et 2.

Théâtre, cinéma, musique, Sébastien Ricard a-t-il une préférence? « Ce sont des vases communicants », répond l’artiste accompli qui s’attaque au « Richard III » de William Shakespeare dès le 10 mars prochain au TNM.

« Au début, je jouais plus au théâtre qu’au cinéma et même qu’à la télévision. Je faisais beaucoup de musique. La scène demeurait l’endroit commun, mais le rapport au public est très différent. Le théâtre est un art puissant qui, pour maintenir cette puissance, doit réclamer son originalité propre. Je me ressource en faisant l’un et je reviens aux autres avec plus de fraîcheur. Circuler de l’un à l’autre m’aère. »

Toujours aussi engagé socialement, Sébastien Ricard? Sans hésitation, l’artiste répond que la responsabilité incombe à sa génération. « Nous sommes dans la force de l’âge. Nous devons travailler à faire en sorte que le niveau de conscience politique de la population s’élève. Il nous faut mettre de la lumière dans l’espace. »

Selon le chanteur des Loco Locass, il y a plein d’énergie au Québec. « C’est la ressource première. Ça explose de partout. Le seul endroit où ça stagne, c’est dans le domaine politique. À mon sens, le système parlementaire britannique – cette négation du peuple dans ses institutions – est décalé, inquiétant, explique-t-il. Il va falloir qu’il y ait des gros changements pour justement être en phase avec la réalité de la population québécoise, qui n’aime pas du tout ce spectacle quotidien accablant.

« Il n’y a aucune raison qui justifie que tout soit noir au Québec. Mais je ne suis pas découragé parce que je suis entouré de gens qui ont plein d’envies, plein de courage et de désirs de faire des choses. Il s’agit simplement d’y aller », conclut l’indépendantiste convaincu.


Chorus, à l’affiche le 6 mars 2015.

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