Décès de Ronald Asselin : un pionner du mouvement syndical québécois

2015/03/27 | Par Pierre Dubuc

Dans un autre article,publié sur le site de l’aut’journal dans le cadre des Figures marquantes du syndicalisme québécois, Pierre Godin résume admirablement bien le combat de Ronald Asselin, « ce meneur au verbe dévastateur », pour la transformation de ce « nique à patronage » qu’était la Commission des liqueurs, dans cette société d’État moderne qu’est devenue la Société des Alcools du Québec.

Ce combat passait par la syndicalisation de ses employés et des luttes épiques pour empêcher la privatisation de la SAQ.

J’ai personnellement bien connu Ronald Asselin, dont le Syndicat qu’il présidait – le Syndicat des employés de magasins et de bureaux de la SAQ (SEMB-SAQ) – a été le premier syndicat à apporter son soutien financier à l’aut’journal.


Un as du marketing syndical

Régulièrement, il y a vingtaine d’années, Ronald me donnait un coup de fil vers 11 heures le matin et de son ton direct m’interpellait : « Qu’est-ce que tu fais ce midi? Rien? Je passe te chercher et on va aller dîner ».

Il m’entraînait chez Gibby’s dans le Vieux-Montréal, ou au restaurant Hélène-de-Champlain sur l’île Ste-Hélène ou encore dans un autre restaurant, fréquenté par des gens des milieux médiatiques, syndicaux ou culturels, où il était connu « comme Barabas dans la passion ».

Ronald avait compris l’importance, en tant que leader syndical, de soigner ses relations, entre autres, avec la gent journalistique.

Ronald était un conteur intarissable. À plusieurs occasions, j’ai eu droit, pour mon plus grand plaisir, au récit de ses principaux faits d’armes. Dans l’article cité précédemment, Pierre Godin en relate plusieurs.

Mais des nombreuses anecdotes, dont il me régalait, ma préférée est celle du « Allons au baseball ». En mai 1979, les négociations piétinent. Plutôt que d’organiser une manifestation avec slogans et pancartes, Ronald opte pour un débrayage sauvage, en plein après-midi, et amène ses 2 000 membres de la région de Montréal au stade pour assister à un match des Expos.

Mais, auparavant, il avait pris contact avec une de ses connaissances – Ronald connaissait tout le monde qui méritait d’être connu à Montréal – dans l’organisation de l’équipe de baseball en lui faisant la proposition suivante : « Je t’amène 2 000 personnes au stade à une condition : tu me laisses lancer la première balle ». Marché conclu!

Le lendemain matin, les journaux de Montréal faisaient leur première page avec le débrayage à la SAQ et une magnifique photo de Ronald Asselin, avec sa casquette des Expos, lançant la première balle du match! Dur à battre, côté marketing!


Indépendance nationale et solidarité ouvrière

Si, pour arracher le droit à la syndicalisation, Ronald Asselin et les employés de la Commission des Liqueurs ont dû ferrailler contre le gouvernement libéral et Jean Lesage – qui, dans un premier temps, avait refusé toute négociation sous prétexte que « la Reine ne négocie pas avec ses sujets » – c’est surtout avec le Parti Québécois que le Syndicat a été à couteaux tirés.

Avec arrogance, Jacques Parizeau leur rappelait que leur grève affectait peu les revenus du gouvernement, parce que l’augmentation de la péréquation compensait pour les pertes en taxes encourus par l’absence de ventes d’alcools.

Les relations étaient à ce point conflictuelles qu’en 1979, Asselin et ses troupes avaient lancé contre le PQ une campagne sous le thème « Le PQ dans le Q ». Ils avaient occupé la permanence du Parti Québécois et Asselin s’était invité à un congrès du parti pour déclarer aux militants péquistes : « On est dans la rue depuis des semaines, on n’a jamais eu de misère de même avec un gouvernement! Vous êtes pires que les libéraux! Il n’y a pas de marde qu’on ne nous fait pas endurer, et je trouve ça effrayant que ça vienne d’un gouvernement qui est censé avoir un préjugé favorable aux travailleurs… »

À la fin octobre 1979, après deux mois de grève et six mois de débrayages sporadiques additionnés de lock-out, prenait fin cette cinquième grève consécutive du Syndicat de la SAQ.

À peine six mois plus tard, Asselin mettait les vieilles querelles de côté et plaçait l’indépendance du Québec au-dessus de toute partisannerie… et son syndicat était un des tout premiers à former un Comité pour le Oui en vue du référendum du 20 mai 1980 et à inviter Jacques Parizeau à une de leurs activités!

Bien qu’il ait été un fervent indépendantiste, Ronald Asselin a développé des liens serrés avec les syndicats des Liquor Board des autres provinces canadiennes et a été à l’origine d’une fédération informelle de ces syndicats. Il ne voyait aucune contradiction entre son appui à l’indépendance du Québec et la solidarité ouvrière.



Au-delà du corporatisme

Ronald Asselin partageait, avec son ami Michel Chartrand, la conception que l’action syndicale devait déborder du cadre étroit du renouvellement de la convention collective pour embrasser tous les aspects de la vie sociale.

Avec son syndicat, il a été de tous les combats progressistes de son époque. Ainsi, il a activement soutenu, sur la scène municipale, le Rassemblement des Citoyens de Montréal, et a contribué à l’élection, sous cette étiquette, de son grand ami Paul Cliche à titre de conseiller municipal.

Il a été un des membres fondateurs de la Chaire d’études socio-économiques et un complice de Léo-Paul Lauzon.

Retraité, il était moins actif à cause de problèmes de santé, mais cela ne l’empêchait pas d’assister assidûment aux assemblées générales du SPQ Libre.

Ronald a incité un autre de ses amis, Pierre Godin, le biographe de René Lévesque, à écrire l’histoire de son syndicat, qui est paru en 1991 sous le titre « La Révolte des traineux de pieds » (Boréal), sans doute un des livres les plus vivants, les plus accessibles sur l’histoire du syndicalisme des années 1960 et 1970.

Farouche défenseur de la nécessité d’une presse libre et indépendante, il a soutenu, activement à l’époque, Québec-Presse et, au cours des 30 dernières années, l’aut’journal.

Le mouvement syndical perd un des ses plus illustres représentants. Le Québec un de ses défenseurs les plus acharnés.

L’aut’journal pleure un grand ami.

Nos plus sincères condoléances à sa famille et à ses amis.

Salut Ronald!

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