Le prix du baloney

2015/09/23 | Par Michel Rioux

La tradition veut que ce soit le sixième jour que Dieu créa l’homme, pour se reposer ensuite le lendemain. Ça paraît. On sent la fatigue…

Car si Dieu avait été un peu plus alerte, on peut se dire que bien des drames humains auraient été évités.

Une récente série publiée dans le Journal de Montréal nous a ramenés à une cruelle réalité : le sort de celles et de ceux qui ont été victimes de ces rationalisations dont le système capitaliste a le secret. Il est tellement rare qu’on donne ainsi la parole à ces « rationalisés » qui se retrouvent Gros-Jean-comme-devant quand l’usine ferme, délocalisée souvent pour satisfaire aux caprices d’entreprises qui n’en ont que pour le profit des actionnaires.

On y apprend qu’il s’est perdu, depuis dix ans, 140 000 emplois dans le secteur manufacturier. Ce ne sont pas que des chiffres. Ce sont des hommes et des femmes qui sont cachées derrière ces statistiques. L’un gagnait 28 $ l’heure. Il ne fait plus maintenant que des jobines.

Un mineur a vu ses revenus chuter de 120 000 $ à 40 000 $ par année. Un autre a été forcé de vendre sa maison à perte à Sept-Îles. La faillite de son employeur prive un travailleur de ses cotisations de retraite, accumulées durant 23 ans. Gestionnaire dans une entreprise qui a été vendue, il a perdu son emploi à 70 000 $ par année. Il vend aujourd’hui des frigidaires.

Un autre, réduit à l’aide sociale, dit être devenu un poids pour sa fille, étudiante au cégep, et qui doit travailler le soir pour l’aider à payer les factures. Électrolux fermé, un travailleur licencié perd ensuite deux emplois. Résultat : une tentative de suicide.

Ces témoignages plus poignants les uns que les autres ont fait remonter à ma mémoire le cas de ce camionneur à l’emploi de Steinberg, un empire liquidé en deux temps, trois mouvements, par un chevalier du Québec Inc. de l’époque, Michel Gaucher. La chose se passait en 1993.

Le camionneur en question avait perdu son camion en même temps que son emploi après que le dénommé Gaucher se fût acquitté du mandat que lui avait confié la Caisse de dépôt, soit le démantèlement de ce qui avait été le plus important employeur privé du Québec. Le camionneur avait toujours travaillé pour Steinberg, bien loin des combines concoctées dans les hautes sphères financières où, pour mettre la main sur le joyau immobilier de l’empire Steinberg, Ivanhoé, la Caisse était prête à sacrifier tout le reste.

Le sort du camionneur et de ses camarades était bien sûr le dernier de leurs soucis. Quand on roule en Ferrari ou en Lamborghini, qu’on a d’yeux que sur ses actions à la Bourse et qu’on saute d’un jet lag à l’autre, les fluctuations qui frappent le prix du baloney ne sont certes pas une préoccupation. Or vidé de toute espérance, ce camionneur, vivant et travaillant jusque-là dans Hochelaga-Maisonneuve, a tué sa compagne avant de s’enlever la vie.

N’allez pas croire ce que prétendent les cartes routières : Westmount n’est pas situé à quelques kilomètres à l’ouest d’Hochelaga-Maisonneuve. Westmount est à des années-lumière d’Hochelaga-Maisonneuve. On doute que la nouvelle de cette mort se soit rendue dans les hauteurs de Westmount, où était accrochée à l’époque la résidence de Gaucher.

Aux funérailles du camionneur, le curé s’est demandé quand la société ferait preuve de respect à l’endroit des plus petits… Ce même jour, La Presse faisait état des volontés des jeunes libéraux réunis en congrès. « Les 400 000 employés du secteur public et les 700 000 assistés sociaux sont les deux principales cibles de la Commission jeunesse du Parti libéral du Québec », pouvait-on lire.

Il n’y a pas à dire. Il y a véritablement une constance chez ces jeunes libéraux !

Un rapide coup d’œil sur le parcours de la Commission jeunesse du Parti libéral indique une propension certaine à pencher vers la droite. Quelques exemples. En 2005, les jeunes libéraux plaident pour une hausse des frais de scolarité. En 2007, ils réclament la « modernisation des institutions syndicales ». C’est finalement le gouvernement Harper qui leur a répondu avec la loi C-377. Plus tard, ils ont préconisé une immersion totale en anglais pour la sixième année scolaire.

C’est Keynes qui estimait que la difficulté n'est pas de comprendre les idées nouvelles, mais d'échapper aux idées anciennes. À ce compte, les jeunes libéraux ont du pain sur la planche ! Et avec le plan de carrière qu’ils ont en poche, ce ne sera certes pas du baloney qu’on retrouvera entre les tranches de ce pain…

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