Des syndicalistes font le bilan des élections

2015/10/29 | Par Pierre Dubuc

Personnes interviewées

Magalie Picard, vice-présidente exécutive pour le Québec de l’Alliance de la fonction publique du Canada (AFPC).

 

Lucie Martineau, présidente du Syndicat de la fonction publique du Québec (SFPQ).

 

Dominic Prud’homme, responsable de la campagne au Syndicat des Débardeurs du Port de Montréal (local 375, SCFP-FTQ).

 

Benoit Bouchard, président du Syndicat des spécialistes et professionnels d’Hydro-Québec (FTQ-SCFP 4250).

 

Éric Gingras, président du Syndicat de Champlain (CSQ).

 

Caroline Senneville, présidente de la Fédération nationale des enseignants et des enseignants du Québec (FNEEQ-CSN).

 

Yannick Proulx, président du Conseil régional de la FTQ pour le Bas-Saint-Laurent – Gaspésie – Iles-de-la-Madeleine

 

Lucie Levasseur, présidente de la section québécoise du Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP-Québec).

 

Carolle Dubé, présidente de l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS).

 

Jeff Begley, président de la Fédération de la santé et des services sociaux (FSSS-CSN).

 

Catherine Renaud, présidente de l’Alliance des professeures et professeurs de Montréal (FAE).

 

Dominique Daigneault, présidente du Conseil central du Montréal métropolitain de la CSN (CCMM-CSN).

 

Renaud Gagné, directeur québécois d’Unifor.

 

Marc Maltais, directeur régional de la FTQ pour le Saguenay-Lac-St-Jean.

 

 

C’est par un immense « Ouf ! » que les dirigeants syndicaux, contactés partout à travers le Québec, ont accueilli la défaite du gouvernement Harper. Certains d’entre eux, impliqués dans la campagne du vote stratégique, ajoutaient : « Mission accomplie ! »

Sans l’ombre d’un doute, les plus euphoriques sont les membres de l’Alliance de la fonction publique. « Pour l’AFPC, c’était un enjeu géant. Harper était notre employeur, le pire employeur au cours des 50 dernières années. Il avait installé un climat de terreur au sein de la fonction publique. Pour certains, son départ était une question de vie ou de mort », de nous déclarer Magalie Picard, vice-présidente pour le Québec.

La présidente du SFPQ Lucie Martineau est évidemment sensible au sort des fonctionnaires fédéraux. Elle rappelle la lettre que Justin Trudeau leur a adressée, en septembre dernier, et dans laquelle il leur promettait le rétablissement de plusieurs acquis éliminés par Harper. « J’ose croire qu’il va redorer la fonction publique », déclare-t-elle, tout en soulignant que « des promesses de campagne électorale, on a déjà vu cela ».

Le Syndicat des débardeurs du port de Montréal, dont l’accréditation relève du Code du travail fédéral, était directement visé par les lois antisyndicales du gouvernement Harper. Le Syndicat a déployé beaucoup d’efforts au cours des derniers mois pour sensibiliser ses membres et la population.

Pour Dominic Prud’homme, le responsable de la campagne, l’enjeu était clair : « Le syndicalisme était menacé avec les lois C-377, C-525 et C-51. Au dernier congrès du Parti conservateur, on a même remis en question la Formule Rand. Cela aurait signifié l’arrêt de mort des syndicats. Nous serions devenus comme les États Right-to-Work aux États-Unis ».

Benoit Bouchard, président du Syndicat des spécialistes et professionnels d’Hydro-Québec, est du même avis. « On s’est débarrassé d’un gouvernement d’extrême-droite. La classe ouvrière et les syndicats étaient sous pression. Un autre mandat conservateur et c’était la fin. On ne s’en serait pas sorti ».

Éric Gingras du Syndicat de Champlain est moins optimiste. Il dit craindre que les lobbies patronaux s’activent pour conserver les lois antisyndicales déjà adoptées, comme la loi C-377, dite de la « transparence » (qui oblige les syndicats à dévoiler en détails sur Internet des états financiers détaillés) et la loi qui touche les fonds de travailleurs.

Sous un angle plus positif, la présidente de la FNEEQ-CSN Caroline Senneville considère que « deux tabous ont sauté dans cette campagne : 1) taxer les plus riches et 2) produire un budget déficitaire ».

Éric Gingras est du même avis : « Les Québécois ont voté contre l’austérité! Le message de la population était clair. Couillard devrait en tenir compte. »

Yannick Proulx, responsable régional de la FTQ dans le Bas-du-Fleuve partage la même analyse : « Trudeau a le mandat de relancer l’économie. J’espère que le gouvernement Couillard a compris le message ».

 

Les libéraux

Au lendemain de l’élection, la FTQ publiait un communiqué avec les principales promesses du Parti libéral (voir encadré ci-dessous). Chacune des personnes interviewées avait aussi sa propre liste d’épicerie. Mais, comme bien d’autres, la présidente du SCFP-Québec Lucie Levasseur appelle à la prudence : « Les libéraux ne sont pas des alliés fiables des syndicats. Par exemple, on est évidemment d’accord avec des investissements en infrastructures, mais pas en PPP ».

Carolle Dubé de l’APTS et Jeff Begley de la FSSS-CSN vont tout particulièrement surveiller les « belles promesses libérales en santé, particulièrement sur le financement » et « talonner les libéraux pour qu’ils les respectent ».

Yannick Proulx insiste sur la nécessité de revoir le programme d’assurance-emploi. « Nous avons beaucoup de travailleurs saisonniers. On veut des modifications rapidement.  À cet égard, leur plate-forme était bonne, mais les libéraux n’ont pas toujours tenu leurs promesses. »

Catherine Renaud de l’Alliance des profs va prêter une attention toute particulière aux transferts fédéraux en éducation. « On ne dira jamais non à un investissement supplémentaire en éducation sous forme de transferts fédéraux. Ce sera à Québec de décider où allouer les fonds et nous serons là pour chercher à influencer la décision ».

Catherine est particulièrement préoccupée par la lutte à la pauvreté. « On enseigne dans des milieux défavorisés. L’augmentation promise des allocations familiales est bienvenue. Tout comme des investissements dans des logements sociaux. Un logement adéquat et plus d’argent aux parents auraient des effets positifs sur les apprentissages des élèves ».

À la CSN, la réforme promise du mode de scrutin fait partie des priorités. Caroline Senneville croit que « devant ce retour à l’alternative classique, bleu-rouge, il va falloir une réflexion sur notre modèle électoral ».

Jeff Begley voit dans une réforme du mode de scrutin un moyen « de mettre fin à la possibilité de l’élection d’un gouvernement conservateur avec moins de 30% des voix ».

Dominique Daigneault du Conseil central de Montréal considère, tout en soulignant que « les votes ne remplacent pas les luttes qu’on mène », que la réforme du mode de scrutin est « essentielle pour améliorer le processus démocratique et devrait être une préoccupation de toute la société civile ».

Le NPD

Que pensent nos intervenants de la performance du NPD? Magalie Picard est extrêmement déçue de la campagne du NPD : « Mulcair a mal géré la question du niqab ».

Plusieurs partagent l’opinion de Benoit Bouchard selon laquelle: « Mulcair a voulu ramener son parti vers le centre. Mais quant à avoir un parti néo-démocrate au centre, les gens ont préféré voter pour la jeunesse ».

Carolle Dubé craint que le résultat décevant du NPD ne « ramène ce parti plusieurs années en arrière ».

Qu’adviendra-t-il du NPD? Jeff Begley croit possible un virage à gauche en citant l’exemple de l’élection récente de Jeremy Corbin à la tête du Parti travailliste britannique et la campagne de Bernie Sanders dans la course à l’investiture démocrate aux États-Unis. « On a essayé la droite. Ça ne marche pas. L’austérité ne mène nulle part », lance-t-il pour appuyer son hypothèse.

 

Le Bloc

Les résultats du Bloc ont suscité de nombreux commentaires, parfois contradictoires.

Selon Lucie Levasseur, « plusieurs se sont bouchés le nez et ont voté contre leur cœur. Ils demeurent néanmoins profondément souverainistes ». Jeff Begley rappelle que « le vote stratégique a déjà joué en faveur du Bloc. Cette fois, il a joué contre lui. »

Renaud Gagné, directeur d’Unifor, pense que le résultat décevant du Bloc « ne veut pas dire que la souveraineté est mise au rancart ». Un avis partagé par plusieurs.

Dominic Prud’homme des Débardeurs se dit « déçu que le Bloc n’ait pas fait mieux. J’aurais aimé qu’il ait le statut de parti reconnu. Mais c’était une lutte gauche/droite ». Éric Gingras du Syndicat de Champlain fait remarquer que « c’est la première fois depuis longtemps qu’une campagne s’est menée sur des enjeux canadiens ».

Benoit Bouchard trouve rafraichissant que des jeunes bloquistes comme Simon Marcil et Gabriel Ste-Marie aient été élus. « Ça me donne de l’espoir. Je les ai vus sur le terrain. Ils ont dû faire 25 000 kilomètres. Le projet souverainiste n’est pas mort. Mais il faut un nouveau souffle. »

Plusieurs ont voulu rendre hommage à Gilles Duceppe. « Que Duceppe ait perdu, c’est décevant. Il a rendu des services importants pour le Québec », déclare Renaud Gagné.

Dominic Prud’homme nous fait part de son admiration et de son « respect pour l’œuvre accomplie par Gilles Duceppe ».

Marc Maltais, responsable de la FTQ pour la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean, refuse de « faire une adéquation entre le score du Bloc et l’indépendance. Il y a toujours, sondage après sondage, 40% de la population qui est pour l’indépendance. J’ai eu des offres du NPD et du Bloc pour être candidat. Si je n’avais pas eu la job à la FTQ, j’aurais été candidat du Bloc. Je suis un indépendantiste. J’ai trouvé Duceppe très courageux de revenir. Il avait tout à perdre. L’indépendance va se faire au Québec. Il faut en parler, Il faut la vendre ».

Caroline Senneville n’est pas surprise du résultat du Bloc : « Ça reflète ce qu’on sent par rapport au projet souverainiste, avec les difficultés rencontrées lors des dernières élections provinciales et fédérales ». Elle ajoute : « Le mouvement souverainiste doit avoir une réflexion plus englobante.  Qu’est-ce qu’on veut comme mouvement souverainiste? À Ottawa? À Québec? Présentement, on ne sait pas où ils s’en vont ».

Magalie Picard n’a pas du tout aimé la campagne du Bloc. « Ils ont divisé le vote progressiste. Sans le Bloc, Denis Lebel aurait été battu. La souveraineté, c’est à Québec que ça se décide. On aurait dû tirer les leçons de l’élection précédente. »

« Sur certaines questions, renchérit-elle, le Bloc était plus à droite que les libéraux. Qu’il ait eu la même position que les Conservateurs sur le niqab était pathétique ».

 

Le vote stratégique

La FTQ a été très active dans cette campagne électorale. Elle a appelé au vote stratégique dans les circonscriptions où les candidats conservateurs avaient des chances d’être élus.

Marc Maltais, directeur régional de la FTQ au Saguenay-Lac-St-Jean, a été très impliqué dans la campagne. « Je suis super-content des résultats. J’avais sous ma responsabilité trois comtés visés par la FTQ. On a renouvelé le mandat du NPD dans Jonquière avec l’élection de Karine Trudel. (On se rappellera que Claude Patry, élu sous la bannière du NPD, était passé au Bloc.) Dans Chicoutimi Le Fjord, le libéral Denis Lemieux a été élu. Puis, on a chauffé les fesses de Denis Lebel dans Roberval-Lac-St-Jean. J’aurais bien aimé avoir pu accrocher son panache au-dessus de mon foyer. »

Gagné est du même avis: « Harper nous a fait mal dans la foresterie. J’aurais aimé qu’on sorte Denis Lebel. Il ne nous a jamais soutenus ».

Yannick Proulx était responsable de la campagne de la FTQ dans le Bas-du-Fleuve et sur la côte Nord. « Le néo-démocrate Guy Caron a été réélu dans Rimouski-Neigette-Témiscouata-Les Basques. Dans Rivière-du-Loup, en appuyant le NPD, on a divisé le vote et on a fait rentrer le Conservateur. C’était difficile à prévoir. On ne peut pas trop se fier sur les sondages ou le pointage. Un indécis est souvent un électeur gêné. »

« Sur la côte Nord, le député NPD, Jonathan Genest-Jourdain, n’avait pas l’appui des syndicats. Les Métallos ont milité pour la candidate du Bloc, Marilène Gill, et l’ont fait élire. Dans l’Est du Québec, nous ne nous sommes pas impliqués. Il n’y avait pas de menace conservatrice », précise-t-il.

 

Le mystère de Québec

Lucie Levasseur se demande « comment expliquer l’élection de 12 députés conservateurs? » Elle apporte ces éléments de réponse : « Il y avait de l’insatisfaction à l’égard de certains candidats NPD. Il faut aussi tenir compte de l’influence des Radio X dans la région de Québec. Ils martèlent un discours antisyndical de 6h le matin à minuit le soir ».

Lucie Martineau ne minimise pas l’impact des radios X dans la région de Québec, mais elle ajoute que « Québec n’est plus autant qu’auparavant une ville de fonctionnaires. Son économie s’est diversifiée ». Cependant, elle ajoute : « L’élection d’un conservateur dans Limoilou m’a laissée bouche bée ». Comme quoi, le « mystère » n’est pas complètement déchiffré.

Éric Gingras s’inquiète lui aussi des succès des Conservateurs dans la région de Québec. « Le mystère de Québec, il faut y voir avant que ça se propage ailleurs, et dans l’ensemble du Québec. Il y a un terreau fertile pour la droite au Québec et Couillard est en train de l’exploiter. » 

Que pensent les autres centrales de la campagne de la FTQ pour le vote stratégique? Caroline Senneville juge que « la campagne de la FTQ a connu un succès mitigé ».

Elle pose la question : « Jusqu’à quel point les syndicats peuvent être influents? Avec la formule Rand, tout le monde cotise et mon salaire vient des cotisations de tous les membres. Je suis la présidente de tous les membres. Jusqu’à quel point je peux leur dicter un choix électoral. Je ne peux pas décider à leur place. Ce que je peux faire, cependant, c’est de l’éducation politique », déclare-t-elle en rappelant que les statuts de la CSN ne permettent pas d’appuyer un parti politique.

Le débat sur l’action politique des centrales syndicales est donc loin d’être terminé.

 

Rappel de certaines promesses libérales

  • Rétablir un programme d’assurance-emploi qui permet de couvrir la majorité des chômeurs et chômeuses, en particulier dans les régions où le travail saisonnier occupe une partie importante de la population.

  • Abroger rapidement la disparition du crédit d’impôt fédéral pour les fonds de travailleurs.

  • Abroger les projets de loi idéologiques, fondamentalement viciés et antisyndicaux des conservateurs, les projets de loi C-377 et C-525.

  • Offrir une retraite plus sûre en améliorant le Régime de pensions du Canada, en rétablissant l’âge d’admissibilité à la Sécurité de la vieillesse et au Supplément de revenu garanti (SRG) à 65 ans et en augmentant le SRG de 10 %.

  • Augmenter considérablement le financement des programmes d’infrastructure.

  • Commencer à annuler les compressions dans la santé imposées par les conservateurs s’élevant à plus de 36 milliards de dollars en investissant 3 milliards de dollars d’ici 4 ans dans l’amélioration des soins à domicile, des services en santé mentale et de l’accès aux médicaments d’ordonnance.

  • Ordonner immédiatement la tenue d’une enquête publique nationale sur les femmes autochtones disparues et assassinées.


 

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