Les circonvolutionnaires

2016/01/19 | Par Michel Rioux

Les savants ouvrages nous apprennent qu’au figuré, une circonvolution consiste à s’exprimer de façon complexe, spécialement en tournant autour d’une idée centrale, le plus souvent en exprimant quelque chose de façon indirecte.

Si on comprend bien, les circonvolutionnaires seraient des spécialistes dans l’art de ne pas dire les choses telles qu’elles devraient apparaître, mais d’en déguiser au contraire le sens en masquant ce dernier par l’utilisation de tous les moyens inventés par la langue pour ce faire.

La périphrase, la circonlocution et l’euphémisme font partie de cet arsenal à la disposition de celles et ceux chargés de ce sale boulot qui consiste à tenter d’éloigner les regards de la réalité des choses en tournant autour du pot pour qu’il disparaisse et qu’on l’oublie. Des mercenaires de la communication, certains idéologues et même des États deviennent ainsi de véritables prestidigitateurs qui n’ont vraiment rien à envier aux Luc Langevin de ce monde.

En ces périodes troublées, on voit les circonvolutionnaires à pied d’œuvre, dans le monde des affaires surtout, mais aussi chez les disciples de ce gourou qui tente de s’infiltrer partout et qui sévit sous le pseudonyme de Padamal Gham…

Marie Tison, de La Presse, donnait récemment quelques exemples de communiqués chargés de détourner les regards de la réalité des faits.

Les faits : le CN effectue 600 mises à pied. Annoncées comme suit : « Les charges d’exploitation ont baissé de 5 % pour s’établir à 1763 millions de dollars en raison surtout de la baisse des coûts du carburant et des charges liées à la main d’œuvre et aux avantages sociaux. »

Les faits : Pages Jaunes élimine 300 postes. Le communiqué: PJ « a annoncé le remaniement de sa structure organisationnelle qui vise à soutenir sa croissance et sa transformation numérique en cours (…) »

Les faits : quelques centaines d’emplois éliminés. Le communiqué: la Banque Nationale « a initié certaines initiatives de restructuration afin de continuer son plan de transformation, de satisfaire aux besoins évolutifs de ses clients et d’améliorer l’efficience opérationnelle. »

Autre exemple récent. La réalité : Goldman Sachs a fourré des millions de citoyens en leur refilant des subprimes, provoquant faillites et saisies de maisons avec des pertes pour eux de 500 milliards de dollars. La nouvelle, annoncée le 14 janvier : GS se refait une virginité et « solde un litige pour 5,1 milliards » et « les autorités renoncent à la poursuivre en justice ».

Le 18 janvier, Le Nouvel Obs relatait que les gendarmes arrêtaient « 13 personnes autour d'un camp de gens du voyage à Moirans où des violences ont été commises en octobre. L'opération a démarré vers 6h, notamment dans un camp de gens du voyage. Mardi 20 octobre au soir, une cinquantaine de membres de la communauté des gens du voyage avaient brûlé des voitures et perturbé la circulation ». Gens du voyage, un euphémisme utilisé depuis 1969 par la loi française pour ne pas nommer les Roms, les Gitans, les Romanichels et les Tsiganes…

 

Padamal Gham

À celles et ceux qui s’étonnent de la lenteur des réactions face aux agressions de Cologne, les féministes allemandes ont affirmé avoir voulu « éviter la stigmatisation et les amalgames. » En novembre 2014, lors d’une rencontre avec Philippe Couillard, qui amène constamment son ami Padamal Gham à la barre des témoins, Samira Laouni, militante chiite qui fut candidate du NPD en 2008, avait haussé le ton en affirmant : « Nous nous levons pour dire non à la stigmatisation, non à l’amalgame ! »

Décidément, ce Padamal Gham en mène large, un peu partout dans le monde.

Christian Rioux du Devoir se demandait quelques jours après les évènements de Cologne si on était arrivé à l’époque du « pas d’amalgame ». «De peur de pointer du doigt des immigrants, de ‘‘faire le jeu’’ des xénophobes et de passer pour raciste, on a minutieusement organisé une conspiration du silence et dissimulé des informations qui étaient d’intérêt public. Jusqu’à ce que la nouvelle éclate au grand jour », écrivait-il.

Il y a tout juste un an, quelques jours après le massacre de Charlie Hebdo, le journaliste Didier Pourquery se demandait si on pouvait « réfléchir calmement au mot amalgame ». « Le manteau glacé du consensus mou s'apprête à retomber sur le débat. Le temps du ‘‘oui, mais’’ est de retour... La laïcité oui, mais... la liberté d'expression oui, mais... le droit de caricature oui, mais... J'exagère? On verra. »

Malheureusement, on l’a vu…

La philosophe Renée Fregosi rappelait dans un récent article que le terme islamophobie avait été remis à l’ordre du jour il y a une vingtaine d’années par Tariq Ramadan, un chevalier de la démocratie et des droits de la personne comme il ne s’en fait plus. Le titre de l’article : « Amalgame », « islamophobie » : des mots pour ne pas dire. »

Les circonvolutionnaires ont-ils pris le pouvoir ?

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