Un Canadien français parmi nous

2016/01/27 | Par Simon Rainville

« La portée existentielle d’un phénomène social est perceptible avec la plus grande acuité non pas au moment de son expansion, mais quand il se trouve à ses débuts, incomparablement plus faible qu’il ne le deviendra jamais », écrivait Milan Kundera dans Le rideau. La raison est simple : « Tandis que la réalité n’a aucune honte à se répéter, la pensée, face à la répétition de la réalité, finit toujours par se taire ».

Nous, qui sommes nés Québécois, avons oublié ce que c’était qu’être Canadiens français, porteurs d’eau parlant notre « langue humiliée » entre nous et se soumettant au « speak white » à longueur de journée.

Se replonger dans les textes de nos ancêtres canadiens-français, au moment où ils se transforment en Québécois, s’avère extrêmement utile afin de cerner la « portée existentielle » de notre condition alors que le Québécois a fini « par se taire » devant « la répétition de la réalité » qui est la sienne.

En ce sens, on lira à profit Cet étranger parmi nous, une anthologie réunissant une cinquantaine d’essais et de chroniques écrites entre les années 1940 et 1970, mais surtout entre 1955 et 1965, par le romancier André Langevin.

Lorsque commence la Révolution tranquille, Langevin est dans la trentaine, âge où les grandes orientations d’une pensée sont passablement établies. Il est donc foncièrement canadien- français et son monde n’est pas encore fragmenté entre fédéralistes et souverainistes, entre « solidaires » et « lucides » ou encore entre multiculturalistes et laïcistes.

Langevin a encore cette vision « nationale » du Canada français, au-dessus des lignes de parti et des divisions internes propres à chaque nation, cette conception partagée par nos ancêtres qui nous a valu de demeurer francophones pendant deux siècles.

Le romancier restera toute sa vie un franc-tireur qui n’aura pas vraiment de famille politique, ce qui en fait un être assez rare dans notre histoire récente et lui permet de parler de notre « condition existentielle » sans complaisance.

Ses premiers textes publiés au Devoir entre 1945 et 1947 montrent un certain conservatisme bien de son temps et une rigidité de style et de raisonnement qui ne le quitteront jamais vraiment.

Ils témoignent des préoccupations qui accompagneront Langevin sa vie durant, préoccupations partagées par plusieurs intellectuels des années duplessistes, qui sortaient encore rarement du domaine culturel : le nécessaire investissement de l’État en culture, le besoin de développer une culture distincte de la France, la capacité des Canadiens français à toucher l’universel, la défense du rôle de l’intellectuel et la reconquête pressante de la langue française, d’abord comme rapport au monde, puis comme façon de gagner sa vie.

Langevin nous permet aussi de suivre l’effritement tranquille du lien qui nous unissait fortement à la France à l’époque. S’il parle encore du « pays de nos pères » au milieu des années 1940, il y joint un avertissement : « Nous ne sommes plus Français, mais Canadiens [français] » et « n’avons pas que le vieux sang français dans les veines, nous avons aussi le sang jeune et vif que nous a donné cette Amérique ».

Une décennie plus tard, Langevin plaide pour que l’on mette fin à notre complexe d’infériorité, que l’on sorte de « notre colonialisme littéraire », appelant ses confrères à passer « de la culture française à la réalité américaine » afin de « concilier une langue de refus et une réalité que nous avons toujours niée ». Cette double réalité d’une langue faite par et pour la France qui ne nous dit pas, qui ne peut pas dire notre américanité – ce que tend toujours à nier une partie de l’intelligentsia québécoise –, Langevin la comprend précocement.

Arrivent ensuite les textes de la Révolution tranquille. Langevin prend la pleine mesure que culture et politique sont intimement liés alors que sa plume devient plus polémique. Il aborde la nécessaire laïcisation du Québec, la gratuité scolaire et la valorisation de l’éducation comme condition sine qua non d’une culture politique démocratique, la centralité de la défense de la langue française et l’indispensable fréquentation de notre culture comme remède à notre acculturation.

Loin du mythe solidement implanté encore aujourd’hui, cette « révolution » « qui n’a jamais eu lieu que dans les discours », n’est pas foncièrement à gauche, nous dit l’essayiste. En témoignent la tiédeur de Lesage dans plusieurs dossiers comme la laïcisation, le retour de l’Union nationale en 1966 ou encore la création d’une nouvelle élite économique, québécoise certes, mais de droite.

Et cette Révolution tranquille, « la tentative la plus importante et la plus soutenue que le Canada français ait jamais faite pour échapper à cette minorité et cette tutelle » et « affirmer son identité », argumente Langevin, n’est pas le fruit des boomers, mais bien de leurs parents, cette « autre génération sacrifiée » qui a consenti « un tel effort financier » pour leurs enfants.

Au sujet de l’indépendance, Langevin est nuancé. S’il se méfie du nationalisme, généralement associé à la droite ailleurs dans le monde, il conspue le pouvoir politique et économique anglo-saxon.

Le multiculturalisme à la Trudeau et la haine corollaire du nationalisme québécois le rendent agressif. Trudeau, ironise Langevin, se tient « dans un moralisme inattaquable », « du point de vue de Dieu », qui lui permet de « s’abstraire des contingences du milieu et du quotidien ».

« Mais en plein mêlée, dans l’épaisseur de l’histoire en devenir, dans la jungle des nationalismes agresseurs, une telle limpidité de vision est quasi inhumaine. L’homme aseptisé, nettoyé de tous les microbes des parties et de leur histoire, y est inconnu. Notre époque ne connaît encore qu’une société articulée sur le concept d’État-nation, à tel point que le moindre vide subitement créé provoque tout de suite l’agression des États forts ».

Une réflexion à méditer en ces temps de démission nationale.

La victoire de Trudeau en 1968 pourrait marquer la fin de la Révolution tranquille, mais cela passera puisque cette « ahurissante vague du trudeauisme », créée par « ces manipulateurs arrogants que sont les créateurs d’images professionnels », « désire que l’individu, qu’il veut combler de droits, se dépouille de l’essentiel : son identité ».

La phrase vaut bien pour le Trudeau d’aujourd’hui. Il faut croire que le trudeauisme n’est pas encore mort.

La joie de lire Langevin vient aussi du fait qu’il refuse le discours victimaire. Par exemple, il argumente que l’une des raisons fondamentales qui explique la tiédeur des nouveaux arrivants à s’intégrer au Québec est que nous nous présentons comme une « minorité défavorisée », qui « apparaît bien davantage comme une cause que comme une patrie ».

Présentons-leur un pays qui se respecte plutôt qu’une œuvre de bienfaisance à défendre.

En somme, Langevin nous porte à réfléchir aux raisons pour lesquelles nous souhaitons maintenir la langue française si nous n’en vivons pas concrètement, perdus que nous sommes dans notre dépendance mentale et notre acculturation.

Trop de Québécois croient aujourd’hui qu’ils se font respecter et défendent notre identité parce qu’ils ont droit à un doublage de films américains fait au Québec. Il est grand temps de recommencer à fréquenter notre culture et notre langue, tant la géographie mentale du Québec se rétrécit dangereusement alors que notre « condition existentielle » québécoise s’ancre en nous et que la pensée se tait de plus en plus.

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