Roméo Bouchard et Denis Coderre, même combat !?

2016/02/02 | Par Pierre Dubuc

Dans ses commentaires sur notre texte « Détacher Montréal du Québec », Roméo Bouchard nous accuse de reprendre « le refrain traditionnel des indépendantistes qui s'opposent à la décentralisation du pouvoir par peur de nuire à l'indépendance du Québec ».

À ce qu’il prétend faussement être notre position – « l'indépendance d'abord, la démocratie ensuite » – il oppose « la démocratie d'abord, l'indépendance ensuite ».

Même s’il reconnait que les propositions du maire Coderre pour la récupération au profit de Montréal de pouvoirs détenus présentement par le gouvernement du Québec sont « sujettes à discussion » et qu’« il faut bien sûr se méfier de l'agenda caché du maire Coderre, fédéraliste et libéral impénitent », il endosse tout de même la démarche générale du maire en prétendant que ses propositions « rejoignent dans l'ensemble les revendications de ceux qui préconisent depuis longtemps une véritable démocratie territoriale et une décentralisation des pouvoirs et des ressources vers les collectivités territoriales ».

Roméo Bouchard reconnaît pourtant que « la mondialisation a augmenté encore cette concentration du pouvoir » et qu’« on ne peut ignorer que, dans l'économie mondialisée qui est la nôtre, les grandes villes sont devenues des pôles d'échange et de référence plus importants souvent que les États nationaux et les frontières régionales ».

Cependant, il cautionne cet état de fait en affirmant qu’« il ne sert à rien de brandir l'épouvantail de la Cité-État, qui fut pourtant une réussite historique supérieure à bien des égards à l'État-nation ».

Il conclut en soutenant qu’« il faut surtout avoir perdu tout sens de la démocratie » pour prétendre « qu'une réorganisation des gouvernements territoriaux ouvrirait la porte à l'anarchie, à l'ingérence d'Ottawa et à la partition du Québec ».

 

La démocratie selon Coderre

Que répondre à ces « commentaires »?

Premièrement, dans notre texte, nous ne traitons pas dans l’abstrait des notions de « démocratie » et de « décentralisation ». Nous analysons une situation bien concrète et il faut avoir « perdu tout sens de la démocratie » pour croire que les réformes prônées par le maire Coderre « rejoignent dans l'ensemble les revendications de ceux qui préconisent depuis longtemps une véritable démocratie territoriale et une décentralisation des pouvoirs et des ressources vers les collectivités territoriales ».

Nous rappelons que, lors de la dernière campagne électorale, le candidat Coderre a déclaré que l’unique point de son programme qui lui tenait à cœur était que « l’Hôtel de Ville n’est pas un Parlement. C’est une administration » ! Drôle de conception de la démocratie !

Faut-il rappeler que le maire Coderre a accepté que soient déchirés les régimes de pension des employés municipaux pour les renégocier à la baisse et qu’il vient d’obtenir, en échange de compressions budgétaires, la possibilité de décréter le contenu des prochaines conventions collectives ! Quel « sens de la démocratie ! »

Faut-il également souligner, pour ne prendre qu’un seul exemple, que le dernier rapport du Directeur de la santé publique (DSP) a montré que 50 000 ménages à Montréal, soit quatre ménages sur dix, se privent de nourriture pour payer leur loyer, que 30% des ménages montréalais sont aux prises avec de la vermine ou de l’humidité excessive.

Alors que le DSP appelle à un « réinvestissement majeur dans le logement social », le projet qui tient le plus à cœur au maire Coderre est la construction d’un stade de baseball au centre-ville de Montréal !

 

La pensée régressive

Quand Roméo Bouchard affirme que la Cité-État fut « une réussite historique supérieure à bien des égards à l'État-nation », il a tout faux. Les Cités-États, par exemple en Italie à l’époque de la Renaissance, se livraient des guerres sanglantes et étaient la proie des puissances voisines. L’unification des Cités-États en Europe a constitué un progrès historique indéniable qui a donné les nations modernes.

Il est stupéfiant de constater comment une certaine intelligentsia québécoise flirte avec un retour vers le passé plutôt que de regarder vers l’avenir pour résoudre les problèmes auxquels nous sommes confrontés.

Ainsi, pour donner un autre exemple, le chroniqueur Michel Lapierre du Devoir rapporte, dans sa revue du livre « Retours sur les états généraux du Canada français », que les sociologues Jean-François Laniel et Joseph Yvon Thériault soutiennent que ces états généraux « occupent une place tristement célèbre dans l’historiographie et la conscience collective, jusqu’à porter le fardeau symbolique de l’éclatement du Canada français »!

Du pur révisionnisme historique ! Les états généraux marquaient une rupture avec le concept d’une nation culturelle canadienne-française coast-to-coast. En lui attribuant un territoire où elle était majoritaire, c’est-à-dire le Québec, les états généraux reconnaissaient à la nation québécoise le droit à l’auto-détermination, le droit à l’indépendance nationale.

Harper voulait revenir au Dominion du Canada; des intellectuels québécois lui font écho avec un appel au retour au Canada-français!

 

Le mieux est l’ennemi du bien

Dans le cadre de la mondialisation, le néolibéralisme cherche à détruire ou affaiblir les entités qui constituent des obstacles à la recherche du profit maximum. C’est le cas des organisations des travailleurs, mais aussi des nations.

Il y a plusieurs façons d’affaiblir les États nationaux : la création d’organismes supranationaux comme l’Union européenne, les traités de libre-échange, mais aussi déposséder les États nationaux de leurs pouvoirs au profit de Cités-États.

L’État du Québec est un des grands acquis de la Révolution tranquille. C’est notre principal levier pour accéder à l’indépendance. René Lévesque déclarait même que « le seul levier dont les Québécois disposent, c’est leur État ».

Bien sûr, le fonctionnement de ce demi-État provincial, le mode de la représentation électorale et la vie démocratique des partis politiques sont aujourd’hui bancals.

La solution est-elle de tout décentraliser au niveau régional, d’abolir les partis politiques, de faire table rase et de recommencer à neuf avec la création d’une assemblée constituante dont les membres seraient tirés au sort parmi les citoyens pour rédiger la constitution du Québec, comme le proposent Roméo Bouchard et son parti des sans-parti?

Cette solution emprunte les mêmes sentiers que ceux qui, au nom d’une plus grande « démocratie syndicale », prône l’abolition de la formule Rand et la libre adhésion des travailleurs au syndicat de leur choix, comme c’est le cas en France.

Dans le contexte actuel, cela signifierait la disparition de la majorité des organisations syndicales et une grande victoire pour le patronat.

Cela ne signifie pas que les syndicats, les partis politiques et les institutions étatiques ne doivent pas être démocratisés. Il n’y a pas d’opposition en soi entre démocratie et syndicat, parti politique ou État. Surtout, il n’y a pas d’opposition en soi entre démocratie et indépendance.

Au contraire, la lutte pour l’indépendance, pour notre libération nationale et notre émancipation nationale, est la lutte démocratique qui noue dans un même combat toutes les autres revendications démocratiques.

 

Anarchisme et néolibéralisme font la paire

Affaiblir l’État du Québec au profit d’une Cité-État montréalaise avec un maire « fédéraliste et libéral impénitent » dont il faut « se méfier de l’agenda caché » avec ses amis libéraux à Québec et Ottawa, c’est faire le jeu de la classe dominante néolibérale qui nous gouverne.

Preuve supplémentaire, s’il en fallait une, que l’anarchisme et le néo-libéralisme font la paire.

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