Jean-Claude Germain, le grand oublié

2016/03/21 | Par Gilles G. Lamontagne

Jean-Claude Germain est un précurseur et un créateur immense. Mais dans le Québec contemporain, il est comme un monument que le temps aurait recouvert d’un drap blanc. La grande question qui revient toujours à propos de ce dramaturge, qui fut rien de moins qu’un des pères fondateurs du théâtre québécois, est : pourquoi son œuvre, foisonnante et libératrice autant qu’identitaire, n’est-elle plus jouée?

Comment se fait-il que le Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, dont il a été le directeur de 1972 à 1982, ne programme jamais l’une des quelque 27 pièces qu’il a écrites ? Jadis, ce petit théâtre, sans moyens, logeait modestement dans un ancien garage de la rue Papineau, près de Sainte-Catherine, où les comédiens dans les loges avaient souvent les pieds dans l’eau. Il est devenu le vaisseau amiral du théâtre québécois et franco-canadien depuis son installation sur la rue Saint-Denis. La deuxième salle a même été baptisée Salle Jean-Claude-Germain. Mais, on n’y joue jamais du Jean-Claude Germain. De plus, c’est la salle principale qui aurait dû porter le nom du fondateur.

Comment se fait-il que les grands théâtres, comme le TNM, Denise-Pelletier, Duceppe ou le Rideau Vert, ne pensent jamais à revisiter l’œuvre de cet important dramaturge qui a été, autant que Michel Tremblay et Gratien Gélinas, la bougie d’allumage du grand courant d’affirmation nationale faisant en sorte que le théâtre québécois soit joué en langue québécoise pour la première fois professionnellement ?

 

Lecture-spectacle à la Grande Biblio

Le 25 février dernier, sur la scène de l’Auditorium de la Grande Bibliothèque, pour une fois enfin était présentée une lecture-spectacle à partir de l’œuvre de Germain, dans le cadre de la série Théâtre à relire parrainée par le Centre des auteurs dramatiques (CEAD). L’hommagé a été, de 1968 à 1971, secrétaire exécutif de cet organisme essentiel qui depuis 50 ans maintenant soutient les auteurs québécois.

Dans sa présentation de la soirée, Paul Lefebvre, qui est conseiller à la dramaturgie au CEAD, a utilisé le mot « providentiel » pour décrire le rôle qu’a défendu contre vents (français) et marées (américaines) Jean-Claude Germain dans l’histoire, encore récente, du théâtre québécois. Autrement dit, qui a eu l’énorme audace de montrer au grand jour notre théâtre caché, soi-disant parce que nous parlions mal.

À la GB, ils étaient trois comédiens à lire du Germain tout en l’interprétant, dont Émilie Bibeau, mais ce sont les deux autres, Olivier Morin et Guillaume Tremblay qui s’étaient partagé la tâche de choisir les extraits de ce corpus imposant. Quel plaisir de réentendre Ginette et Gaspard, l’impayable tandem radiophonique de Les tourtereaux ou La vieillesse frappe à l’aube, Sarah Ménard de Les hauts et les bas dla vie d’une diva : Sarah Ménard par eux-mêmes, un grand rôle écrit pour Nicole Leblanc qui d’ailleurs était présente dans la salle, et d’autres extraits, amusants ou grinçants, mais toujours porteurs d’identité, triés parmi Diguidi, diguidi, ha! ha! ha!, Si Aurore m’était contée deux fois, L’pays dans l’pays, Dédé Mesure, A Canadian Play/Une plaie canadienne, Le sot d’Ostie, ou encore l’emblématique Un pays dont la devise est je m’oublie.

Le théâtre de Jean-Claude Germain a le malheur d’être classé simplement avec l’étiquette comédie, alors qu’il est brillamment absurde, truculent, sarcastique mais jamais véhément, enclin à la parodie et à l’autodérision. C’est d’ailleurs à lui que Michel Tremblay a demandé d’écrire la préface de l’édition originale des Belles-Sœurs, qui comme on sait, a produit l’étincelle mettant le feu aux poudres. Avec Michel Garneau, Victor-Lévy Beaulieu et d’autres à leur suite, le théâtre québécois parlait maintenant québécois.

 

Le dramaturge répond aux questions

Chaudement applaudi après la lecture, Jean-Claude Germain est venu rejoindre les comédiens sur scène pour une séance de questions et réponses animée par Paul Lefebvre. Avec son rire gargantuesque habituel, et n’ayant rien perdu de son bagou légendaire, le dramaturge a raconté qu’à l’époque il se faisait dire qu’il voulait bâillonner Molière, ou encore qu’il n’y avait pas assez d’auteurs québécois pour qu’un théâtre ne joue que du québécois, que ça ne marcherait pas longtemps, etc.

Lui qui est aussi historien (après ses études au Collège Sainte-Marie, il s’est inscrit au département d’histoire de l’Université de Montréal), a continué en disant qu’il avait voulu sortir notre théâtre de la cuisine et l’amener dans la rue, détrôner l’image du père comme seul maître après Dieu, se dresser contre les tabous sexuels et le clergé, faire d’une langue parlée une langue écrite. Une langue forte, qui nous corresponde, et qui n’était pas celle, toute radio-canadienne, d’Henri Bergeron. C’était à l’époque du Grand Cirque Ordinaire et de l’Osstidcho, qui comme lui ont initié cet extraordinaire outil nouveau qu’était l’improvisation au théâtre.

«On a une culture, mais pas un pays», lancera-t-il entre deux tirades. Paradoxalement, alors qu’à Québec il se faisait dire de jouer du Tchékhov au lieu du joual, ses principales subventions venaient d’Ottawa, en particulier d’un programme appelé «Canadian content» où il était seul!

Décoré de l’Ordre de la Pléiade en 2001, Jean-Claude Germain à 76 ans se dira fier de trois choses qui ont duré : premièrement, son Centre du Théâtre d’Aujourd’hui avec uniquement des auteurs québécois et franco-canadiens, deuxièmement le CEAD qui a 50 ans, et troisièmement, la Section d’écriture dramatique qu’il a initiée à l’École nationale de théâtre où il a enseigné plusieurs années, avec le verbe rabelaisien qu’on lui connaît et qui lui va si bien. Il dira enfin «louer les acteurs qui donnent de la chair aux mots», et trouver formateur et fondamental que «chaque génération se heurte à la génération précédente», tout en déplorant le «règne de la jeunesse» si prompte à oublier.

Reproduit du site Sors-tu.ca

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