Quand ferme l’usine

2016/04/01 | Par Ginette Leroux

« J’ai donné ma vie à la CIP, j’ai donné mon argent au gouvernement, j’ai
donné mon cœur à ma femme, pis mes culottes à mes enfants », chante Claude
Morand, un papetier trifluvien à l’emploi de la Canadian International Paper qui
a mis la clé sous la porte en 1992.

Sa chanson illustre le vide créé suite à la fermeture de la plus importante
papetière du Québec, située à Trois-Rivières, surnommée à l’époque la capitale
mondiale du papier.

« Quand ferme l’usine » est le deuxième film de Simon Rodrigue, après
« Hommes des bois », sorti en 2012. Il met en lumière l’essor et le déclin de
l’industrie des pâtes et papiers, joueur majeur dans le développement
économique des provinces de l’Est du Canada.

Le cinéaste a choisi de donner la parole aux ouvriers qui, à l’époque de la
fermeture de leur usine, ont perdu leur gagne-pain, souvent leur famille et,
surtout, l’espoir en l’avenir après une vie brisée. Des témoignages vibrants
provenant des régions forestières du Québec, de l’Ontario et du
Nouveau-Brunswick.

Simon Rodrigue, rencontré dans les bureaux de l’aut’journal, raconte.
« Le goût du bois, je l’ai eu de mes parents beaucerons, qui s’étaient installés
à Mascouche où je suis né. En grandissant, mes intérêts pour la nature se sont
développés grâce à mes nombreuses visites en Beauce. »

Pour préparer son premier film, il fréquente les festivals forestiers et
visite une centaine de communautés. Sa curiosité l’attire vers la vie des
bûcherons et des draveurs, ce qui devient la matière première de son premier
documentaire.

Puis arrive l’invitation de Boréalis, le Centre de l’industrie papetière de
Trois-Rivières. La mission du musée est de recueillir anecdotes et récits
d’anciens papetiers, créant ainsi la mémoire collective des ouvriers des pâtes
et papiers. Le cinéaste va à la rencontre de nombreux travailleurs et patrons
et, de ces entrevues, il retient l’histoire bouleversante des travailleurs et
des communautés éprouvées. « Quand ferme l’usine » est né de ce constat.

Le cinéaste et son équipe s’intéressent d’abord aux ex-papetiers de la CIP de
Trois-Rivières. Nelson Poirier, Claude Morand et Gérard Germain discutent autour
de la maquette de l’usine, fermée en 1992. Chacun témoigne de sa descente aux
enfers.

« J’ai dormi toute mon enfance avec le bruit des huit machines dans ma cour.
On était pauvre. Ceux qui s’en réchappaient le mieux travaillaient à l’usine »,
se rappelle Nelson Poirier, troisième membre de la famille à travailler à la CIP
après son père et son grand-père.

« Dans l’temps, on apprenait notre métier à l’usine », dit Claude
Morand. Quand l’usine était rentable, les améliorations étaient constantes.
L’opération des changements de rouleaux a été motorisée, des frigidaires ont été
mis à la disposition des travailleurs qui, avant, mangeaient entre deux
machines. Il aimait son métier. « Les belles années », dit-il avec nostalgie. La
sécurité de l’emploi était au rendez-vous. »

Mis à pied de l’usine, mis à la porte par sa femme, il a accepté de
recommencer au bas de l’échelle. Après huit ans à la Kruger, il a été de nouveau
confronté au chômage. Retour à la case départ.

« Je sors de la Kruger avec une indemnité de 30 000$ », raconte-t-il. Le
double de ce qu’il avait retiré à son départ de la CIP, soit sa propre mise de
fonds dans la caisse de retraite. « La CIP s’est sauvée avec la sienne », ajoute
l’homme, désabusé.

Des dizaines de milliers d’emplois ont disparu, sans compter l’exploitation
outrancière des ressources forestières. « Les Américains ont toute mangé notre
chêne, pis not’ noyer noir canadien », lance Gérard Germain.

La caméra plonge ensuite dans l’univers de Jean-Louis Dubord, René Gravel,
Ubald Mercier, Reg Lamy, Rodrigue Dubé, Paul Mainville, René Sicard, Léopold
Alie, André Bernier, tous anciens travailleurs à l’usine Tembec de Smooth Rock
Falls, une petite communauté forestière isolée du nord de l’Ontario.

Quand ils sont arrivés au village, toutes les activités tournaient autour de
la compagnie qui avait construit maisons, écoles, magasins, cinéma pour le
bien-être des employés. Croyant s’installer pour un an ou deux, ils sont restés.
Le mari faisait un bon salaire et la femme restait à la maison. « On pouvait pas
mouver, la compagnie payait les formations pour apprendre notre métier; on a
pogné les bonnes années », dit l’un d’entre eux.

Tembec a plié bagage en 2006. « On ne vivra pas assez vieux pour savoir ce
qui s’est réellement passé », disent ces hommes encore émotifs au souvenir du
démantèlement de l’usine.

« Maintenant, on se retrouve au curling. On joue. On jase. Le bois, c’est
fini », disent ceux qui restent, conscients que leurs enfants ne retourneront
pas au Québec car, nés à Smooth Rock Falls, leurs racines sont ontariennes.

Inquiets pour l’avenir aussi. Ces hommes ont 80 ans passés. Que vont devenir
la piscine, l’aréna? « On n’aura pas assez de revenus pour payer les taxes. Les
maisons ne valent plus rien. On ne peut pas les vendre. Ce serait laisser des
dettes à nos enfants. »

Une note plus joyeuse fait contrepoids. René Gravel, un ouvrier expérimenté,
aime transmettre son savoir aux jeunes. « Si tu veux travailler à l’usine, c’est
une boîte à lunch que tu vas apporter à l’ouvrage, si t’as un sac de papier, tu
vas travailler dans un bureau », leur dit-il.

Direction Miramichi, la plus grande ville du Nord-Est du Nouveau-Brunswick.
Le réalisateur recueille les témoignages de Jean-Guy, Guy et Keith Comeau et de
Marc-André Villard.

« Chez nous, on est quatre enfants, mais dans le cœur de papa, il y en a un
cinquième, la forêt. D’un gouvernement à l’autre, le sort réservé à la forêt le
fâchait », se souvient Guy Comeau, assis autour de la table familiale sous l’œil
fier de son paternel.

« Aujourd’hui, beaucoup de familles ne peuvent s’asseoir à la table avec les
enfants et les petits-enfants. La seule occasion de le faire est à Noël. Comment
amener des jobs à Miramichi? », renchérit le père.

Jean-Guy Comeau connaît le bois, de l’arbre qui pousse dans la forêt jusqu’à
sa transformation en usine. L’homme, débrouillard, membre actif des Producteurs
de lots boisés, travaillait au moulin et négociait des contrats tout en gardant
ses terres à bois, sorte de soupape au manque de travail à l’usine. « Mon compte
de banque est derrière ma maison », dit celui qui consacrait ses vacances d’été
à couper du bois. Les profits qu’il en a tiré ont servi à payer l’université à
ses enfants.

À la retraite, l’homme au charmant accent acadien achète des parts de la
compagnie UPM Kimmene Miramichi Inc., celle-là même qui avait avalé le moulin en
1998-1999, bâti aux frais des payeurs de taxes de la communauté au cours des
années 1984-1985, pour ensuite fermer l’usine, compétition oblige. Il se rend en
Finlande où il assiste à l’assemblée annuelle de la compagnie. Il s’intéresse à
la politique canadienne et aux lois qui régissent les droits de coupe.

« Monsieur Comeau est un sage, ancré dans ses bottines. Sa connaissance de la
forêt, il l’a acquise en faisant son métier. Sans compter que le retraité sait
maintenant faire la distinction entre la forêt et la politique de la forêt »
conclut le cinéaste de 32 ans.

Simon Rodrigue fait partie de la relève du cinéma québécois. Sa passion de la
forêt est inscrite dans son ADN.

Le réalisateur et le producteur l’Office national du Film ont convenu de
séances-événements d’un soir en présence du réalisateur pour discuter autour du
film.

Pour les dates et lieux de projection, voir page Facebook :
https://www.facebook.com/Quand-ferme-lusine-When-the-mill-closes-3435028...

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