La rébellion populaire contre les tests imposés aux élèves aux États-Unis (1)

2016/04/04 | Par Pierre Dubuc

Dans l’édition du 24 mars 2016 du New York Review of Books, Diane Ravitch décrit l’évolution récente du système d’éducation américain et la révolte des élèves et des parents contre le système d’évaluation par les tests.

Ex-sous-ministre de l’Éducation sous l’administration de George W. Bush, Diane Ravitch a rompu la politique en vigueur et a sévèrement critiqué l’évolution du système d’éducation américain dans The Death and Life of the Great American School System et dans Reign of Error. Nous publions une traduction d’extraits de l’article de la NYRB.

Au cours des dernières années, le système d’éducation américain a été submergé par des idées et des politiques néfastes. Nos dirigeants nationaux, dont la plupart sont diplômés des universités de l’élite américaine et devraient donc mieux savoir, ont transformé notre plus importante mission éducative en une course pour l’obtention de meilleures performances lors des tests standardisés.

Bien qu’il soit nécessaire que nos étudiants réussissent les examens standardisés pour être admis dans les universités, un petit nombre seulement de nos meilleures universités jugent les connaissances et les habiletés des étudiants uniquement à partir de mesures aussi peu adéquates. Aussi, le fait que des responsables publics aient fait des résultats à ces tests le but de l’éducation nous laisse perplexe.

C’est depuis l’adoption de la loi No Child Left Behind, sous la présidence de George W. Bush en 2001, qu’une confiance aussi importante est accordée aux tests standardisés. La loi prescrivait que chaque enfant, dans chaque école, de la troisième à la huitième année, devait passer des tests standardisé en lecture et en mathématiques et que tous les élèves devaient être « compétents » dans ces matières en 2014.

Aucune excuse ne serait acceptée. Même les enfants qui ne savaient pas lire l’anglais et qui avaient de sérieux handicaps cognitifs devaient atteindre ce niveau de « compétence ». Il revenait à chaque État de produire sa propre définition de « compétence ».

Ne pas réussir à augmenter, chaque année, le niveau de performance était passible de sanctions toujours plus lourdes. Une école qui n’atteignait pas ses objectifs la première année devait embaucher des tuteurs. Si elle récidivait une seconde année, elle devait offrir à ses élèves la possibilité de pouvoir fréquenter une autre école. Au terme d’une période de cinq ans, si elle n’était pas sur la voie d’atteindre une performance de 100%, l’école pouvait être transférée aux mains d’une direction privée, transformée en école à charte, reprise en mains par l’État, ou fermée. En fait, rien ne prouvait qu’une de ces sanctions puisse conduire à de meilleures écoles ou à de meilleurs résultats, mais cela était sans importance.

Avec ces sanctions suspendues au-dessus de leur tête, les écoles ont fait des efforts immenses pour préparer leurs élèves à passer ces tests. À certains endroits, comme Atlanta, Washington D.C. et El Paso, au Texas, les enseignants, la direction de l’école et leurs superviseurs ont triché, modifié les résultats pour sauver leurs emplois et leurs écoles. À travers les États-Unis, les écoles ont consacré plus de temps et d’argent à préparer du matériel pour aider les étudiants à passer avec succès les tests et ont réduit le temps consacré aux arts, à la science, à l’histoire, à l’éducation physique, et ont même suspendu l’enseignement de ces matières. Des États comme New York et l’Illinois ont manipulé les tests pour modifier en cours de route la définition de « compétence », afin de pouvoir montrer une progression.

Après le départ de Bush et son remplacement par Barack Obama, l’obsession de l’évaluation par les tests est devenue encore plus frénétique. Le Congrès américain a autorisé le secrétaire d’État Arne Duncan à dépenser la somme de 5 milliards $ en stimulants économiques pour encourager les réformes en éducation. En 2009, Duncan a lancé le programme Race to the Top, en promettant que les étudiants américains feraient bonne figure dans la « course vers le sommet » des concours comparatifs internationaux, si on appliquait ses politiques.

Pour pouvoir toucher une partie de ces argents, à une époque de profonde dépression économique, les États devaient adopter les stratégies proposées par Duncan. Ils devaient augmenter le nombre d’écoles à charte gérées par le privé dans leur État. Ils devaient accepter des « standards prédéfinis ». Plus que tout, ils devaient accepter d’évaluer les enseignants en fonction des résultats de leurs élèves aux tests. Ils devaient accepter de « réorienter » les écoles ayant de faibles résultats en congédiant le directeur, ou la moitié, ou l’ensemble du personnel, ou quelque chose d’autre d’aussi draconien.

Les tests standardisés devinrent rapidement encore plus importants. Des États introduisirent des tests standardisés à la garderie et au préscolaire pour préparer les enfants aux tests standardisés auxquels ils devront consacrés beaucoup de temps de la troisième à la huitième année. La compétition entre les États s’est intensifiée. Tout le monde voulait plus d’argent. Quarante-six États et le District de Columbia modifièrent leurs lois pour être éligibles au financement du programme Race to the Top. Seulement dix-huit États et le District de Columbia reçurent de l’argent.

Duncan fit sienne la prémisse du programme No Child Left Behind à l’effet que les tests standardisés sont la meilleure mesure de la réussite des élèves, mais il était contrarié par le fait que chacun des 50 États avait ses propres standards et ses propres tests. Aussi, lorsque des organismes basés à Washington (The National Governors Association, Achieve, the Council of Chief State School Officers, et Student Achievement Partners) commencèrent à élaborer des standards nationaux, Duncan s’enthousiasma.

Cependant, il se butait au fait qu’une loi fédérale interdit à tout fonctionnaire fédéral de chercher à influencer ou contrôler le curriculum ou l’éducation dans les États. Duncan s’employa donc à trouver une façon de faire se rencontrer les promoteurs du Common Core Standards et le financement de Race to the Top. Il alloua 360 millions $ à deux consortiums d’experts en évaluation pour préparer les nouveaux tests pour le Common Core State Standards.

Comme il fallait s’y attendre, la Fondation Bill et Melinda Gates s’en mêla et déboursera 200 millions $ pour la rédaction et la distribution des standards. Pour les inciter à apporter leur soutien aux standards, la Fondation a aussi alloué des millions de dollars à pratiquement chaque organisation nationale influente dans le domaine de l’éducation, dont à deux des plus importants syndicats d’enseignants, à des think tank tant de droite que de gauche, et à des organisations de défense des droits civiques. Selon ses promoteurs, les standards étaient pour rendre l’Amérique plus compétitive et permettre d’éliminer l’écart, lors des tests, entre les étudiants Blancs et asiatiques d’une part, et les étudiants afro-américains et latino d’autre part.

Personne n’avait la preuve que cela pouvait réussir parce que les standards venaient d’être rédigés et n’avaient jamais été testés, mais ses défenseurs se sont fait un devoir de propager le message dans les médias de masse et le grand public.

Rapidement, une forte réaction publique s’est développée à la fois contre les Common Core Standards et les tests, en grande partie parce qu’ils ont été imposés sans un minimum de sensibilité, de consultation et d’engagement.

(à suivre)

 


 


 

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