L’héritage de Claire Kirkland-Casgrain

2016/04/11 | Par Rose St-Pierre

Samedi le 2 avril dernier se tenaient les funérailles nationales d’une pionnière du monde politique québécois, mais également de la sphère juridique de la province. Plusieurs sont venus honorer l’héritage légué par Mme Claire Kirkland-Casgrain, « celle par qui toutes les femmes du Québec sont en quelque sorte orphelines », comme le dit si bien sa belle-fille, Mme Julie Latour. Retour sur le parcours courageux, audacieux et profondément engagé d’une avocate, femme politique et juge québécoise sous l’œil de Mme Julie Latour, avocate.

Mme Latour a rendu hommage à Claire Kirkland-Casgrain à l’occasion des funérailles nationales de sa belle-mère, livrant un témoignage touchant. Cette ancienne bâtonnière du Barreau de Montréal admirait profondément Mme Kirkland-Casgrain depuis son plus jeune âge : « C’était un des seuls modèles d’identification dans le monde politique pour les jeunes femmes à l’époque. Et le clin d’œil du destin a fait que 20 ans plus tard, je suis devenue sa belle-fille. Nous avons eu une très belle relation, moi qui ait eu la chance de la côtoyer pendant 24 ans. À l’époque où j’étais jeune avocate, elle assistait à toutes mes conférences, peu importe où je me trouvais. Elle accordait une grande importance à la relève. Elle suivait d’ailleurs attentivement la politique canadienne et québécoise, tout comme l’évolution du droit. »

Claire Kirkland-Casgrain est née le 8 septembre 1924 à Palmer au Massachusetts. Elle passe la grande majorité de son enfance dans la petite ville de Saint-Pierre, aujourd’hui Lachine. La jeune Claire étudie au collège Villa-Maria, dans Notre-Dame-de-Grâce : « la congrégation encourageait grandement l’autonomie, l’indépendance et l’affirmation des jeunes filles. D’après moi, Claire n’a pas intériorisé, contrairement à plusieurs autres femmes, certaines limites. Son père croyait d’ailleurs profondément en sa fille unique à qui il a transmis son sens du devoir. Claire a eu des parents qui lui ont inculqué la conviction qu’elle pouvait réussir. » Elle complète son baccalauréat à 23 ans et remporte la même année la médaille d’excellence en littérature française du gouvernement français.

Claire Kirkland-Casgrain poursuit ensuite des études de droit à l’Université McGill avant de suivre un cours de droit international en Suisse. En 1952, elle est admise au barreau et devient avocate pour le cabinet privé de Maîtres Cerini et Jamieson à Montréal. Elle ne sera d’ailleurs pas payée, car son cabinet considérait qu’un bureau personnel et une place de stationnement consistaient un “salaire” suffisant. La jeune avocate ouvrira également un bureau à la maison où elle recevra quelques clients les soirs de semaine.

Mme Kirkland-Casgrain sera avocate pendant un peu moins de dix ans avant de s’impliquer en politique en devenant notamment présidente de la Fédération des femmes libérales du Québec et conseillère de la Jeunesse libérale dans la circonscription de Jacques-Cartier. Au cours des années 1960, elle collabore également à la revue Châtelaine, rédigeant une chronique intitulée : « Ce que j’en pense » et deviendra membre fondatrice de l’Association des femmes avocates de la province de Québec.

En 1961, le père de Claire Kirkland-Casgrain, qui est médecin et député pour le Parti libéral depuis 20 ans, décède au courant de l’été. Cela force la tenue d’élections partielles dans le comté de Jacques-Cartier. À ce moment, les organisateurs de M. Kirkland voyaient en sa fille un successeur potentiel. « On a profité de l’absence de Jean Lesage, plus ou moins chaud à l’idée à l’époque, pour tenir une convention en catimini. Elle obtient alors une majorité de voix énorme. Lesage est revenu de Paris quelques jours plus tard et a appris la nouvelle… ou plutôt le fait accompli! Claire a donc forcé le destin. Plus tard, bien entendu, Jean Lesage se réclamait dorénavant l’initiateur de son arrivée! » Cette force et cette conviction, pour Julie Latour, constituent un message encore d’actualité pour toutes les femmes : « Claire n’a pas attendue, ni demandé la permission. »

Plusieurs femmes s’étaient déjà portées candidates à cette époque, dont la grande féministe et défenderesse du droit de vote aux femmes Thérèse Casgrain, sans jamais être élues. Un peu moins d’un an plus tard, lors d’élections générales, la première députée québécoise obtient une nouvelle victoire avec une majorité record de plus de 50 000 voix, c’est-à-dire la plus grande majorité de voix jamais enregistrée à l’époque. Elle devient donc la première femme députée à l’Assemblée nationale et ce plus de 20 ans après l’obtention du droit de vote pour les femmes au Québec, dernière province canadienne à accordé le droit de vote aux femmes. Pour Mme Latour, Claire Kirkland-Casgrain « portera, par sa seule personne, le visage de toutes les femmes au Québec qui étaient auparavant invisibles en politique publique. Elle dira “je” au nom de toutes ces Québécoises. »

Au moment de son élection, tous se demandaient si Mme Kirkland-Casgrain se présenterait à l’Assemblée nationale avec un chapeau, obligatoire pour entrer au sein du Parlement à l’époque. Dans une entrevue pour l’émission Mémoires de députés, Mme Kirkland-Casgrain explique sa décision d’entrer sans couvre-chef en expliquant simplement qu’elle ne se voyait pas du tout « travailler avec un chapeau sur la tête ». Il n’y avait pas non plus de toilettes réservées aux femmes au Parlement, hormis celle destinée aux visiteuses, que Mme Kirkland-Casgrain se voyait forcer d’utiliser.

Elle demeurera néanmoins la seule femme à siéger au Parlement québécois pendant 12 ans. « Ce devait être une période de grande solitude pour elle. Il y a en effet beaucoup de solitude dans le fait d’être seule femme à l’Assemblée nationale, et de porter le poids de la destinée de toutes les femmes québécoises sur ses épaules. Il lui aura fallu faire preuve de courage dans l’adversité, de force intérieure, de persévérance et d’une rare capacité de conviction » selon sa belle-fille. Les collègues de Mme Kirkland-Casgrain lui transféraient d’ailleurs toute demande provenant des citoyennes, car ils considéraient qu’elle était plus à même de trouver une solution pour ces femmes. Elle recevait donc du courrier de tous les coins de la province, ce qui gardait la jeune députée très occupée. Au cours de ces douze années, plusieurs autres femmes ont tenté d’être élues dans le cadre d’élections générales, sans succès.

Lesage confiera à la première députée un ministère sans portefeuille. Quelques années plus tard, Claire Kirkland-Casgrain présentera le projet de loi 16 qui met fin à l’incapacité juridique des femmes en leur permettant notamment de signer un contrat et d’intenter des actions en justice. Mme Kirkland-Casgrain n’avait d’ailleurs pas pu signer son propre bail lorsqu’elle a loué un appartement à Québec. Dans une entrevue accordée à la chaîne parlementaire alors qu’elle était âgée de 80 ans, Mme Kirkland-Casgrain revient sur l’adoption du projet de loi 16 : « Quand j’ai étudié le droit, j’ai été absolument estomaquée de découvrir qu’une femme qui arrivait à l’âge majeur avait absolument tous les droits et qu’au moment de son mariage elle devenait incapable juridiquement. Elle devenait incapable de signer tout document à moins que son mari ne l’autorise. Ça me paraissait extrêmement injuste. »

En novembre 1964, Mme Kirkland-Casgrain est nommée ministre des Transports et des Communications dans le cabinet Bourassa et fait de la sécurité routière sa priorité. Elle établit des cours gratuits à travers la province pour tous les jeunes et insiste, dans sa propre famille, pour que les enfants portent leur ceinture de sécurité en tout temps. Deux ans plus tard, elle est réélue dans la circonscription Marguerite-Bourgeois dont elle aide à choisir le nom. Elle devient ministre du Tourisme, de la Chasse et de la Pêche de 1970 à 1972, ministère qu’elle appréciera particulièrement, et milite pour l’ouverture à tous des clubs privés ce qui conduira plus tard à la création des premières réserves fauniques au Québec.

Elle travaillait alors à Québec les mardis, revenait auprès de sa famille les mercredis soir et repartait à Québec jusqu’au vendredi. Mme Kirkland-Casgrain avait alors embauché une femme qui habitait avec les enfants et bénéficiait de l’aide de sa mère, voisine. Son mari, lui aussi avocat, demeurait disponible en cas d’urgence. La conciliation travail-famille demeurait ardue.

Avant de quitter la vie politique en 1973 pour devenir juge de la Cour provinciale, une première au Québec pour une femme, elle pilotera le projet de loi 63 à l’origine de la création du Conseil de statut de la femme. Mme Kirkland-Casgrain sera aussi profondément affectée par les évènements d’octobre 1970, elle qui figurait au côté de Pierre Laporte sur la liste de personnes visées par le FLQ. Elle s’est d’ailleurs vue obligée de déménager à Québec, sous recommandation de la police. La mère de trois enfants sera alors très inquiète pour sa propre sécurité et celle de sa famille.

 

Héritage

« L’engagement politique de Claire était empreint d’une vision humaniste, d’une volonté de faire rayonner le Québec et d’un désir d’émancipation. Ses idéaux étaient profondément ancrés dans la réalité politique de l’époque et c’est pour cette raison qu’elle a réussi à en accomplir autant. Elle était convaincue que c’est par l’action dans la chose commune qu’on peut changer les choses. C’est un message précieux que nous devons toujours garder en tête aujourd’hui » explique Julie Latour.

Ce message porté par Mme Kirkland-Casgrain demeure d’actualité pour sa belle-fille, qui a rappelé dans son témoignage du 2 avril dernier la déclaration de sa belle-mère en juin 2005, alors qu’elle recevait la Médaille du Barreau : « Les accomplissements des grandes périodes de notre histoire sont toujours fragiles et il faut veiller à ce que la justice sociale reste un des fondements de notre société ». En ces temps d’austérité, précise Mme Latour, il ne faut jamais oublier que les femmes seront toujours les premières affectées par les tensions dans la société qui se reportent en premier lieu sur elles. « Sans oublier qu’elles demeurent sous-représentées dans les postes de pouvoir et de décisions. Il devient dès lors difficile que leurs préoccupations fassent partie du projet politique commun. Voilà pourquoi le mouvement des femmes devrait cesser de se fragmenter et faire preuve de solidarité, car la lutte de la moitié du genre humain pour sa pleine reconnaissance s’avère une quête commune. L’égalité des femmes relève de l’humanité universelle : elle ne peut être relative, ni restreinte par des préceptes » a déclaré Mme Latour devant la petite foule rassemblée à la cathédrale Marie-Reine-du-Monde.

Au cours des dernières années de sa vie, Mme Kirkland-Casgrain demeurait passionnée du monde politique. Elle revenait quelquefois sur son parcours et en gardait un souvenir empreint de positivisme. « Elle avait une opinion sur presque tout, autant concernant la chose politique que le droit. Elle était aussi profondément consciente du travail qu’il restait à accomplir. » Alors que les femmes ne constituent aujourd’hui que 26,6 % des élus à l’Assemblée nationale, 30,8 % des ministres et 41,9 % des juges au Québec, on demeure toujours loin de la parité, plus de 55 ans après l’élection de Mme Kirkland-Casgrain. « Et la parité n’est pas un aboutissement, précise Mme Latour, ce ne sera que le départ d’une représentation véritablement démocratique du genre humain qui changera assurément la chose commune. »

Véritable ambassadrice de l’époque de la Révolution tranquille, Claire Kirkland-Casgrain demeurait attachée aux idéaux de justice sociale, de liberté et d’égalité des chances. Elle a longtemps entretenu de profondes relations d’amitié avec René Lévesque, Paul Gérin-Lajoie et George-Émile Lapalme. Elle demeurait d’ailleurs souvent consultée par des députées et ministres.

« Elle a insufflé beaucoup de courage et d’inspiration pour nombre de femmes. Son authenticité, sa force de caractère et sa combattivité ont été de grandes sources d’inspiration pour moi. C’est à nous de porter cet héritage aujourd’hui » conclue Julie Latour.

Claire Kirkland-Casgrain, première femme députée, première femme ministre, première femme première ministre par intérim, première juge à la Cour provinciale et première femme à avoir obtenu des funérailles étatiques au Québec est décédée le 24 mars dernier, à l’âge de 91 ans.

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