Pour un journal indépendant des grandes fortunes

2016/04/29 | Par Simon Rainville

Que quelques grandes agences de presse, comme AFP et Reuters, abreuvent d’immenses conglomérats de médias, assoiffés des mêmes nouvelles à relayer en continu, n’émeut même plus. Et le désert est aride pour ceux et celles qui souhaitent comprendre l’actualité.

Les amis de la liberté selfiée sur Facebook et Twitter, qui nous rabâchaient les oreilles à satiété après l’attentat à Charlie Hebdo, devront un jour m’éclairer sur leur conception de la liberté de presse.

Au Québec, l’hydre bicéphale « Pierre-Karl-Desmarais », pour reprendre le nom d’un personnage du dernier film de Robert Morin, contrôle 97 % des quotidiens francophones. Deux partis de pouvoir, le PLQ et le PQ, associés à deux conglomérats médiatiques, qui remâchent à satiété le même pain en finançant les mêmes jeux. La recette a de quoi me faire rechercher un état beaucoup plus prononcé que « pompette ».

Il ne viendrait jamais à l’idée de la forte majorité de ses défenseurs autoproclamés de la liberté de s’abonner au Devoir, le 3 % restant, organe essentiel de la vie politique et culturelle québécoise depuis plus de cent ans, sous prétexte qu’il « est difficile à comprendre » et « manque de nouvelles divertissantes ». L’information devrait-elle nous divertir ou nous instruire ?

Pour ce qui est de s’abonner à la « presse d’opinion » comme l’aut’journal, vous n’y pensez pas! Tout le monde sait que La Presse et le Journal de Montréal n’ont pas d’opinion, eux.

La liberté de presse est pourtant indissociable de la démocratie au même titre que la répartition de la richesse, qui mène ultimement à la création d’une classe moyenne consciente de son unité. Est-ce donc surprenant que la concentration des médias et de la richesse entrainent, du même souffle, l’effritement de la démocratie et du désir de vivre ensemble?

À peine gênés de l’existence des Panama Papers, de la corruption et du contrôle de la presse, les puissants nous disent en plusieurs formats, du matin au soir, que l’austérité est une fatalité, que la corruption est minime, que la destruction du patrimoine commun est inévitable, voire souhaitable. La roue tourne.

Vous me rétorquerez que les journalistes sont libres, malgré les propriétaires. Si nous ne vivons pas sous la dictature d’un journal unique, la défense des intérêts des propriétaires est clairement mentionnée en tant que devoir du journaliste dans la convention collective à La Presse et au Journal de Montréal. Comment être critique alors que Power Corporation et Québecor ont des intérêts dans une panoplie de domaines ?

Ajoutez au portrait le fait que les relationnistes et autres « spécialistes des communications » sont aujourd’hui six fois plus nombreux que les journalistes, au Québec, alors que le nombre de lobbyistes est passé de 298 en 2003 à 3654 en 2013.

Remarquez d’ailleurs comment le capitalisme pervertit les mots. N’utilise-t-on pas le terme « journalisme indépendant » pour dire « journaliste à la pige » ? Ce journaliste n’a d’indépendant que le nom, puisqu’il ne doit surtout pas fouiller dans les talles des intérêts des deux conglomérats car, s’il y trouve quelque chose, le journaliste devra se défendre seul en cas de poursuite.

Cette précarisation du métier de journaliste est accentuée par le pullulement des agences comme QMI qui vendent des textes sans auteur à plusieurs médias à la fois. Les grands médias savent multiplier les profits.

De récentes études québécoises montrent que 70 % des journalistes pensent à quitter leur emploi et que 80 % trouvent que le journalisme n’est pas celui qu’il devrait être, c’est-à-dire un journalisme de protection de l’intérêt public qui lutte contre les pressions de toutes sortes sur le journalisme même.

C’est pourquoi il faut plus que jamais « défier le récit des puissants », pour reprendre les mots du cinéaste britannique Ken Loach. Et, en cette ère où les offensives antisyndicales sont légion, il est plus que nécessaire que les syndicats puissent faire entendre leur voix.

Un hebdomadaire numérique pour les travailleurs financé par des fonds de travailleurs ? Pourquoi pas ? D’autant plus qu’il y a déjà eu un précédent au Québec entre 1969 et 1974, ce que Jacques Keable porte à notre attention dans QUÉBEC-PRESSE, un journal libre et engagé.

Si l’essai n’a pas que des qualités, il a le mérite de faire connaître une des rares tentatives de presse alternative et nous force à s’inspirer de Québec-Presse, afin de créer un hebdomadaire indépendant des grandes fortunes.

Ayant vu le jour, non sans naïveté quant aux questions d’argent et de marketing, dans le sillon de l’accroissement spectaculaire des forces syndicales des années 1960, Québec-Presse apparaissait comme une réponse efficace à la non moins spectaculaire réaction antisyndicale du patronat, de la presse en voie de concentration et des gouvernements libéraux, qui ont rapidement canalisé les forces de la Révolution tranquille.

Essentiellement financé par des fonds syndicaux, le journal ne prétendait pas, contrairement aux grands médias, à la neutralité et à l’objectivité et revendiquait haut et fort sa position sur le spectre sociopolitique : une gauche syndicale souverainiste.

Ce qui faisait sa plus grande particularité était son mode d’autogestion et la totale liberté du comité de rédaction de décider du contenu. L’atomisation n’avait donc pas sa place, critique acerbe que sert Keable au journalisme d’aujourd’hui : le télétravail tue le journalisme puisque l’esprit d’une salle de rédaction est essentiel à l’unité et à la solidarité des membres.

L’autogestion permettait donc aux journalistes de faire leur travail et d’aborder l’actualité sous un autre angle, consacrant par exemple une section à la couverture des nouvelles régionales, partout au Québec, souvent au centre des conflits socio-économiques que les médias ne couvrent que partiellement.

Évidemment, le patronat et ses représentants politiques étaient des cibles de choix. Alors que le ministre libéral Choquette s’en prenait à « l’indépendance » de Québec-Presse, par exemple, le comité de rédaction réagit : « Le crime organisé ne peut vivre s’il n’a pas la complicité des autorités en place. Or, vous êtes ministre de la Justice, une ‘‘autorité en place’’ particulièrement importante et informée. Que devons-nous en conclure ?» Où trouver un tel ton aujourd’hui ?

La critique des syndicats était aussi fréquente, par exemple, en dénonçant la violence syndicale ou la volonté de la FTQ-Construction de contrôler complètement le monde de la construction. Bien qu’indépendant, le journal n’a pas moins subi, on s’en doute, la pression des différents syndicats.

Keable nous met en garde contre d’autres dangers, notamment que les syndicats ne boudent pas un journal des travailleurs, comme ce fut souvent le cas pour Québec-Presse, lorsqu’arrivera le moment d’acheter des espaces publicitaires.

« Notre société gouvernée par des ombres veut savoir », écrivait Pierre Vadeboncoeur dans ses Notes sur l’orientation de l’hebdomadaire qui servirent à la Déclaration de principes de Québec-Presse.

Si nous sommes aujourd’hui gouvernés par les ombres des ombres d’autrefois, je continue tout de même à croire que les lecteurs ne sont pas seulement mus par le désir de divertissement. Encore faut-il leur offrir des médias dignes de ce nom.

La phase transitoire que subit le journalisme à l’ère du numérique représente une occasion de créer un tel média. Les fonds sont présentement disséminés dans les services de presse qui écrivent des communiqués qui se rendent très rarement dans les médias. Pourquoi ne pas utiliser la toile pour joindre un public plus large, avec un journal numérique qui aurait des correspondants à la Chambre des communes et à l’Assemblée nationale, et des journalistes qui couvriraient les activités du monde syndical ?

 

Jacques Keable, QUÉBEC-PRESSE, un journal libre et engagé, Montréal, Écosociété, 2015.


 

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