Fiction canadienne

2016/09/28 | Par Michel Rioux

La télévision d’État s’était comme de raison déplacée pour l’occasion. La gouverneure générale du Canada, la Très Honorable Jeanne Sauvé, visitait le village qui l’avait vue naître, Gravelbourg, en Saskatchewan. On en tirerait de bonnes images, pensait-on dans les officines fédérales. Voilà donc madame qui s’avance dans une cour d’école, entourée d’enfants rieurs. Elle s’arrête au hasard pour parler à une petite fille. On peut dire de madame qu’elle avait une belle langue, une langue classique. Elle se penche pour lui parler. Durant de longues, interminables secondes, tout ce qu’elle reçoit en retour, c’est un sourire radieux. Tout le monde comprend finalement ce qu’il en ressort : la fillette ne comprend pas un mot de ce que lui dit madame la gouverneure générale. On ne parle plus le français à Gravelbourg.

Raté pour cette tentative d’illustration de la fiction canadienne.

Encore une fois, à la radio d’État. Le chroniqueur sportif s’entretient avec le père d’une athlète du Nouveau-Brunswick, tout fier de la médaille olympique gagnée par sa fille. Il en parle avec enthousiasme, dans un bon français. Mais on sent qu’il en met peut-être trop, qu’il s’efforce de remplir tous les vides qui pourraient faire surface durant l’entrevue. Le journaliste lui demande finalement de parler à l’athlète. Un long silence s’ensuit… « Elle elle parle pas français … », glisse le père, qu’on devine un peu penaud.

Encore une fois, la fiction canadienne à son meilleur.

Lisa LeBlanc est acadienne. Elle vient de sortir un disque dont presque toutes les chansons sont en langue anglaise. Non. Ce n’est pas une faussaire, fumiste et faux-cul comme ces Dead Obies qui disent se réclamer du situationniste Guy Debord, auteur de La société du spectacle, et de Richard Wagner. Rien de moins. J’ai déjà signalé ici à quelle la hauteur se situe leur inspiration : «  Many cocks in elle, j’l’appelle bibitte à patate, chum ! / Si tu front dis-moi le, aweille / Oubedon suck ma flûte pis joue moi d’la musique à bouche / ». Sabir, galimatias, baragouin, cacographie sont des mots trop polis pour décrire ce qui n’est qu’une merde prétentieuse. Même si elle s’est fait connaître avec la chanson Ma vie c’est d’la marde ! Lisa LeBlanc n’entre pas dans cette catégorie. Elle serait plutôt un autre visage de cette fiction canadienne qui prétend qu’il y a deux langues officielles au Canada et que les locuteurs francophones ont le luxe de s’épanouir, dans leur propre langue, dans tous les coins du plusse beau pays au monde.

La réalité, c’est qu’encore une fois, mettre deux langues sur le même pied, c’est mettre le pied sur la langue la plus faible.

Dans une entrevue au Devoir, elle assume ses choix. « Parce que toutes les tounes sont sorties en anglais. You know what ? Je revenais des States, de l’Ouest canadien, je pensais en anglais, that’s that. » LeBlanc venait de recevoir son album au moment de l’entrevue. « J’étais tellement emotional… Même si obviously tu y penses… Fallait que ça soit exactly comme je voulais… J’étais partie deux mois dans le sud des States, c’était awesome. Mais quand je suis revenue, c’était weird… C’est quand même du story telling… Ç’a été ma façon de comprendre, figure myself out. »

Charles Castonguay, spécialiste des questions linguistiques, a publié dans l’Aut’Journal plusieurs analyses de l’assimilation des francophones hors Québec. En mars dernier, il rappelait que le gouvernement fédéral avait changé la méthode de recensement, la réalité se révélant trop visible et trop gênante. Ainsi, « le recensement de 1991 demeure par conséquent le dernier à nous permettre de faire le point, de façon globale, sur l’œuvre de lord Durham à l’extérieur du Québec. On y a dénombré 1 906 000 personnes d’origine française, contre 637 000 de langue d’usage française. Cela représente une assimilation cumulative de 1 269 000 personnes ou de 67 %. L’assimilation cumulative de la population d’origine française hors Québec est ainsi passée, en l’espace de vingt ans seulement, d’un peu plus de la moitié en 1971 à deux tiers en 1991 », a-t-il constaté en mars dernier.

Il ajoutait que « de 27 % en 1971 à 35 % en 1991, puis à 39 % en 2011, la tendance de l’assimilation courante est claire. Quant à l’assimilation cumulative au fil des générations, vu la progression de l’assimilation courante, en toute vraisemblance le Canada hors Québec en est rendu aujourd’hui bien au-delà de 70 % ». « Des cadavres encore chauds », avait dit Yves Beauchemin. Le mot était peut-être brutal, mais il décrivait alors une bien triste réalité.  

Dans la même livraison du Devoir, l’écrivain souverainiste disait craindre une louisianisation du Québec. Quand ils viennent nous visiter, les Louisianais distribuent des petites fioles de Tabasco. Pour le folklore. Un jour, nous pourrons peut-être un distribuer des fioles de Maple Syrup. Pour le folklore.

Nous serons alors passés de la fiction canadienne à l’affliction canadienne !

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