Le français, entre fête et péril

2016/10/07 | Par Simon Rainville

Aux lecteurs du Devoir, Louis Cornellier revêt le masque du critique des essais depuis 1998. Peu, sans doute, savent qu’il enseigne la littérature et le journalisme au collégial depuis encore plus longtemps, qu’il a tenu le rôle d’éditorialiste à l’hebdomadaire joliettain L’Action et qu’il a fait paraître quelques essais, recueils de poésie et autres pamphlets.

C’est en partie à son contact que j’ai pris conscience de ma vocation pour les mots. J’aimais confusément la culture, lisais, inconsidérément mais goulûment, littérature, histoire et philosophie. De parents ouvriers, je ne pouvais m’imaginer vivre de cette culture. Je me disais que je pourrais au mieux vivre pour cette culture. J’admets honteusement avoir longtemps caché mon « vice » à mes amis les plus proches.

Toujours est-il que Cornellier m’est apparu comme une bouée à la mer : il était possible d’être intellectuel sans être pédant. C’est tout cela, le littéraire, pamphlétaire, philosophe et pédagogue que j’ai retrouvé en lisant Le Point sur la langue, collage de « cinquante essais sur le français en situation ». Nous le devinons aisément, le chroniqueur vit des mots, de beaucoup de mots. Or, il ne nous avait pas encore dévoilé son purisme linguistique avec autant d’insistance que dans son plus récent essai.

Encore faut-il s’entendre sur son purisme, fait du plaisir de comprendre toujours davantage le sens et la structure du français autant que de la joie du mot juste, de la traque à l’anglicisme, au tout-à-l’anglais et au franglais. Maîtriser sa langue est un phénomène exaltant, affirme-t-il : « C’est un peu comme si vos yeux se dessillaient. Vous étiez dans l’erreur sans le savoir, et voici que vous découvrez la vérité ».

Cornellier n’emprunte pourtant jamais le ton du mépris, de la condescendance et de l’élitisme. Il s’agit d’un purisme qui suggère de le suivre, plutôt qu’un purisme qui cherche à vous distancer.

Le chroniqueur ne rechigne pas sur les niveaux de langage ou les sacres et ne compare pas le français québécois négativement au « Français » avec un grand « F » parlé en France. S’il veut bien admettre que l’élite française maîtrise généralement mieux la langue que l’élite québécoise, Cornellier insiste sur l’obtention de meilleurs résultats par les étudiants québécois aux tests internationaux, par exemple.

Il ne défend pas pour autant une langue québécoise déconnectée de la tradition française. Le québécois, s’il peut et doit se permettre des régionalismes lexicaux, ne doit jamais oublier qu’il est d’abord syntaxiquement français. Or, la syntaxe est le squelette d’une langue, et nous savons ce qui advient d’un être sans ossature.

Comme une langue est un rapport un monde, une façon de vivre l’humanité, notre parler exprime des réalités, en français, que le vocabulaire de l’Hexagone ne peut révéler. Toutefois, la défense et la promotion du français ont nécessairement besoin de l’appui de la France, conclut le chroniqueur.

J’étais heureux que Cornellier dévoile son purisme, puisque j’en suis venu à la même conclusion que lui, sans trop oser le dire, peut-être parce que je ne maîtrise pas la langue comme lui.

Toute personne qui écrit sérieusement au Québec, encore aujourd’hui, doit « apprendre » sa langue, se défaire de l’imposition de l’anglais, et souvent se traduire. Comment réfléchir dans un presque pays où le « traduit-du » mis en lumière par Miron est légion? Comment développer une vie intellectuelle dans un à-peu-près linguistique?

À ceux qui honnissent tout ce qui touche la langue et exaltent les sciences, la technique et l’économie, le chroniqueur répond que la compétence en sciences est indissociable d’une bonne compréhension en langue pour la simple raison que les sciences sont fondées sur des concepts qui proviennent du langage. Penser, c’est manier la langue.

C’est pourquoi Cornellier traite la langue à la fois comme une fête en empruntant de façon pédagogique les chemins des exceptions, des calques de l’anglais, des règles à l’usage malaisé, des distinctions subtiles, des tics de langage et de la prononciation. Il parcourt aussi l’histoire de notre langue, de ses accents et de ses expressions farfelues.

Mais la langue est aussi un péril, celui d’un trésor qu’il ne faut pas se laisser dérober, danger qui guette les francophones d’Amérique du Nord, mais aussi de France, par leur relâchement, leur abdication et leur désintérêt pour leur propre langue.

S’il faut combattre cette apathie, Cornellier n’a de cesse de pourfendre ceux qui répètent à satiété que le français finira par disparaître au Québec non pas à cause de l’anglicisation et du refus d’une partie des nouveaux arrivants d’apprendre la langue de Gabrielle Roy, mais à cause de la piètre connaissance de ses locuteurs.

« Cette théorie erronée, explique-t-il, ne s’appuie sur aucun cas avéré dans l’histoire. Les langues, voici la vérité, se dégradent, deviennent folkloriques et disparaissent parce qu’elles perdent leur utilité et leur prestige pour des raisons économiques, politiques et culturelles. »

De toute façon, les spécialistes sérieux le constatent étude après étude, les Québécois maîtrisent plus adéquatement la langue que les générations précédentes, ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait pas place à l’amélioration.

Ce qui menace réellement notre langue, ce n’est pas de mal la parler, mais de la reléguer au statut de folklore, là où la mondialisation anglo-saxonne voudrait bien la voir, avec la complicité, malheureusement trop réelle, d’une partie des Québécois qui sont bien prêts à se vautrer dans l’image de l’universalisme made in America.

Ce qui nous menace, c’est aussi la glorification du bilinguisme institutionnel et personnel, parce que « aujourd’hui on ne va pas loin sans l’anglais », sans savoir qu’on ne nous parlera pas en anglais ailleurs que dans les pays anglo-saxons et dans les grandes villes mondialisées et que la norme, dans un pays, est l’unilinguisme.

C’est également la croyance que « l’anglais, c’est facile » alors que l’on ignore que l’anglais, parsemé de non-sens, d’exceptions et de prononciations contradictoires, est l’une des langues occidentales les plus difficiles à maîtriser.

Parler le « globish », l’anglais bâtard des resorts et des aéroports est évidemment simple, mais pas plus que de demander une chambre dans un allemand primaire. Parler l’anglais de Jim Harrison ou Virginia Wolfe est une autre paire de manches.

Ce qui nuit surtout au français, c’est la certitude que l’anglais dit mieux le monde, que les expressions comme « c’est fucking bon » et « je suis flabbergasté » rendent le réel plus intéressant que « c’est très bon » et « j’en suis renversé ».

Cornellier se permet de renvoyer ceux qui refusent de voir la fragilité de notre langue à certaines études, dont celle de notre confrère Charles Castonguay, qui montrent la chute marquée du français tant au Canada qu’au Québec. Le constat est brutal : « L’avenir canadien du français, affirme le chroniqueur, est un cimetière bilingue ». Ce péril, dans l’immédiat, il n’hésite pas à le nommer : « Il faudra, croyez-moi, que les Québécois réapprennent à vivre debout pour conjurer le péril libéral, qui n’est que l’autre nom de notre disparition ».

Est-ce à dire qu’il faille devenir des puristes intransigeants? Si chacun doit s’efforcer de maîtriser la langue, il faut aussi se souvenir qu’une langue évolue selon l’usage. L’absorption de mots étrangers est un phénomène normal, l’utilisation de la syntaxe d’une autre langue est plus insidieuse. Cela n’exclut pas de « prendre des libertés avec notre langue », comme le dit Cornellier.

Il n’empêche que pour sentir à quel point la langue est une fête, il est nécessaire de comprendre le danger inhérent à toute langue qui se laisse dépérir.

Louis Cornellier, Le point sur la langue : cinquante essais sur le français en situation, Montréal, VLB, 2016, 192 p.

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