Que faire de Duplessis ?

2016/11/07 | Par Simon Rainville

Bien que résistant sous Vichy, Albert Camus s’est rapidement engagé contre les procès et les pendaisons éclair des collabos lors de la Libération, déferlement d’inhumanité presque aussi cruelle que le nazisme de la part de jeunes hommes à la pureté autoproclamée. Il fallait pour tout Français assumer toute l’histoire de France, concluait Camus. Être solidaire des héros comme des traîtres et des lâches.

Assumer, voilà le mot. Assumer, non pas excuser. Les morts ont-ils besoin de nos excuses, de toute façon ? Il y a un drôle de présentéisme hautain à vouloir marquer d’opprobre le passé.

Je n’irais pas jusqu’à dire que Duplessis fut un traître à notre nation et que les années duplessistes se comparent à Vichy ou à l’Allemagne nazie, loin de là. Il n’en demeure pas moins que le Duplessisme est au Québec « ce passé qui ne veut pas passer ».

J’avais donc hâte de lire l’essai de Martin Lemay qui se lançait À la défense de Duplessis. Souhaitant s’attaquer au « mythe » de Duplessis en montrant « les deux côtés de la médaille », Lemay en crée malheureusement un nouveau. La médaille n’a qu’un côté, celui d’un Duplessis et d’un Québec exemplaires.

L’auteur y défonce des portes ouvertes. Il vient de « découvrir » que les membres de Cité libre (Trudeau, Marchand, Vadeboncoeur, etc.) détestaient Duplessis et ont passé leur vie à le noircir par le procédé littéraire d’hyperbole qui amplifie certains traits de la réalité, ce que les boomers ont poursuivi. Très novateur …

L’argumentaire tombe rapidement à plat, notamment parce que Lemay accumule les anachronismes (citer un texte de 1979 pour parler de l’opinion publique actuelle), les argumentations intenables (les intellectuels sous Duplessis n’ont pas connu la violence du stalinisme, ils n’ont pas à se plaindre,) et les erreurs factuelles (le droit de vote des femmes en 1942 plutôt qu’en 1940). Lemay reproche en plus aux détracteurs de Duplessis de juger l’histoire alors qu’il fait exactement la même chose. Nous apprenons notamment que Pierre Vadeboncoeur était un « esprit ravageur et mesquin ». Jolie hyperbole …

Encore plus grave, Lemay confond mémoire et histoire. Alors que la mémoire est la représentation du passé véhiculée par un peuple et son utilisation dans les débats publics et dans l’imaginaire collectif, l’histoire est un savoir construit sur des bases empiriques qui vise l’objectivité.

La mémoire de l’après-guerre, l’auteur a raison de le mentionner, est quelque peu simpliste. Mais il s’en prend, pêle-mêle, à la représentation de Duplessis et à celle des années 1950. Si l’on peut admettre de la pénombre, voire des éclaircies, dans cette époque, il en est tout autrement pour le « Cheuf ».

On se demande d’ailleurs où se propage actuellement le mythe de Duplessis et de la Grande Noirceur que décrit Lemay ? Dans les textes de Mathieu Bock-Côté et d’Éric Bédard qui glorifient depuis des années le passé canadien-français ? Dans les activités de la Fondation Lionel-Groulx qui investissent l’espace public et le champ mémoriel ? Dans le seul manuel d’histoire du Québec au collégial qui ne mentionne nulle part l’expression « Grande Noirceur » ? Dans les manuels pour les polyvalentes qui évacuent une bonne partie de l’histoire politique ?

Cette mémoire est déjà en voie de changement et l’essai paraît anachronique. Lemay croit tuer un bœuf de 2016 alors que son bazooka manque le crapaud de 1990 qu’il cible. Et ce crapaud saute de moins en moins.

Si l’on délaisse la mémoire pour l’histoire universitaire, on constate rapidement que le terme « Grande Noirceur » n’existe pratiquement plus. L’auteur aurait gagné à lire la production actuelle plutôt qu’à se borner à citer essentiellement des auteurs des années 1980-1990.

Lemay a malgré tout raison d’affirmer que le Québec n’était pas le seul endroit où le conservatisme était légion après 1945. Il a encore raison de rappeler que le PLQ de Taschereau était tout aussi corrompu et que l’irrespect des syndicats et des libertés individuelles n’était pas l’apanage de l’Union nationale, ni du Québec. Tout ceci ne dédouane pourtant pas l’Union nationale et n’appelle surtout pas à un retour à cette époque ! Au rejet en bloc ne doit pas se substituer une adhésion irréfléchie. Comprendre l’époque, oui ; la glorifier, non.

L’auteur tombe carrément dans le délire lorsqu’il écrit une apologie de Duplessis. Lemay va jusqu’à dire qu’il voterait pour Duplessis s’il se présentait aujourd’hui … Ce fétichisme des « grands hommes », cher aux conservateurs, m’irrite. Si le poids de l’individu n’est pas négligeable en histoire, il ne faut pas construire un culte aux « leaders ».

Duplessis serait pratiquement un ange sali par les démons atteints du rouge libéral comme du rouge communiste. Le patronage ? À peine ! Et Duplessis ne s’enrichissait pas personnellement, alors ce n’est rien. La corruption électorale ? Ce n’est rien puisqu’il a tout de même gagné quatre élections consécutives et que « le peuple l’aimait » ! La haine des syndicats ? Si peu et, pouvons-nous en déduire en le lisant, si méritée : ils n’avaient qu’à accepter le pouvoir !

La vraie cible de l’auteur, ce sont les « gauchissses » et les intellectuels. On croit entendre Duplessis parler de « communisssses ». Lemay est sans doute le premier à s’offusquer d’entendre la gauche qualifier la droite de réactionnaire.

Il y a un anti-intellectualisme triste qui se dégage du livre. Non seulement Lemay cite-t-il le très peu fréquentable Conrad Black pour nous convaincre que Duplessis n’était pas si corrompu qu’on le dit (!), mais il « préfère l’analyse d’un homme d’affaires accompli, en l’occurrence Conrad Black, à celle d’un professeur de sociologie ou de science politique, très souvent d’ailleurs d’obédience plus ou moins marxiste ». Rien de moins ! Les universitaires, comme sous Duplessis, dépeints comme des marxistes ! Et quel respect pour le savoir scientifique !

Si je veux bien, comme le dit Mathieu Bock-Côté dans la préface, « trouver le moyen d’unifier notre histoire et de réconcilier la mémoire du Canada français et celle de la Révolution tranquille », il ne faut pas confondre Canada français, Duplessis et conservatisme. Notre passé est plus complexe.

Que faire de Duplessis, alors ? S’il ne faut pas sombrer dans un révisionnisme simpliste, il faut tout de même admettre que l’époque duplessiste fait partie de notre histoire et qu’il est vrai qu’il y a eu une acceptation implicite d’une partie de nos ancêtres. La droite n’assume pas la partie gauche de notre histoire, la gauche récuse le passé de droite, les fédéralistes nient toute légitimité aux idées indépendantistes, alors que ces derniers voient les fédéralistes comme des traîtres. Ne devrions-nous pas tout assumer – non pas excuser - de notre nation ? Ce serait la condition sine qua non à l’élaboration d’un débat sain, ce qui semble de moins en moins possible.

Ce type d’essai ne permettra malheureusement pas l’échange. À dire vrai, un manque de grandeur et d’idéaux politiques se dessine tout au long du livre qui glorifie la realpolitik et la stratégie grossière. Et Mathieu Bock-Côté nous dit qu’il faut réhabiliter Duplessis pour refonder le nationalisme québécois. Permettez-moi de passer.

Si Lemay aime tant l’ère duplessiste, il n’a qu’à voter pour le PLQ. L’austérité, même sous couvert de « saine gestion » comme le disait le Cheuf, demeure amorale dans un monde dont les extrêmes vont des très pauvres aux très riches. Il aura en prime un relent de corruption et de haine de la gauche, des étudiants et des travailleurs dont Duplessis ne serait pas peu fier. Et qu’il laisse l’avenir à ceux qui espèrent un autre monde.

Martin Lemay, À la défense de Duplessis, préface de Mathieu Bock-Côté, Montréal, Québec Amérique, 2016, 168 p.

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