De la « Révolutions orange » au président-élu orange

2016/12/14 | Par Pierre Dubuc

Nos médias s’indignent, en faisant écho à la presse démocrate américaine, des accointances de Donald Trump et de son entourage avec Vladimir Putin et, plus encore, des interventions du président russe dans la dernière campagne électorale états-unienne en faveur du candidat républicain.

Ils étaient beaucoup plus discrets lors des interventions de Washington – et aussi d’Ottawa – dans les « révolutions de couleur » dans les pays de l’ex-bloc soviétique.

 

Les États-Unis et le Canada dans la « Révolution orange »

Dans l’édition septembre/octobre 2014 de la revue Foreign Affairs, une des plus vénérables institutions traitant de la politique étrangère de la classe dirigeante états-unienne, John J. Mearsheimer, professeur à l’Université de Chicago, relate, dans un article intitulé « Why the Ukraine Crisis Is the West’s Fault », l’implication de l’Ouest dans les affaires intérieures de l’Ukraine depuis la « Révolution orange » de 2004 jusqu’au renversement du président élu Viktor Yanoukovych en février 2014.

Il cite les propos de Victoria Nuland, l’assistante-secrétaire d’État américaine pour les affaires européennes et eurasiennes, qui a déclaré en décembre 2013 que les États-Unis avaient investi plus de 5 milliards de dollars pour que l’Ukraine ait « l’avenir qu’elle mérite ».

L’argent américain a transité par la National Endowment for Democracy – une société écran de la CIA – avant de se retrouver dans les coffres de plus de 60 projets de la société civile ukrainienne.

Le Canada n’est pas en reste. Il est intervenu à plus d’une reprise dans les affaires ukrainiennes. Un article du Globe and Mail (14 avril 2007), sous la signature de Mark MacKinnon, nous a appris que des diplomates et des politiciens canadiens ont joué un rôle de premier plan dans la « Révolution orange » de 2004.

L’ambassade canadienne aurait versé plus d’un demi-million de dollars et aurait organisé des réunions secrètes avec les représentants de 28 ambassades de pays occidentaux pour influencer le résultat de l’élection.

Plus tard, pour surveiller l’élection parlementaire de 2012, un document du ministère des Affaires étrangères, révélé par le Globe and Mail, nous apprend que le Canada « a envoyé trop d’observateurs » avec 357 observateurs.

Pour l’élection de 2014, il en a envoyé encore plus, soit 500, dont 12 parlementaires. Le Canada était le seul pays qui envoie en Ukraine des observateurs sur une base bilatérale.

 

Après Nixon-Mao, Trump-Putine

Le rapprochement de Trump avec Poutine n’est pas la lubie d’un illuminé irresponsable, comme nos médias essaient de le présenter.

Trump représente les intérêts d’une fraction de la classe dirigeante états-unienne qui a des intérêts en Russie, comme en témoigne la nomination au poste de secrétaire d’État du pdg d’Exxon.

Plus globalement, ce rapprochement est sans doute le signe d’un réalignement de la politique étrangère états-unienne. Au nom de certains intérêts industriels, Trump semble vouloir en découdre avec la Chine au point de vue commercial.

Il est aussi conscient que les États-Unis ne peuvent pas affronter en même temps la Russie et la Chine et que la Russie n’est pas une menace au point de vue commercial.

À l’époque, Nixon avait créé une commotion mondiale en se rendant serrer la main à Mao en Chine, pour sceller leur alliance contre l’Union soviétique. Aujourd’hui, Trump et Poutine peuvent nouer une alliance semblable contre la Chine.

 

Le Canada coincé

Le Canada risque de se trouver coincé dans le cadre de ce réalignement des alliances à l’échelle internationale.

D’une part, il a voulu figurer parmi les « bons élèves de la classe » dans l’OTAN en déployant un bataillon de 1 000 soldats en Lettonie, en plus de son implication en Ukraine.

D’autre part, il avait amorcé, depuis quelques années, son « pivot » vers la Chine et l’Asie, en s’appuyant sur les 3,7 millions de Canadiens d’origine asiatique, qui résident principalement à Vancouver et à Toronto.

Nous en avons d’ailleurs une preuve avec le nombre important d’investisseurs chinois dans les soupers à 1 500 $ pour avoir accès au premier ministre Trudeau.

 

Pour expliquer l’attitude de Poutine

Dans son article de la revue Foreign Affairs, le professeur Mearsheimer rappelle que les leaders soviétiques avaient accepté, lors de la Chute de Berlin, le maintien des forces américaines et de l’OTAN en Allemagne y voyant la garantie qu’une Allemagne réunifiée serait pacifique, mais s’étaient opposé à leur expansion à l’est.

Dans un autre article de la même édition de Foreign Affairs (A Broken Promise? What the West Really Told Moscow About NATO Expansion), la professeure Mary Elise Sarotte raconte, à partir de documents maintenant déclassifiés, les tractations entre les États-Unis, l’Allemagne et Gorbatchev.

De toute évidence, les États-Unis et l’Allemagne ont laissé entendre, dans un premier temps, à Gorbatchev que les troupes de l’OTAN ne seraient pas stationnées dans l’ancien territoire de l’Allemagne de l’Est et, surtout, que l’OTAN n’avait aucune visée expansionniste vers les pays de l’Est.

Le secrétaire d’État américain James Baker avait même évoqué « un statut militaire spécial pour le territoire de l’Allemagne de l’Est ». Gorbatchev se contenta de garanties verbales, dans ce qui allait s’avérer un marché de dupes.

Finalement, Gorbatchev donna son accord à ce que l’Allemagne fasse partie de l’OTAN en échange de mesures destinées à lui permettre de sauver la face, soit une période de quatre ans pour le retrait des troupes soviétiques et quelques restrictions sur la présence des troupes de l’OTAN et des armes nucléaires sur le territoire de l’ancienne Allemagne de l’Est.

Gorbatchev reçut également 12 milliards de deutsche marks pour la construction d’habitations pour les soldats soviétiques et un autre trois milliards de prêts sans intérêt.

Les États-Unis avaient atteint leur but, tel que l’avait défini Robert Gates, alors conseiller à la sécurité nationale : « Achetons le départ des Soviets et que l’Allemagne paye la facture ».

Mary Elise Sarotte rappelle qu’un jeune officier du KGB, qui servait en Allemagne de l’Est, est alors retourné à Moscou plein d’amertume quant à la façon dont « l’Union soviétique avait perdu sa position en Europe ». Son nom était Vladimir Poutine.

 

Double revirement de Poutine

Dans un article publié dans le Globe and Mail, le journaliste Mark MacKinnon, spécialiste de la région, explique comment l’Ouest a perdu Poutine (How The West lost Putin, Globe and Mail, 8/03/24).

Selon MacKinnon, le retour à la Guerre froide n’était pas inévitable. Lorsque Poutine est arrivé au Kremlin, il y avait une lutte de pouvoir entre les siloviki, partisans de la manière forte et venant du KGB comme Poutine, et les réformateurs, qui étaient d’anciens collaborateurs de Yeltsin.

Poutine était alors hésitant entre les deux tendances. Comme preuve de son ouverture à l’Ouest, MacKinnon cite le fait que Poutine a été le premier leader étranger à téléphoner à Bush, au lendemain des attentats du 11 septembre, pour lui offrir sa collaboration.

La Russie partage alors des renseignements avec les services secrets américains et ouvre son espace aérien aux avions américains pour l’invasion de l’Afghanistan.

Mais les siloviki prennent de l’ascendant sur Poutine lors de l’invasion de l’Irak et des révolutions de « couleur » en Géorgie et en Ukraine. Ces deux soulèvements ont été activement soutenus par des ONG grassement financées par la National Endowment for Democracy, une organisation paravent de la CIA.

Les siloviki ont réussi à convaincre Poutine que la politique occidentale était de maintenir la Russie faible comme à l’époque de Yelstin, et de faire tomber dans l’orbite occidentale les pays autrefois dans la sphère d’influence de la Russie.

 

Pourquoi Poutine préfère Trump à Hillary

Quand Obama arrive au pouvoir en 2008, il tente de remettre les compteurs à zéro dans les relations entre la Russie et les États-Unis. Poutine joue le jeu et accepte, en s’abstenant au Conseil de sécurité des Nations Unies, l’établissement d’une zone d’interdiction de vol au-dessus de la Libye en 2011.

Mais Poutine est furieux lorsqu’il voit que les Occidentaux manquent à leur parole, transgressent la résolution de l’ONU, et aident les rebelles à renverser Kadhafi, un allié de la Russie.

Pour ajouter à l’affront, Hillary Clinton nomme comme ambassadeur à Moscou Michael McFaul, un expert dans l’organisation des soulèvements populaires contre des régimes autocrates. McFaul est l’auteur d’un livre au titre provocateur : « Russia’s Unfinished Revolution : Political Change from Gorbachev to Putin ». Ce dernier accuse carrément Hillary Clinton de lancer le signal à ses opposants de se soulever contre lui.

Aujourd’hui, avec la victoire électorale de Trump et sa victoire militaire en Syrie, Putin considère sans doute qu’il est en meilleure position pour négocier avec Trump et les États-Unis.

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