La régionalisation de l’immigration, une solution au recul du français?

2017/02/16 | Par Frédéric Lacroix

Dans le Devoir du 10 février 2017, le chef du Parti Québécois, M. Jean-François Lisée, recevait un appui de taille de la part de M. Marc Termote, professeur associé de démographie à l’université de Montréal.  M. Termote n’est pas le premier venu : c’est un des rares démographes un peu connu du grand public et il est l’ex-président du Comité de suivi de la situation linguistique de l’OQLF (2009-2016).

On se rappellera que M. Termote avait eu des démêlés avec l’OQLF en 2008, qui avait tenté, sous la présidence de Mme France Boucher, d’enterrer une de ses études de prévision démo-linguistique, étude dans laquelle M. Termote avait le malheur de prédire que les personnes parlant français à la maison seraient minoritaires sur l’ile de Montréal à partir de 2021 (c’est demain!).

Dans son texte du 10 février 2017, M. Termote entérine les mesures portant sur la langue contenues dans la « Proposition principale », qui sera débattue au congrès du PQ en septembre 2017.

Il affirme qu’« il faut saluer l’importance et le caractère structurel des mesures proposées » et que « les propositions de M. Lisée font avancer le français ». Rappelant la publication récente d’une autre étude prévisionnelle de Statistiques Canada, qui prévoit un déclin important du français au Canada et au Québec à l’horizon 2036, M. Termote appelle à une « convergence des défenseurs de la langue française au Québec ».

Je crois tout comme M. Termote qu’il faille saluer la volonté de bouger sur cette question. Cela fait vingt ans que les mauvaises nouvelles s’accumulent pour le français au Québec et l’attentisme, les appels stériles à la « vigilance », la procrastination, le refus d’agir quand ce n’est pas carrément le déni de la réalité et le mensonge nous sont servis jusqu’à plus soif par toute la classe politique autant au Québec qu’au Canada.

Tout en appuyant les mesures de M. Lisée, M. Termote y va cependant de sérieux bémols concernant deux mesures « structurelles » contenues dans la Proposition principale.

 

Régionalisation de l’immigration

M. Termote écrit qu’il est souhaitable de viser qu’il reste « une majorité nette de francophones habitant l’île de Montréal » dans l’avenir. Le recul marqué du français à Montréal étant attribuable en partie à l’intensité géographique de l’immigration internationale qui s’y établit, M. Termote affirme qu’une politique de régionalisation de l’immigration risquerait d’avoir de meilleurs effets pour ralentir le déclin du français à Montréal que de tenter de freiner l’étalement urbain comme le propose M. Lisée.  

Il faut cependant préciser que la « régionalisation de l’immigration » est un objectif de la politique d’immigration du Québec depuis des décennies. La première politique de régionalisation date de 1990. Malgré cela, bon an mal an, environ 75-80% des immigrants s’établissent à Montréal, et ce, de façon remarquablement constante.

De plus, de ceux qui s’établissent en région à leur arrivée au Québec, une majorité quitte pour s’établir à Montréal dans les années suivantes. A noter que les non-francophones quittent proportionnellement plus les régions pour aller à Montréal que les immigrants francophones, ce qui est bien une « régionalisation », mais inversée.

Dans son texte du Devoir du 10 février, M. Termote suggère que l’on régionalise une bonne partie de l’immigration internationale pour ralentir le déclin du français à Montréal. Il avait pourtant écrit dans son étude de 2008 que la « répartition régionale des entrées internationales est restée remarquablement constante au cours de la période 1986-2001 » (p.42) et que « l’efficacité de la politique de régionalisation de l’immigration apparait douteuse » (p.42).

En outre, selon cette même étude, il nous resterait seulement quatre années pour inverser la tendance avant que les francophones soient minoritaires sur l’ile en 2021. Il semble avoir changé d’idée à la fois sur l’efficacité de la « régionalisation » entre 2008 et 2017 et sur la possibilité même d’inverser la tendance « lourde » à la diminution du poids des francophones (p.102 « La part des francophones diminuera de toute manière » écrit-il). On aimerait bien savoir pourquoi.

La RMR de Montréal compte pour environ la moitié de la population du Québec et pour la moitié de son PIB. Pour régionaliser de façon importante l’immigration, il faudrait recourir à des méthodes de gestion des populations empruntées aux régimes totalitaires, ou modifier profondément la structure économique du Québec pour créer des pôles économiques susceptibles de rivaliser avec Montréal.

Bref, il faut probablement ranger la « régionalisation de l’immigration » dans la même catégorie que les résolutions de perte de poids du Nouvel An. Une bonne idée, mais nous serons toujours un peu enrobés à la fin de l’année.

 

Francisation des entreprises

M. Termote affirme que, si l’on veut rendre effective l’idée de franciser les entreprises de 25 à 50 employés il faudra au moins quintupler le budget annuel de l’OQLF afin de suivre efficacement les dizaines de milliers de nouvelles entreprises qui devront obtenir des certificats de francisation.

On parle donc de passer d’un budget annuel pour l’OQLF d’un peu moins de 25 à 125 millions de dollars annuellement. M. Termote semble douter que l’on puisse trouver quelque part la volonté politique pour rallonger cent millions de dollars annuellement au budget de l’OQLF (alors que son budget est amputé régulièrement depuis des années), ce qui catapulterait celui-ci devant un Ministère tel que le ministère des Affaires internationales et le placerait à égalité avec le ministère des Finances en termes budgétaires. Vouloir franciser la langue de travail, c’est bien, mais cela restera du vent si les moyens (considérables!) ne suivent pas.

 

Prévisions démo-linguistiques

Enfin, soulignons que les exercices de prévision démo-linguistiques dont nous disposons ne sont pas légion. Parmi les travaux les plus récents à notre disposition, mentionnons la publication par Statistiques Canada des « Projections linguistiques pour le Canada, 2011 à 2036 », diffusée en janvier 2017.  L’avant-dernière étude la plus récente se trouve être la publication de M. Termote « Nouvelles perspectives démolinguistiques du Québec et de la région de Montréal 2001-2051 », effectuée pour le compte de l’OQLF et qui remonte à 2008.

Il est intéressant de comparer brièvement les prévisions linguistiques du gouvernement du Québec (de l’OQLF avec l’étude de M. Termote de 2008) avec celles du gouvernement du Canada (Statistiques Canada avec l’étude de 2017). Une comparaison bien imparfaite car les études utilisent des méthodologies, des données et des hypothèses bien différentes. Une comparaison qui permet pourtant de voir si les deux gouvernements disposent de données prévisionnelles comparables ou divergentes.

Malheureusement, l’étude de M. Termote ne fournit pas de point de données pour l’année 2036. On peut cependant établir une valeur pour 2036 en interpolant linéairement les données de l’étude de l’OQLF entre les années 2026 et 2051. Une petite erreur est introduite en faisant cela, car il est entendu que les processus en cause ne sont pas strictement linéaires.

Dans le Tableau 1, je recopie les chiffres fournis dans l’étude de M. Termote pour le scénario « immigration forte » à 55 000 immigrants par année (tableau 14), car il s’agit de la prévision qui colle le plus à la réalité des dernières années. J’ai utilisé la moyenne de trois scénarios de projection fournis aux graphiques 3a et 3b de Statistiques Canada pour la comparer aux données de M. Termote.

Note : Les incertitudes d’interpolation font en sorte que le total Francophones+Anglophones+Allophones puisse ne pas donner 100 dans certains cas.

*Statistiques canada fournit 14% comme chiffre dans un scénario de forte immigration et 11,5% autrement.

Le tableau 2 fournit les données de référence pour le recensement de 2011.

On constate au tableau 1 qu’aussi bien l’OQLF que Stat Can prévoient que les francophones, définis selon la langue parlée à la maison, seront minoritaires sur l’ile de Montréal en 2036. A n’en pas douter, cela aura de profondes répercussions sociales et politiques.

Dans le reste de la RMR de Montréal (hors de l’ile), on remarque d’importants décalages entre les séries de données. M. Termote prévoit qu’il y aura 81,2% de francophones alors que Stat Can n’en prévoit que 73%. D’un côté on prévoit une quasi stabilité (Termote) et de l’autre (Stat Can), on anticipe une importante baisse. Dans les deux cas cependant, on prévoit une baisse du pourcentage de francophones dans la RMR de Montréal prise dans son ensemble.

Il est à noter que dans l’ensemble des scénarios présentés par M. Termote, le pourcentage d’anglophones sur l’ile de Montréal et au Québec est à la baisse (ou constant dans un scénario « extrême ») et suit ainsi une évolution similaire à celle du pourcentage de francophones, ce qui a permis à de nombreux chroniqueurs de conclure  qu’il y aurait aussi bien recul du français que de l’anglais au profit du groupe « allophones » à l’avenir et que la situation n’était donc pas si pire (fallait-il comprendre).

Or, Statistiques Canada prévoit une augmentation du poids des anglophones à la grandeur du Québec et dans la RMR de Montréal pour 2036, ce qui constitue un reversement de la tendance des dernières décennies qui avait vu le poids des anglophones se réduire continûment. La réalité de ce renversement de tendance a été mise en évidence dans le recensement de 2011 pour la première fois.

Le tableau que Statistiques Canada nous dessine pour 2036 est donc le suivant : important recul du français, avancée de l’anglais et importante augmentation du groupe allophone. L’OQLF, de son côté, prévoit un recul du français et de l’anglais et une augmentation du poids des allophones. La réalité de l’avancée de l’anglais a été prouvée par les données de recensement de 2011. Bref, le gouvernement du Québec ne dispose pas de données prévisionnelles fiables…

Il est curieux que Québec n’ait pas à sa disposition d’outil plus récent qu’une étude de 2008 pour l’éclairer sur les impacts de ses politiques d’immigration et qu’il faille s’en remettre à Statistiques Canada pour connaitre l’avenir probable du français au Québec.

Pourquoi l’OQLF ne maintient-il pas à jour un modèle de prévision québécois tenant compte des variations annuelles de la fécondité, des volumes d’immigration, de la croissance économique, etc.? Qu’en est-il du devoir (inscrit dans la loi) de l’OQLF de suivre l’évolution linguistique et d’en rendre compte à tous les cinq ans?

En conclusion, je suis largement du même avis que M. Termote : il est en effet urgent de mettre en place des mesures structurelles en faveur du français, mais il faut aussi s’assurer qu’elles soient réellement structurelles.

Pour utiliser une analogie: supposons que vous êtes en canot sur une rivière et que vous vous approchez d’une chute qui causera votre perte. Vous vous mettrez à pagayer en sens inverse pour ralentir la course du canot. Mais ralentir ne sera pas suffisant, cela ne fera que vous faire gagner du temps. Il sera crucial, pour survivre, non seulement de ralentir, mais d’inverser la course du canot. Il est prévisible que la régionalisation de l’immigration ne fonctionnera pas. Il est aussi douteux que la francisation de la langue de travail dans les PME fonctionne en l’absence d’une hausse considérable des moyens financiers pour faire appliquer cette politique.

Bref, les mesures « structurelles » proposées par M. Lisée risquent bien de continuer à « faire avancer le français », mais en direction de la chute.

En passant, la comparaison du canot sur une rivière est tirée du livre Sortie de secours de Jean-François Lisée, publié en 2000.

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