Faire partie d’un « nous » rassembleur

2017/04/04 | Par Nadia El-Mabrouk et Diane Guilbault*

En tant que citoyens québécois, dont plusieurs originaires de pays musulmans, nous souhaitons contribuer à mettre en place des solutions durables pour contrer la discrimination et toute forme d’exclusion au Québec, et participer à un dialogue constructif permettant, comme le dit Boucar Diouf, des « raccommodements raisonnables » pour renforcer le tissu social.

Nous aspirons à une société où les nouveaux arrivants se sentent accueillis et soutenus et où la société d’accueil se sent respectée, appréciée et rassurée.

Dans ce contexte, nous nous questionnons sur le bien-fondé de la consultation publique qui vient d’être annoncée par le ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion (MIDI) sur le racisme et la discrimination systémique.

En effet, plusieurs chercheurs et experts, dont nous saluons la présence dans le comité-conseil, ont participé à une telle consultation en 2006 qui a donné lieu à un plan d’action gouvernemental étoffé, publié en 2008 sous le titre La diversité : une valeur ajoutée pour favoriser la participation de tous à l’essor du Québec. Il s’agirait maintenant d’aller de l’avant et de mettre en œuvre ces recommandations. Pourquoi retourner à la case départ ?

Mais surtout, une telle consultation pourrait contribuer à nourrir les conflits. Nous nous inquiétons, tout particulièrement, de la présence dans le comité-conseil de représentants associatifs dont les positions idéologiques tranchées participent au climat très tendu qui règne actuellement au Québec. Plutôt que de bâtir des ponts, ces protagonistes d’une commission sur le racisme systémique contribuent à ériger des murs. Leur vision binaire du monde, « racistes/racisés », « oppresseurs/opprimés », « islamophobes/musulmans », divise les Québécois et instaure un ton belliqueux qui participe à jeter de l’huile sur le feu. Leur simplification à outrance des enjeux sociaux s’apparente à du populisme et a pour effet d’évacuer toute recherche constructive de solutions.

 

Envenimer le climat social

Plusieurs personnes nommées au comité-conseil ont d’ailleurs vertement critiqué les capsules produites par le MIDI présentant des immigrants bien intégrés au Québec. Pour ceux qui misent davantage sur la confrontation et le ressentiment, montrer le côté positif de l’intégration serait une campagne qui se « moque de la diversité » (Le Devoir, 3 décembre 2016). Voilà pourquoi, une consultation publique menée par ces personnes risquerait d’envenimer le climat social et nourrir un cercle vicieux de rejets et d’affrontements, en plus d’alimenter l’extrême droite.

Pour intégrer tous les Québécois au marché du travail, il nous faut sortir des discours creux et mettre en œuvre le plan gouvernemental élaboré depuis maintenant une dizaine d’années.

Les mots ne suffisent pas et il faut passer aux actes. Mais ces actes, c’est l’accès à l’emploi pour les minorités exclues, et non pas le rejet de la laïcité.

Nous considérons irresponsable la négation systémique du droit collectif des Québécois d’avoir un État laïque, comme l’a soulevé Me François Côté dans son mémoire sur le projet de loi 62. Nous croyons que seule une véritable laïcité peut favoriser l’inclusion de tous les citoyens, la cohésion sociale et le rapprochement interculturel.

De plus, les accommodements religieux, perçus comme des privilèges accordés au détriment des règles communes, ont parfois des effets pervers qui minent les efforts d’intégration de certains groupes. Dans le cas de l’islam, c’est une minorité revendicatrice de fondamentalistes qui participe à stigmatiser l’ensemble des musulmans et à compromettre ainsi leurs chances d’insertion dans le monde du travail. Il serait temps de mesurer le réel impact de telles mesures d’accommodement sur l’insertion socioprofessionnelle des immigrants.

Nous voulons être reconnus en tant que citoyens et non en tant que membres de groupes religieux ou ethnoculturels ou encore selon notre couleur de peau.

Il est insupportable de se voir réduits à un statut de « racisés » ou de « Blancs ». Il est tout aussi insupportable de ramener à une dualité « privilégiés/opprimés » une multitude d’enjeux sociaux comme la reconnaissance des diplômes, la discrimination à l’embauche, la sous-représentation dans les médias ou la demande de lieux de cultes. C’est ce qui ressort de la lettre collective « Lutte contre le racisme : des paroles aux actes » (Le Devoir, 25 mars), signée pourtant par des universitaires, titulaires de chaires de recherche, sociologues renommés qui semblent simplifier à outrance le débat public.

Nous appelons à une politique d’intégration courageuse et non partisane se basant sur des données fiables et des mesures éprouvées émanant d’experts, et non pas improvisées sur la base d’accusations gratuites lancées dans le cadre d’une consultation publique qui risquerait fort d’envenimer davantage le climat social.

Nous voulons faire partie d’un « nous » rassembleur qui aspirons à une société apaisée parce qu’elle prend les bonnes mesures pour lutter contre les discriminations et le racisme, sans exacerber les antagonismes entre les différents groupes de citoyens québécois.

* Nadia El-Mabrouk, professeure au département d’informatique de l’Université de Montréal ; Diane Guilbault, vice-présidente de Pour les droits des femmes du Québec ; Léon Ouaknine, essayiste, ex-membre du Conseil des communautés culturelles et de l’immigration ; Salimata Ndoye Sall, intervenante sociale.

Signataires :

Louise Beaudoin, ancienne ministre ; Bernard Émond, cinéaste ; Zabi Enayat-Zada, essayiste ; Mohand Abdelli, ingénieur à la retraite ; Nora Abdelli, ingénieure chimiste ; Fatima Aboubakr, directrice adjointe en garderie ; El Mostapha Aboulhamid, professeur retraité au département d’informatique de l’Université de Montréal ; Claude André, professeur en science politique ; Rachad Antonius, professeur au département de sociologie de l’UQAM ; Daniel Baril, vice-président du Mouvement laïque québécois ; Frédéric Bastien, historien ; Leila Bensalem, enseignante ; Anne-Marie Bilodeau, juriste ; René Bolduc, professeur de philosophie au cégep Garneau ; Samira Boualem, kinésithérapeute ; Ferid Chikhi, consultant en insertion socioprofessionnelle ; Claude Codsi, administrateur ; Hugues Cormier, professeur agrégé et médecin psychiatre à la faculté de médecine de l’Université de Montréal ; François Doyon, enseignant en philosophie au cégep de Saint-Jérôme ; François Dugré, enseignant en philosophie au cégep de Saint-Hyacinthe ; Chantal Faubert, fonctionnaire fédérale, Montréal ; Aziz Fares, auteur et journaliste ; Yolande Geadah, auteure ; Susana Hernandez De Reale, administratrice, Université de Montréal ; Nacer Irid, ingénieur ; Hassan Jamali, professeur retraité et écrivain ; Carolyne Jannard, thérapeute en relation d’aide ; Yves Laframboise, ethnohistorien et auteur ; Thérèse Lamartine, écrivaine ; André Lamoureux, département de science politique de l’UQAM, porte-parole du Rassemblement pour la laïcité ; Gérald Larose, professeur invité à l’École de travail social de l’UQAM ; Karim Lassel, consultant en développement organisationnel ; Francine Lavoie, porte-parole de Laïcité capitale nationale ; Hélène Lyonnais, citoyenne ; Leila Lesbet, enseignante ; Claude-Émilie Marec, doctorante et chargée de cours à l’UQAM ; Martin Marier, enseignant en philosophie au cégep de Saint-Hyacinthe ; Pierre McKenzie, professeur au département d’informatique de l’Université de Montréal ; Elise Mayrand, orthopédagogue ; Jian-Yun Nie, professeur au département d’informatique de l’Université de Montréal ; Christian Sabourin, enseignant en géographie au cégep de Rosemont ; Monique Parent, animatrice culturelle à Trois-Rivières ; Danic Parenteau, essayiste ; Marie-Michelle Poisson, enseignante au département de philosophie du Collège Ahuntsic ; David Rand, président d’Association Libres penseurs athées ; Simon Pierre Savard-Tremblay, essayiste et sociologue ; Michèle Sirois, anthropologue et présidente de Pour les droits des femmes du Québec ; Blandine Soulmana, auteure et conférencière ; Khaled Sulaiman, écrivain ; Stéphane Thibodeau, citoyen ; René Tinawi, ingénieur à la retraite, professeur émérite à l’ETS, Montréal ; Johanne Villeneuve, professeure en études littéraires à l’UQAM ; Andrée Yanacopoulo, écrivaine et traductrice ; Karim Zakaria Nini, doctorant en littérature comparée et générale à l’Université de Montréal.

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