Partis souverainistes vs pétrole albertain

2017/04/13 | Par Renaud Lapierre

L’auteur est ex-sous-ministre adjoint à l’énergie, coordonnateur de la rédaction de la première politique énergétique du Québec et ex-membre du CA de SOQUIP et NOUVELER

Maintenant que, sur le territoire québécois, le projet de pipeline d’Enbridge est autorisé ; que celui de Trans-Canada est en processus d’évaluation ; que le transport du pétrole sur le Saint-Laurent, à partir de Sorel par superpétrolier, est effectif ; et, enfin, que le transport du pétrole par train a explosé, on le sait, nombre d’environnementalistes et certains partis politiques (dont le Parti québécois [PQ], Québec solidaire [QS] et l’Option nationale [ON] ) s’y sont opposés ou ont demandé de multiples ajustements à ces activités.

Aussi limpide que l’eau d’un ruisseau, le plan politique du gouvernement Trudeau demeure de sortir le pétrole albertain à tout prix, le Québec, pour sa part, continue d’être une voie de passage incontournable. Alors, comment profiter de ce qui paraît inéluctable ? Comment en faire un atout, dans le discours indépendantiste, et, du même coup, y faciliter la reprise du pouvoir ? Doit-on s’obstiner à marteler un plaidoyer négatif — de victime — ou de préférence, constater de manière réaliste la situation et se définir une stratégie proactive d’autant plus qu’aujourd’hui le pétrole albertain envahit déjà le territoire ?

Quelles sont les évidences ? Il apparaît que seul le projet Énergie-Est est vraiment encore un enjeu puisque toutes les autres options de transport, sur notre territoire, sont déjà en cours. Pourquoi ? Parce que, pour l’essentiel, ils sont de compétence fédérale et que d’autre part, le gouvernement libéral les accepte d’emblée.

Devant ces faits, à quelle analyse le mouvement indépendantiste, partis souverainistes confondus, devrait-il se livrer ? Au-delà de la vigilance envers l’environnement qui doit demeurer l’axe principal de l’argumentaire, et puisque la position officielle de ces partis est nettement et à juste titre d’être contre le projet Énergie–Est, comment peut-on ajouter une dimension à cette situation qui rendrait notre discours non pas seulement environnementaliste, mais beaucoup plus stratégique ? Et que répondre à la question cruciale suivante : que fait-on, une fois au pouvoir, devant cette utilisation de notre territoire ?

Soyons réalistes ! Devant ces usages déjà très concrets, et l’éventualité malheureuse où le projet Énergie-Est serait autorisé, quelle devrait être la position des partis souverainistes face au Québec-pays ? L’analyse paraît claire comme le jour : en position de négociation, le Canada devra tenir compte de l’impact de ces installations sur son économie.

Si, de ce qui précède, nous tirons le constat suivant, à savoir que des millions de barils de pétrole investissent déjà notre espace et que cette situation aura sans doute un effet stratégique bénéfique pour un Québec indépendant, dès lors, ne devrions-nous pas ajuster le discours et le compléter de notre seule opposition légitime au projet Énergie–Est ? Comment ? En exigeant que l’exploitation de notre territoire ne soit consentie que dans la mesure où nous percevrons une redevance en contrepartie, applicable sur tout baril de pétrole qui gravite par notre territoire par train, bateau ou pipelines.

La proposition n’est pas nouvelle, la Colombie-Britannique ayant osé la revendiquer avant nous. Mais n’en restons pas là. Comme le débat de la péréquation revient incessamment hanter le paysage d’un Québec-pays, proposons explicitement par un engagement ferme que les sommes qui seront générées par ces redevances (une taxe, par exemple, de1$ le baril sur tous les barils pas consommés au Québec  pourrait rapporter des centaines de millions par année) soient dépensées par le Québec comme suit :

  • 40 % de ces sommes seraient réservés pour créer un fonds de protection en cas d’accidents environnementaux ; ce fonds serait créé pour couvrir la part québécoise, si le fédéral prend l’engagement de réserver annuellement un fonds de taille identique pour la même fin. Entendu que les promoteurs au premier chef devraient offrir des garanties suffisantes en réservant des montants adéquats.
  • L’autre 60 % serait alloué exclusivement pour encourager la création de nouveaux emplois, augmenter le PIB de façon à diminuer la péréquation (la redevance la diminuant déjà) et surtout, appuyer des technologies aptes à limiter notre consommation de pétrole importé. Il serait réparti en parts égales, pour, d’une part, le développement sur notre territoire de technologies vertes, le transport électrique y compris, et d’autre part, l’appui au développement des PME manufacturières ainsi que celles qui sont présentes ou qui sont à créer dans les régions.

Cette approche permettrait aussi de dire à nos concitoyens que l’apport du Québec aux subventions fédérales du pétrole albertain pourrait trouver écho dans leur propre économie, la balle étant ainsi renvoyée dans le camp fédéral et à l’équipe libéral en ce qui concerne la réponse à donner à cette proposition. S’ils rétorquent que c’est non — comme cela est plus que prévisible —, alors pourquoi ne pas leur indiquer que, dès lors, nous comptons déclencher un référendum dans lequel nous demanderions à nos citoyens la permission de procéder à imposer pareille taxe ? Les indépendantistes devraient y réfléchir, car voilà l’illustration d’un discours proactif qui a davantage de possibilités d’attirer aux partis souverainistes les indécis que celui qui s’inscrit dans le rôle de la victime, dont le bilan montre, depuis plus de 40 ans, l’inefficacité.

En ce qui concerne ladite incapacité constitutionnelle d’agir que l’on nous lancera avant même d’avoir pris le temps d’aller au bout de ce texte, recourir à un référendum pourrait y supplier, et au moins, donner une nouvelle position de force au Québec à l’égard du fédéral, reconstruisant un tant soit peu l’équilibre perdu. Quelle Québécoise ou quel Québécois serait contre le fait que, si l’on passe sur son terrain, cela ne mérite pas une compensation ? Existe-t-il une autre approche que de forcer le jeu pour gagner du terrain ?

Somme toute, les partis souverainistes doivent avoir un discours unique, celui du Québec-pays. Notre propre confusion nous dessert, la preuve en est faite.

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