Lettre à M. Jean-Luc Mélenchon

2017/04/21 | Par Pierre Jasmin

Votre résolution courageuse de sortir la France de l’OTAN suscite l’espoir et la solidarité de plusieurs Artistes pour la Paix. Hollande croyait aux bombes; or, on connaît les conséquences funestes des bombardements en Afghanistan, en Irak, en Syrie, en Libye et au Mali : des millions de morts et de réfugiés et sur ce dernier sujet, l’accueil de la France reste méritoire, mais pour combien de temps, sous les coups de boutoir populistes de l’amie de Donald Trump, Marine Le Pen ?

Comme vous savez, vingt millions d’Africains de l’Est sont en danger de mort aujourd’hui, à cause des guerres appuyées par l’Arabie saoudite qui ont aggravé les pénuries d’eau potable et de nourriture : l’admirable Secrétaire général de l’ONU Antonio Guterrez, qui était avant sa nomination responsable du Haut-Commissariat pour les Réfugiés de l’ONU, appelle à une solidarité internationale, demandant aux pays occidentaux de sacrifier chacun le budget d’un seul de leurs bombardiers offensifs : l’argent ainsi épargné, s’il était attribué à l’UNICEF, sauverait des millions de vies d’enfants ! Et un tel geste enclencherait une nouvelle image de nos pays gagnant ainsi en dividendes de paix et freinerait sans doute l’escalade fanatique désespérée des djihadistes.

Vous seul semblez avoir compris cette situation d’urgence (avec le Parti de la Démondialisation dont j’ai déploré qu’il ne s’appelait pas « parti de l’altermondialisation » et dont j’ai interrompu les communications, à cause de leur irresponsable politique de boycott du vote à la présidentielle).

J’écrivais le 2 février 2016 à l’éditorialiste Jean Daniel les mots suivants que vous pouvez sauter en vous rendant page 4 à la section « la France qui nous inspire » :

« Vous êtes le journaliste dont les opinions importaient le plus à mes yeux, comme je vous l’avais écrit le 27 mai 2014 [1]. Artiste pour la Paix (APLP [2]), je ne     peux croire que vous assistez sans haut-le-cœur à la militarisation du parti socialiste. Vos prises de position récentes m’incitent à adresser ce nouveau courriel en c. c. au journal Humanité, qui à mes yeux représente désormais, enfin éloigné du dogmatisme de Georges Marchais, le vrai visage ouvert, libre, égalitaire et fraternel de la France journalistique contemporaine.

Glissement militariste de la France

Voici quatre dates suggérées qui illustrent selon moi les étapes cruciales du déplorable glissement militariste qu’ont vécu la France, puis le parti socialiste, autrefois inspirés par Jean Jaurès et Léon Blum :

  • 11 mars 2009 : sous Sarkozy, sans réelle contestation socialiste, la France adhère à l’Organisation du Traité d’Atlantique Nord (dont les APLP avaient en vain réclamé l’abolition dès 1991, peu après la dissolution du Pacte de Varsovie). L’OTAN, une alliance militaire, draine plusieurs fois le budget que les nations accordent parcimonieusement à l’ONU, l’UNICEF, l’UNESCO, l’UNIDIR et les autres instances onusiennes, dont les Casques bleus qui souffrent cruellement du manque de soutien des nations occidentales.
  • mars à septembre 2011: l’OTAN lance son attaque contre la Libye, encouragée par l’irresponsable tribun Bernard-Henri Lévy [qui appuie maintenant Macron]; commandée par le général canadien Charles Bouchard, son mandat était de protéger les insurgés islamistes de Benghazi [3]. Au lieu de quoi, le général [4], sous influence d’une politique impérialiste, a choisi de bombarder le gouvernement Kadhafi, jusqu’à son anéantissement. Sans regretter le tyran libyen, force nous est de constater que le général canadien a trahi, ce faisant, le mandat confié par le Conseil de sécurité de l’ONU, causant une perte subséquente de confiance de la part de la Chine et de la Russie. L’unanimité du Conseil de sécurité n’est hélas pas la seule victime de ces bombardements : les armes de la Libye se retrouvent dans les mains de groupes islamistes nord-africains, se frayant un chemin à travers le Niger et le Mali (où la France intervient militairement), jusqu’au Burkina Faso limitrophe et aussi en Égypte, au Soudan, au Yémen en guerre civile, en Côte d’Ivoire et même en Syrie, etc.
  • mai 2012 : élection du gouvernement dit socialiste de François Hollande qui ne remet pas en cause le lien de la France avec l’OTAN; pourtant, un de Gaulle de droite, même à l’époque d’une URSS agressive qui aurait davantage justifié cette alliance, la voyait, avec raison, dangereuse pour l’indépendance française. Hollande n’adressera aucune critique aux aventures militaristes de l’OTAN, encourageant même ses dérives de la Géorgie jusqu’en Ukraine, sans mentionner ses bombes nucléaires imprudemment stationnées en Turquie à quelques kilomètres de positions DAESCH en Syrie du Nord.
  • Quant à ses propres bombes nucléaires drainant un budget annuel de dizaines de milliards d’euros, jamais Hollande n’a pris l’initiative du moindre geste en vue de les abolir, comme le réclament ICAN.org (International Coalition to Abolish Nuclear Weapons) et le ministre des Affaires extérieures autrichien Sebastian Kurz, avec son Appel humanitaire auquel ont adhéré plus des deux tiers des pays de l’ONU, la Croix-Rouge et le pape François, à l’insu de la population désinformée par les médias de droite, auxquels l’OBS appartient désormais.
  • août 2013 : la France voulait alors bombarder la pauvre population syrienne, dont un quart de million [aujourd’hui, 320 000 pour les chiffres les plus conservateurs] a maintenant succombé sous le feu des bombes. Heureusement, une initiative de la Russie, appuyée par l’ONU, provoqua l’annihilation des armes chimiques de Bachar al-Assad par un groupe de lutte contre les armes à destruction massive, dont seule la Norvège a souligné l’exploit en lui accordant le Prix Nobel pour la Paix 2013: il s’agit de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OPCW), dont deux représentants, y compris un militaire canadien, posent fièrement sur la photo annexée avec M. Ban Ki-moon. [Il faut remettre en question la version officielle médiatique des événements du 4 avril 2017, version trop commode qui a eu pour effet de provoquer le bombardement par Trump de la Syrie].

Je suis éberlué de lire l’OBS chaque semaine où des gens informés ignorent comment enrayer le phénomène de vases communicants liant baisse de popularité de la gauche socialiste et montée de l’extrême droite. L’explication nous en semble simple : le président Hollande par ses discours vengeurs islamophobes et son recours à son porte-avions et à ses bombardiers a fait une politique de droite militariste. Aussi bien voter extrême-droite, se disent certains électeurs, inquiets de l’arrivée massive d’immigrants, puisque des médias sans boussole assimilent ces flux d’entrée et de sortie de Syrie à des éléments radicalisés et violents. Or, la guerre aux terroristes ne peut pas être menée comme une guerre traditionnelle : les bombes larguées du haut des airs sur des populations et leurs domiciles ne font que créer davantage de terroristes vengeurs dans la population croissante de réfugiés. Équation simple, que les médias politically correct refusent.

Gilles Bibeau, professeur émérite à l’Université de Montréal, révèle dans son livre Généalogie de la violence :

« Sous la présidence socialiste de François Hollande, le secteur économique qui a connu la plus grande croissance est celui de l’industrie des armes. Les entreprises         d’armement ont contribué en moyenne à 24 % du total des exportations françaises sur la période allant de 2010 à 2013. Selon les chiffres présentés par le ministre      de la Défense Jean-Yves Le Drian [qui a aussi rejoint le camp Macron], les commandes nouvelles d’armements à l’exportation ont grimpé de 43 % en 2013, pour atteindre 6,87 milliards d’euros. Dans le seul domaine des avions de combat multi-rôles, Dassault a annoncé la vente, pour 2015, de 24 Rafales à l’Égypte et de 24 autres au Qatar ; des négociations sont en cours pour de possibles    livraisons de   36 appareils à l’Inde et d’un nombre encore non déterminé à l’Arabie saoudite. La    France se situe aujourd’hui au troisième rang pour la fabrication d’armements, immédiatement après les États-Unis et la Russie. »

Fin de cet extrait de lettre à M. Daniel pour laquelle nous n’avons reçu aucune réponse.

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La France qui nous inspire est la vôtre, ainsi que celle

- de Christine Taubira qui a démissionné pour préserver la justice française d’un projet de loi déshonorant créant deux sortes de citoyens;

- des artistes martyrs de Charlie Hebdo;

- véhiculée par Dominique de Villepin, qui prouve combien les notions de gauche ou de droite sont bousculées par les questions de paix, comme par celles d’écologie. En contraste des pénibles rodomontades patriotiques avec excès de drapeaux et de Marseillaises de François Hollande, il a fait le lucide constat, lors d’une entrevue sur BFM TV, que le « terrorisme islamique » est « l’enfant monstrueux de l’inconstance et de l’arrogance de la politique occidentale. » C’était dans la droite lignée de son discours historique comme ministre des Affaires extérieures à l’ONU où la France osait courageusement interpeller et contredire, avec l’aide du Canada de Jean Chrétien, les Blair et Bush dans leur désastreuse aventure militariste en Irak en 2003;

- de la COP21 ralliant à Paris en décembre 2015 l’humanité entière autour de l’objectif incontournable de deux degrés maximaux de réchauffement permissible, sans hélas réussir à cristalliser ce modèle par des objectifs mesurables contraignants;

- qui a accordé la Légion d’honneur à notre collègue professeure de l’Université du Québec à Montréal, Corinne Gendron, pour sa définition raisonnée du développement viable et de l’acceptabilité sociale qu’elle nous communiquait au printemps 2015 [5];

- de voix françaises ayant compris l’avertissement lancé par nos artistes amérindiens Samian APLP2015 et Alanis Obomsawin, cette dernière réaffirmant lors de l’hommage que les APLP lui ont rendu en février 2015 sa célèbre admonestation:

 

Lorsque le dernier arbre sera coupé,
Le dernier poisson pêché,
Et la dernière rivière polluée,
Que respirer l’air vous rendra malade,
Vous réaliserez trop tard que la richesse n’est pas à la banque
Et que vous ne pouvez manger l’argent.

 

C’est enfin la France des Georges Brassens, Jacques Brel, Albert Camus, Léo Ferré, Jean Giono, Pierre Perret, Jean Ferrat, Colette Magny, Romain Rolland, Albert Schweitzer, Boris Vian, Serge Gainsbourg, Jacques Prévert etc. et celle qui a accueilli les réfugiés Jorge Semprun, Iannis Xénakis, Mikis Theodorakis, Mistlav Rostropovitch, Pablo Casals, Yves Montand et Pablo Picasso qui éclairaient jadis le chemin humaniste du monde.

Aujourd’hui, les points de vue pacifistes sont ignorés, même par la plupart des médias de gauche, tandis que l’extrême droite, sournoisement unie dans son racisme primaire, se fait du capital politique contre les malheureux réfugiés et que la France de droite se perd dans de vagues discours économiques pervers au profit des industries du pétrole, du nucléaire, de l’informatique et des avions et drones militaires. Au secours !

LA FRANCE DOIT ET PEUT RETROUVER SON CHEMIN. Merci, M. Mélenchon, de regrouper les forces saines de la France pro-paix et écologique.

Avec mes hommages,

Pierre Jasmin
professeur honoraire de l’Université du Québec à Montréal 

Addendum Voici un tout petit exemple de politique non militariste et féministe que nous suggérions il y a dix ans, en solidarité avec le voyage en Afrique centrale de l’actuelle Secrétaire générale de la francophoniela très honorable Michaëlle Jean, alors Gouverneure générale du Canada [6]. Rappelons ici la devise de la Fondation Michaëlle Jean dirigée par son mari français Jean-Daniel Lafond: le pouvoir des arts contre la violence et pour mieux vivre ensemble. On pense à ce qu’une simple campagne anti-excision aurait pu accomplir en Afrique centrale, Asie du Sud-Est et au Moyen-Orient (y compris la Turquie aujourd’hui fascisée et anti-Kurde, dont la France culturelle de gauche avait compris le combat mené par ses femmes indépendantes, en commanditant l’envoi du film Mustang comme candidat du meilleur film étranger aux Oscars 2016). Tous ces pays sont hantés hélas par des milliers d’enfants-soldats, y compris des jeunes filles fanatisées et mutilées, armées de kalachnikov.

 


 

[1] Avec pour seul résultat positif l’abolition de la peine de mort en 1981, le PS était déjà devenu, sous Mitterrand et son ministre Roland Dumas (scandale Elf), un parti affairiste, gangrené d’hommes d’affaires soucieux d’enrichir leurs industries militaires au détriment du bien commun de la France. 

[2] Les Artistes pour la Paix voient le jour à Montréal en 1984 en joignant l’organisme international Performing Artists for Nuclear Disarmament, co-présidé par le chanteur américain Harry Belafonte et l’actrice suédoise Liv Ullmann. Soutenant l’idéal de contribuer à une paix durable par le désarmement et la justice sociale, son assemblée générale annuelle souveraine élit une douzaine de membres d’un conseil d’administration qui fonctionne selon les règlements démocratiques d’une charte qu’on peut consulter sur le site http://www.artistespourlapaix.org.

Lettres ouvertes aux journaux, spectacles, concerts, expositions et encans d’œuvres d’art, conférences, soirées de poésie, tables rondes, articles divers, prises de position féministes, anti-racistes et anti-sexistes (pro-LGBTQ) sur le site web, nomination d’unE artiste pour la paix de l’année (au Québec) chaque 14 février, mémoires adressés aux comités permanents de la Défense et des Affaires étrangères ou à des commissions, envois massifs à des milliers d’artistes permettent de susciter une réflexion sur les grands enjeux de paix et de militer contre l’accroissement des dépenses militaires mondiales : 1800 milliards de $ en 2014, selon les chiffres du SIPRI.

Les APLP épousent les grands idéaux de l’ONU, de l’UNESCO et de l’UNICEF et s’inspirent du rapport Notre avenir à tous de Gro Brundtland (1986, traduit par des Québécois), ainsi que des rapports scientifiques du groupe Pugwash. Avec Oxfam et Amnistie internationale, les APLP prônent le monitoring et la restriction du trafic international d’armements par le Traité de Commerce des Armes (ONU) et par l’abrogation des abris fiscaux, du secret bancaire et du blanchiment d’argent.

[3] de beaux serpents qui allaient un an plus tard assassiner l’ambassadeur américain.

[4] Rappelons que la carrière militaire de 38 ans du général Bouchard a vu son aboutissement un an après sa retraite de la Royal Canadian Air Force, par sa nomination comme représentant en chef au Canada pour Lockheed Martin, la firme principale avec Northrop Grumman qui construit aux États-Unis F-35, drones et bombes nucléaires. On peut consulter sur le rapport www.dontbankonthebomb.com de l’Institut chrétien PAX et de l’organisme International Coalition to Abolish Nuclear Weapons le nombre effarant de compagnies françaises et autres qui subventionnent à coups de milliards d’euros ces nuisances militaristes. Bombarder devient une action très rentable, certains missiles coûtant plus d’un million de $ pièce (par exemple, les missiles de Trump qui se sont abattus sur la Syrie le 4 avril dernier) et les armées occidentales influencées par ces industries peuvent devenir les marteaux qui voient, en chaque situation internationale tendue, un clou qu’il faut frapper en vue de la résoudre.

[5] L’une des ruptures les plus importantes de notre époque au sein des représentations sociales résulte de l’éveil de la conscience écologique. Celle-ci a profondément bousculé l’imaginaire du progrès en questionnant le modèle de développement industriel de même que l’exploitation intensive des ressources qu’il sous‐tend. Alors qu’elle n’avait de valeur que transformée, la nature est aujourd’hui une valeur en soi et son intégrité, un bien à préserver; son exploitation ne se justifie donc qu’à condition d’apporter davantage de richesses que sa préservation sur un horizon temporel assez long pour inclure les générations futures.

[6] La paix et la cause des femmes seraient infiniment mieux servies en intervenant civilement, ailleurs qu’en Afghanistan (où échoue une part importante des [dizaines] de milliards de dollars supplémentaires consacrés à l’armement canadien) ; par exemple en Afrique où, avec un budget cent fois moindre que la somme des dépenses militaires citée, on pourrait initier une révolution culturelle, un large mouvement irréversible contre l’excision des femmes, ouvrant ainsi à des améliorations notables pour la condition et la santé des femmes, et même pour l’économie africaine en général : on appliquerait au continent noir sur une plus grande échelle le succès des microcrédits, à l’initiateur bangladais desquels fut décerné le prix Nobel de la Paix 2006. En vue de cette avancée, nous rappelons avec enthousiasme le succès remporté par la tournée en Afrique confrontée aux ravages des mutilations génitales féminines, de la Gouverneure générale du Canada, Michaëlle Jean, qui sans son état-major et avec une simplicité désarmante, a eu le courage politique de s’adresser à des parlements majoritairement masculins sur la question de l’excision pour laquelle il n’existait à peu près aucun antécédent de prise de position officielle : elle y a récolté un accueil extrêmement favorable des populations et surtout des femmes et des hommes politiques éclairés des pays concernés, bref, un succès d’estime pour laquelle elle mérite les plus chaleureuses félicitations de tous. L’excision, comme la burka ou le tchador, pratiques islamistes favorisées par la dérive waabiste de l’Arabie Saoudite, et non mises de l’avant par le Coran, minent l’Islam autant que l’autonomie des femmes, en exacerbant l’agressivité fanatique des djihadistes salafistes. Nous avons écrit « ailleurs qu’en Afghanistan » en pensant au travail extraordinaire de réconciliation des catholiques et protestants accompli en Irlande par le général canadien De Chastelain, profitant de mille fois moins d’argent en aide canadienne que celui gaspillé en Afghanistan et profitant surtout de la complicité de la prix Nobel de la Paix 1976 Mairead Maguire, également active médiatrice en Syrie avec notre amie Mère Agnès-Mariam de la Croix.

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