L’attractivité des cégeps anglophones, un problème montréalais?

2017/05/29 | Par Frédéric Lacroix

On entend parfois dire que la question de la « loi 101 au cégep » polluerait le débat pour tout le Québec alors que l’attractivité démesurée des cégeps anglophones serait un problème local concernant l’île de Montréal exclusivement. Cela a été rondement formulé par, entres autres, le Président du PQ de la Capitale Nationale, dans un billet de blogue récent. M. Laberge s’oppose à la « loi 101 au cégep » pour deux raisons principales. Il faut, dit-il, éviter « la tentation des solutions mur à mur » et éviter les solutions qui sont en fait « une revanche sur le passé ».

J’avoue ne pas saisir en quoi la loi 101 au cégep serait une forme de « revanche sur le passé ». Est-ce à dire qu’il s’agit d’un combat passéiste et démodé, un peu comme une compagnie qui sortirait un lecteur de cassettes VHS haute définition à l’ère de Netflix?  Ou bien est-ce à dire que la « question linguistique » ne se pose pas dans la région de Québec? Cela n’est pas clair pour moi.

Quant à l’injonction d’éviter les solutions « mur à mur », cela revient à dire grosso modo que le cégep anglophone n’est pas un problème à Québec et que le problème concerne la région de Montréal exclusivement. Est-ce vraiment le cas?

 

L’attractivité du cégep anglophone est-elle négligeable pour la région de la Capitale Nationale?

Il existe trois cégeps de langue française à Québec (Garneau, Sainte-Foy, Limoilou) et un seul cégep de langue anglaise (Saint-Lawrence). Afin d’établir un portrait précis de la fréquentation relative de ces cégeps, j’ai obtenu les dernières données d’inscription pour la région de la Capitale Nationale du ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES) pour les 5 dernières années (2012-2013 jusqu’à 2016-2017). J’ai aussi obtenu les données de demandes d’admission au cégep Saint-Lawrence (CSL) – après un refus et l’utilisation de la Loi sur l’accès à l’information- pour les 5 dernières années (2012-2017).

Pour l’année scolaire 2015-2016, le MEES indique qu’il y a 20 448 étudiants inscrits à des DEC préuniversitaires ou techniques dans des établissements privés ou publics et qui étudient en français. Le chiffre correspondant pour ceux qui étudient en anglais est de 950. Seulement 4,65% de l’effectif du cégep étudie en anglais à Québec. A première vue, cela est peu.

Le portrait change si on fait le décompte de ceux qui étudient au préuniversitaire seulement (sachant que Saint-Lawrence n’offre pas de programmes techniques, à part une partie de DEC en tourisme géré par le cégep de Limoilou). Dans ce cas, il y avait 8198 étudiants qui étudiaient en français en 2015-2016 contre 810 qui étudiaient en anglais, soit 9,9% de l’effectif. Un étudiant sur dix étudie donc en anglais au préuniversitaire à Québec, ce qui est pas mal pour une ville où seulement 1% de la population a déclaré l’anglais comme langue d’usage à la maison au recensement de 2011.

La situation est encore plus intéressante si on se penche sur les demandes d’admission et non pas seulement sur les inscriptions. En 2015, 658 étudiants avaient fait une demande d’admission à Saint-Lawrence. A noter que Saint-Lawrence n’est pas membre du système régional d’admission de Québec et que ces demandes sont donc effectivement des demandes de premier tour. De ce nombre, 318 ont été admis au préuniversitaire (48,3%). Seulement 73 (22,9%) étaient des étudiants ayant terminé leurs études secondaires dans une école anglaise, tandis que 245 (77%) terminaient leurs études dans une école secondaire de langue française. Saint-Lawrence recevait donc trois fois plus de demandes d’admission d’étudiants provenant des écoles françaises comparativement à celles d’étudiants provenant des écoles anglaises! Intéressant pour une institution dont la mission première consiste à « répondre aux besoins de sa communauté ».

Saint-Lawrence opère actuellement à pleine capacité et ne peut accueillir plus d’étudiants, ce qui est indiqué nettement par l’important taux de rejet de demandes d’admission (51,7%). L’accès à ce cégep est dans les faits contingenté par le Conseil du trésor qui ne finance pas - pour l’instant - de projet d’expansion de Saint-Lawrence qui lui permettrait d’augmenter sa capacité d’accueil. Le contraste est saisissant avec les cégeps de langue française de la région de la Capitale Nationale qui subissent actuellement une baisse démographique importante. Les cégeps francophones sont ainsi passés de 9192 étudiants au préuniversitaire en 2012 à 8102 en 2016, soit une perte de 1090 étudiants en 4 ans (13,5% de l’effectif). Saint-Lawrence, quant à lui, déborde.

Le directeur de Saint-Lawrence, M. Edward Berryman, milite activement pour que le gouvernement du Québec cesse le contingentement de Saint-Lawrence et finance des projets d’expansion de sa capacité d’accueil, ce qui aurait pour effet de drainer plusieurs centaines d’étudiants supplémentaires par année du secteur français et mènerait certainement à des fermetures de programmes et des abolitions de postes dans les cégeps de langue française à Québec. La pression augmenterait grandement pour que les cégeps « français » offrent eux aussi des programmes en anglais afin de faire concurrence à Saint-Lawrence.

Il faut savoir qu’aucune loi ne régit l’offre linguistique dans le domaine de l’éducation supérieure. Ainsi, que rien n’empêche un cégep « francophone » d’offrir des programmes en anglais et même, s’il le désire, de se transformer en cégep totalement anglophone. Certains ont flairé la bonne affaire : le Collège Mérici (qui est privé) offre maintenant des DECs « bilingues ». Le cégep de Sainte-Foy (public) a annoncé son intention d’élargir son offre de cours en anglais.

Bref, à Québec, le seul cégep anglophone a une taille bien supérieure à celle requise pour servir les besoins de la communauté anglophone (il est environ cinq fois trop gros), est rempli à pleine capacité, recrute bien au-delà de son bassin « naturel », ne subit pas la baisse démographique qui frappe les autres cégeps de plein fouet et exerce une pression pour l’anglicisation des programmes dans les cégeps de langue française.  Si le cégep anglophone occupe pourtant une place relativement petite à Québec pour l’instant, la raison en est la présence d’une seule institution et le contingentement effectif opéré par le Conseil du trésor et le MEES qui ne financent pas de places additionnelles (pour l’instant!). La situation linguistique au postsecondaire dans la Capitale Nationale est plus fragile qu’elle n’y parait et l’équilibre pourrait être chamboulé si, par exemple, le MEES ou le gouvernement du Canada finançait un projet d’expansion de Saint-Lawrence.

A Montréal, une importante enquête effectuée par l’IRFA avait démontré que le passage au cégep anglais avait des effets majeurs sur la langue de travail, la langue utilisée dans les communications privées, ainsi que le profil de consommation culturel des étudiants. L’enquête de l’IRFA avait démontré que le passage au cégep anglais à Montréal équivalait presque toujours à une sortie permanente hors du réseau francophone pour le reste du parcours scolaire, les étudiants souhaitant continuer à « pratiquer leur anglais » dans une université anglophone. En bref, le cégep anglais anglicise. On peut probablement penser que l’effet est moindre à Québec, faute de milieu anglophone d’importance, mais il n’existe aucune étude permettant d’en savoir plus. Le passage par le cégep anglophone à Québec est-il seulement l’équivalent d’un stage destiné à « perfectionner » son anglais pour un étudiant francophone ou bien cela a-t-il des répercussions plus importantes, par exemple, dans la poursuite des études universitaires en anglais à l’extérieur de Québec ou bien les choix de consommation culturelle? Il serait très intéressant de faire une étude de suivi longitudinale des finissants  de Saint-Lawrence pour nous éclairer.

Ce qui ressort néanmoins crûment de la popularité du cégep anglophone à Québec, c’est le désir de nombreux finissants du secondaire français « d’étudier en anglais ». Est-ce simplement le désir de parfaire une maîtrise de l’anglais qui serait perçue comme étant insuffisante à la sortie du secondaire? Certains signes (tels la moyenne générale requise pour entrer à Saint-Lawrence) laissent plutôt penser que ce sont les étudiants les plus à l’aise en anglais, soit ceux qui paradoxalement auraient le moins besoin de « parfaire leur anglais », qui y sont admis. Ces étudiants ne veulent pas des cours d’anglais (qu’ils auraient partout ailleurs), mais des cours « en anglais ». Nuance de taille.

Le projet politique que portait autrefois le Parti Québecois était de faire, selon la formule de Jacques Ferron, du français une « langue complète », c’est-à-dire qui puisse servir l’ensemble des sphères de la vie individuelle et collective. Ferron affirme dans son recueil Escarmouches (cité par Karim Larose) que si le français et l’anglais ont pu coexister pendant longtemps, c’est que depuis le début ils n’ont célébré qu’un «mariage blanc », les Canadiens-Français étant relégués à l’agriculture et les Anglais occupant la sphère industrielle. Aujourd’hui, le Québec étant entré de plain-pied dans la «civilisation industrielle », l’époque des «sociétés cloisonnées» est terminée et, par conséquent, anglais ou français, «l’une de ces deux langues disparaîtra du Québec». Ferron affirmait ceci il y a plusieurs décennies. La disparition du français a été évitée grâce à une loi visionnaire – la loi 101- qui a cherché à faire du français une « langue complète ». Malheureusement, l’indépendance ayant échoué, cette loi a été démantelée dans sa quasi-totalité par les juges fédéraux.

La ville de Québec semble être une illustration de la pertinence continue de la thèse des « langues complètes » de Ferron. Cette ville a connu un fort développement industriel ces vingt dernières, et les emplois autrefois concentrés dans la fonction publique « provinciale » ont été largement supplantés par des emplois du domaine privé dans le domaine de la technologie et de l’assurance. La hausse de l’attractivité du cégep anglais à Québec semble aller de pair avec cette entrée tardive de Québec dans la « civilisation industrielle ».

Le défi du Parti Québécois aujourd’hui, bien au-delà de la « loi 101 au cégep », est de formuler une doctrine linguistique qui vise à faire du français une langue « complète » tout en répondant au défi d’une jeunesse qui fait rimer « étudier en anglais » et « succès ». Les données du recensement de 2016 qui seront publiées dans quelques mois indiqueront probablement que la chute du pourcentage de francophones au Québec se poursuit. Ceci a de grandes conséquences politiques comme le PQ a peut-être réalisé… Le temps nous est de plus en plus compté.

 

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