La raison, le sens de l’histoire et la diplomatie, plutôt que les armes

2017/10/03 | Par Pierre Dubuc

Le 26 septembre dernier, jour de l’élimination totale des armes nucléaires (ONU), pendant deux courtes heures, devant environ 130 personnes, professeurs de l’UQAM – dont Corinne Gendron, Lucie Sauvé et Louise Vandelac  –  et membres des Artistes pour la Paix – dont Yvon Deschamps, Judi Richard et Daniel Lemire – réunis dans la salle Marie-Gérin-Lajoie de l’UQAM, Pierre Jasmin a présenté avec brio, à l’aide de vidéos et de diapos, l’historique des activités de l’organisme. À trois occasions, il nous a enchantés en troquant le lutrin pour le piano, interprétant des pièces de Bach, Beethoven, Mozart et Chopin.

Pierre Jasmin est la cheville ouvrière des Artistes pour la Paix. Porte-parole de l’organisme, son représentant le plus actif, il rédige à chaque semaine un texte, très élaboré, que nous publions sur le site Internet de l’aut’journal. Si les médias accordaient à l’organisme l’importance qu’il mérite, Pierre serait une des personnalités les plus connues du Québec.

Le 20 septembre dernier, en pleine crise « nucléaire » entre les États-Unis et la Corée, il se trouvait devant le Parlement à Ottawa, avec une centaine d’autres pacifistes, pour réclamer du gouvernement canadien qu’il signe, comme l’ont fait 122 autres pays et des membres de trois partis d’opposition, le Traité d’interdiction des armes nucléaires.

« Ce sont les deux-tiers des pays du monde !, s’exclame-t-il, lors d’une entrevue à l’aut’journal. Il y a 7400 maires mondiaux, dont les maires d’Amqui, de Magog et de Montréal, qui signent leur opposition aux armes nucléaires. Au Canada, 980 membres de l’Ordre du Canada ont fait de même. Mais le gouvernement Trudeau tergiverse ! »

Comment expliquer l’absence de résonnance médiatique de tels gestes et, plus largement, comment interpréter la faiblesse actuelle du mouvement pacifiste, son peu d’écho auprès de la population?

Jasmin avance des hypothèses. « Il y a tellement d’autres enjeux qui préoccupent les gens : les changements climatiques, l’exploration pétrolière des sables bitumineux, etc., etc. Les organisations syndicales qui ont, jadis, joué un rôle important au sein du mouvement pacifiste ne sont plus là. Et, de façon générale, les gens se sentent moins concernés et, bien entendu, le silence des médias ne nous aide pas. »

Il se pourrait aussi que la population se sente impuissante devant l’ampleur de la menace nucléaire. Pourtant, chez les Artistes pour la Paix, il existe un fil conducteur, tel le fil d’Ariane, qui part des armes nucléaires pour rejoindre les préoccupations quotidiennes des gens. Suivons, à cet égard, la démarche de Pierre Jasmin.

« Le gouvernement Trudeau refuse de signer le Traité d’interdiction des armes nucléaires en prétextant son appartenance à l’OTAN. Selon l’OTAN, les armes nucléaires sont la ‘‘ suprême garantie’’ de sécurité. C’est absurde! En réalité, ces armes représentent la menace suprême à notre sécurité, comme on le voit aujourd’hui avec la confrontation Donald Trump-Kim Jong-Un. Faut-il rappeler qu’un échange nucléaire même limité dérèglerait le climat global et la production agricole et provoquerait une ‘‘ famine nucléaire ’’ pouvant exterminer deux milliards de personnes ? », s’inquiète-t-il.

Et si la participation à l’OTAN est l’obstacle, pourquoi ne pas s’en retirer ou l’abroger, comme le réclament les Artistes pour la Paix depuis 1991, soit depuis la dissolution du Pacte de Varsovie? D’ailleurs, Jasmin critique sévèrement la désastreuse intervention de l’OTAN en Libye et la présence actuelle de soldats canadiens en Lettonie et en Pologne dans le cadre de l’OTAN. « Dire que le problème est la Russie est ahurissant ! Le budget militaire des États-Unis est plus important que ceux additionnés de la Russie, de la Chine, de la France, de l’Allemagne et de la Grande-Bretagne! », s’indigne-t-il.

Continuons à suivre le fil d’Ariane. « Pour plaire à Donald Trump, qui exige une augmentation de la contribution financière des pays de l’OTAN, le gouvernement de Justin Trudeau a décidé d’augmenter le budget militaire de 70 % en neuf ans, de 18,9 milliards à 32 milliards $ en 2026. Cela en excluant, bien entendu, les coûts d’opérations militaires éventuelles. »

« Nous portons le deuil, enchaîne-t-il, de programmes sociaux sacrifiés pour financer des armes. C’est ce lien que les gens ne font pas avec, par exemple, les budgets des programmes de santé sacrifiés. L’argent qui va à l’armement ne va pas à la péréquation, ne va pas aux programmes sociaux du Québec », ajoute-t-il et c’est pourquoi il prépare, avec le Mouvement québécois pour la Paix, une manifestation à Montréal, le 14 octobre.

Pierre Jasmin compte sur la présence des femmes pour relancer le mouvement pacifiste. « Elles sont antimilitaristes et moins idéologiques », souligne-t-il en mentionnant les noms de Fabienne Larouche, Alanis Obomsawim, Anaïs Barbeau-Lavalette et Janette Bertrand, que les Artistes pour la Paix ont honorées au cours des dernières années.

C’est d’ailleurs une femme, la musicologue Maryvonne Kendergi, amie de Mikis Theodorakis, qui fut responsable de l’implication de Pierre dans les Artistes pour la Paix. « Elle m’avait invité à plusieurs de leurs activités et, en 1984, j’ai succédé au chanteur lyrique Joseph Rouleau à la vice-présidence, auprès du président Jean-Louis Roux. »

Les Artistes pour la Paix accordent aussi une grande importance à leur collaboration avec les groupes autochtones, comme en fait foi la désignation comme Artiste pour la Paix de l’année 2015 de Samian, artiste multidisciplinaire d’origine algonquine. Actuellement, ils s’associent avec les Première Nations dans leur opposition au site de déchets nucléaires de Chalk River.

Pierre mentionne également avec beaucoup de fierté que les Cris ont donné 20 000 $ pour la tenue, en 2015, du Symposium international de Québec sur l’uranium par Ugo Lapointe. « Même si les médias ont peu couvert le symposium, où Gilles Vigneault est venu chanter sa chanson contre l’uranium, la déclaration d’une centaine d’intervenants de cinq continents à cette occasion a réussi à arracher au BAPE un moratoire sur l’exploitation de l’uranium au Québec. »

Du nucléaire, on revient donc au point d’origine, l’uranium. Toujours le fil d’Ariane…

 

Photo : http://passemot.blogspot.ca

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