Débattre sans haine ni racisme

2017/12/08 | Par Pierre Jasmin

Photo Canadian Press - HuffPost Québec Cérémonie du 6 décembre 2017

L’auteur fait partie des Artistes pour la paix et est co-président d’honneur du Mouvement Québécois pour la Paix

 

François Charbonneau et Patrick Moreau de la revue Arguments écrivent justement :

 «Comme jadis les paroissiens acquiesçaient aux paroles prononcées en prêche par un unanime "amen", nous cliquons "j’aime" à l’unisson». Le débat ne se porte pas bien ; c’est un constat que l’on fait communément aujourd’hui. La faute en incombe, au choix :

-  aux réseaux sociaux et à Internet, qui enferment chacun dans des communautés affinitaires, fractionnant l’opinion publique en autant de tribus adossées à des convictions d’autant plus inébranlables qu’elles n’ont guère l’occasion d’être remises en question ;

- ou alors à un retour en force, en ce début de XXIe siècle, des idéologies qui n’avaient bien sûr jamais totalement quitté la scène, mais dont on avait pu croire, à la suite de la chute du communisme, qu’elles relâcheraient quelque peu l’emprise manichéenne qu’elles exerçaient sur les esprits [qu’en est-il du retour en force du capitalisme sauvage néo-libéral et colonialiste, une donnée qu’auraient dû objectivement ajouter les deux auteurs?] ;

- peut-être aussi, tout simplement, à cette conviction d’avoir raison qui s’enracine au plus profond de la psyché individuelle et qui transforme au final la plupart de nos discussions, même argumentées, en dialogue de sourds.

 

Le débat, pilier de la démocratie

Nous préférons ainsi trop souvent, à la confrontation rigoureuse des idées, l’anathème, la petite phrase assassine qui envoie l’adversaire dans les cordes, l’amalgame pervers qui disqualifie automatiquement son opinion et le contraint à adopter une position défensive, quand ce n’est pas le silence, qui s’attache à ignorer superbement le point de vue opposé, à faire un peu hypocritement comme s’il n’existait pas. Quelle que soit l’attitude privilégiée, le discours adverse n’est que rarement sérieusement discuté, pris en compte pour lui-même, n’offrant, au mieux, à travers une caricature, que matière à dérision ou à dénonciation virulente.

Et c’est dommage, car il convient de rappeler cette évidence que le débat est fondamental en démocratie, régime dans lequel l’opinion publique doit être dûment informée et instruite afin de pouvoir faire des choix éclairés, tout comme il l’est d’ailleurs dans le domaine de la réflexion et des idées, puisqu’on ne peut éprouver la pertinence et la cohérence des hypothèses que l’on formule, comme la solidité de ses arguments, qu’en les exposant au jugement d’autrui, donc en acceptant de débattre avec lui.

 

Débats acrimonieux

Fin novembre, quatre textes paraissent dans l’Aut’Journal, remettant en question ma prise de position du 17, inscrite comme « polémique »[1]. En comptant l’artillerie lourde des Richard Martineau-Sophie Durocher-Mathieu Bock-Côté dans le Journal de Montréal du 13 au 15, quel étonnant foisonnement pour dénoncer les motifs pacifiques contre la haine et le racisme d’une SIMPLE MANIFESTATION, condamnée avant même sa tenue par un cinquième article, celui du 10 novembre par Yves Claudé. Dire que notre manif du 14 octobre contre l’OTAN était passée inaperçue!

Le premier de ces textes au titre incendiaire (les empoisonneurs du vivre-ensemble) prône étrangement la même solution que la manif : « Ici même, au Québec, une multitude d’initiatives citoyennes existent pour favoriser le rapprochement et raccommoder le tissu social. Pourquoi ne pas plutôt miser sur la bienveillance ? ». Mais il débute par : « Qui aurait pensé que nous assisterions, au Québec, à une telle levée de boucliers pour défendre le niqab, cette prison ambulante pour les femmes ? » Or mon article dénonçait clairement le niqab, tout en défendant les femmes qui en sont prisonnières, loin de la méprise généralisée qui instrumentalise et chosifie « l’adversaire » en le réduisant à son vêtement…

Kevin Henley incite « tous les gens anti-fondamentalistes et pro-féministes de ne pas oublier qu’ils sont du même côté de la barricade, après tout. » Ce qui était l’essence de mon propos dénonçant les principales barricades érigées par les Trump, La Meute et Storm Alliance. Et d’accord avec Soheib Bencheikh, Abdennour Bidar et j’ajouterai Kamel Daoud, je ne peux avoir déploré « le climat toxique d’intolérance islamophobe », puisque je n’utilise plus ce mot parce qu’il n’a pas d’équivalent dans les autres religions. Quant aux racistes antisémites militaristes qui semblent trouver commode d’haïr une religion et de bombarder la Syrie, l’Afghanistan, la Libye, le Yémen et l’Irak au prix de millions de morts, pourquoi la plupart des détracteurs de mon article choisissent de les épargner, pour concentrer leurs reproches principalement sur des individus minoritaires en notre société ?

Michel Rioux, lui, s’est senti visé par la manif : « Les entreprises de culpabilisation des Québécois sont tellement récurrentes, tellement prévisibles, les charges, les accusations gratuites, les sous-entendus, les regards en coin, les insinuations de toutes espèces font tellement partie de notre quotidien qu’on finit par les trouver quelque peu normaux. » Justement, mon texte référait à plus du tiers de sa longueur aux poutres qu’on trouve dans l’œil du gouvernement fédéral, et c’était le but de notre présence à nous, Québécois, dans la manif, de déplacer le « focus » altermondialiste anglophone montréalais, trop souvent obnubilé par la paille dans l’œil québécois, et de ramener son indignation sélective au militarisme meurtrier, en particulier nord-américain. C’est bien repris par un quatrième texte (Gilles Simard), qui par contre dénonce gratuitement « l’avant-garde éclairée des encapuchonnés-es de l’UQAM ou de McGill. »

 

Guy Nantel

L’article de Michel se réfère en outre à la pancarte « Moins de Guy Nantel, plus d’Omar Khadr ». Nantel, sur le site de Tout le Monde en Parle a fait écrire :

"Moi, je suis un petit peu tanné d'une espèce de gauche radicale, haineuse. Tu l'as vue, la banderole qu'ils avaient mise sur moi dimanche passé : si ça, ce n'est pas une incitation à la haine, je ne sais pas ce que c'est. Moi il faut que j'explique à ma fille pourquoi un gars qui est associé à Al Qaida est plus aimé que moi dans la société en ce moment. C'est un peu rock'n'roll. Manon Massé va s'exprimer sur cette question-là (NDLR : à LCN), et elle ne voit aucun problème à ça. Là, on parle des élus, on parle de journalistes, d'intellectuels. Bien sûr qu'elle pense que c'est la liberté d'expression, mais à un moment donné, il faut faire attention, parce qu’il y a des balises à la liberté d'expression pour tout le monde."

Sur facebook j’ai écrit le 20 novembre à 11h 23 à M. Nantel qui ne m’a pas encore répondu : faut mieux vous informer à propos d'Omar Khadr et je vous engage à lire mon article[2] sur le site des Artistes pour la Paix où vous apprendrez (et l'apprendrez à votre fille) qu'être comparé à lui n'est ni injurieux ni haineux: il est devenu quelqu'un de bien après tant de souffrances imméritées... C'est exactement ce que je vous souhaite aussi, devenir quelqu’un de bien après des souffrances imméritées[3]. Votre métier exige d'être informé, si vous voulez continuer à jouir de notre respect ».

 

Racisme systémique

En conclusion, quel mal y aurait-il à « étudier le racisme, angle-mort de la valorisation de la diversité», comme nous y engage le Centre Justice et Foi? À la veille du Forum sur la valorisation de la diversité et la lutte contre la discrimination, le Centre s’exprime ainsi :

«En lieu et place d’une consultation sur la discrimination et le racisme systémique, tel que promise par le gouvernement Couillard, nous avons finalement droit à une tournée d’écoute sur la «valorisation de la diversité et la lutte contre la discrimination» qui culminera le 5 décembre avec un Forum axé sur l’intégration des immigrants au marché de l’emploi. Au-delà des raisons logistiques et purement électoralistes [victoire de la CAQ aux élections partielles à   Québec ?] qui justifient ce changement de cap, il faut déplorer la vision étroite, bassement économiciste et utilitariste de la «diversité» et de l’immigration      déployée par le gouvernement, de même que son refus de faire la lumière sur les dynamiques de racisme systémique à l’œuvre au Québec.»

Le Devoir du 5 décembre, sous la plume de Lisa-Marie Gervais, nous apprend qu’«excédés, une cinquantaine d’organismes lancent leur propre démarche parallèle », rejetant ainsi implicitement la réorientation post-défaite libérale dans le comté Louis-Hébert du gouvernement. La réticence nationaliste[4] augmente évidemment lorsqu’on ne parle du racisme systémique qu’au Québec et le CJF aurait été plus habile en dénonçant le racisme nord-américain, plutôt que de cibler le seul Québec dans sa dernière phrase. Il faut comprendre que n’ayant pas les moyens d’enquêter sur l’Amérique du Nord, il annonçait qu’il allait examiner quelques exemples au Québec.

Nous proposons une enquête sur le cas de la Fraternité des policiers qui veut tuer dans l’œuf le projet controversé de la mairesse Valérie Plante de créer à Montréal-Nord une œuvre commémorant la mort injuste de Fredy Villanueva, à 18 ans. Et pourtant, le projet inciterait le réticent Service de Police de la Ville de Montréal, très éprouvé ces jours-ci, à évoluer rapidement vers une meilleure représentativité en ses rangs des minorités visibles, autochtones, asiatiques et bien sûr noires. Le sculpteur René Derouin, APLP de l’année, bien au fait des problématiques de l’Amérique centrale, serait tout désigné pour créer un monument rappelant les souffrances de la famille Villanueva qui a dû vivre le deuil de Fredy en étant en outre menacée de déportation au Honduras, l’un des trois pays les plus violents au monde, avec un gouvernement fasciste qui manipule les résultats des élections de la semaine dernière et qui tue le peuple descendu dans les rues pour exprimer son vœu légitime de démocratie.

 

Quand on s’compare, on s’console

Au moins, Guy Morin et certains trolls de Tous contre un registre des armes à feu dénoncés à bon droit par Richard Martineau[5] ne nous ont pas tiré dessus, lorsqu’on a manifesté, fleur blanche à la main, aux côtés de Heidi Rathjen (polysesouvient), de la mairesse Valérie Plante, de la ministre Dominique Anglade et de Sophie Grégoire Trudeau, le 6 décembre au soir, illuminés par l’émouvante œuvre de Moment factory en mémoire des quatorze victimes de Polytechnique. Et le lendemain, le gouvernement du Québec a annoncé la mise en œuvre de la bienvenue loi pour l’enregistrement des armes d’épaule pour le 29 janvier, date-anniversaire du massacre de la mosquée de Québec…

 

[3] Pas si imméritées que ça, vu son insouciance face à une accusation féministe envers un député, encore exclu du caucus libéral pour raison de comportement inadéquat envers d’autres jeunes femmes.

[4] Romain Gary excluait hélas la dimension militariste du premier en déclarant : « Le patriotisme, c’est d’abord l’amour des siens, le nationalisme, c’est d’abord la haine des autres » (Pour Sganarelle, 1965).

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