Oprah Winfrey rayonne à la 75e remise des prix Golden Globe

2018/01/11 | Par Pierre Jasmin

L’auteur est membre des Artistes pour la Paix

Pour rendre compte de l’événement marquant que représenta le discours d’Oprah Winfrey dimanche le 7 janvier à Los Angeles, il faut prendre la mesure de la réaction immense sur les réseaux sociaux par des dizaines de milliers de fans. Déjà, on la reconnaissait solidaire du mouvement me too! (dont la version hard française balance ton porc est critiquée par Catherine Deneuve); aujourd’hui on la plébiscite future présidente démocrate et en tant qu’artistes, on endosse cette réaction.

Son discours incroyablement bien conçu, livré devant un public libéral américain pourtant assommé par les toutes dernières décisions du président Trump dans la dernière semaine et demie, donne le goût de crier avec elle time’s up!

Car il a déclaré illégaux 200 000 Salvadoriens immigrants et augmenté d‘un treizième (50 autres milliards de $ annuels!) le budget militaire américain (qui passerait de 650 milliards annuels à 700 milliards). Ce treizième représente DIX FOIS le budget total de l’ONU, auquel Nikki Haley vient de décider en outre que les É-U retrancheront 285 millions de $. Les É-U rendent de plus inopérante la politique environnementale de la Conférence de Paris, par l’irresponsable décision de l'administration Trump de sacrifier presque toutes les eaux américaines au forage pétrolier et gazier.

Pas de quoi se réjouir, dites-vous? Mais la communauté filmique d’Hollywood semble s’engager dans une remarquable résistance, au terme d’une année faste de productions marquantes …

 

AU MOINS QUATRE FILMS ANTI-RACISTES

- l’Oscar du meilleur film décerné en 2017 à bon droit à Moonlight anti-raciste ET antihomophobe;

- Hidden figures qui révéla le destin de trois mathématiciennes noires, sans qui la NASA n’aurait pas connu les succès de ses quarante premières années;

- Loving, un peu larmoyant, qui découvrait les embûches d’un couple interracial persécuté;

- et surtout Detroit qui permit à Kathryn Bigelow de racheter ses affreusement « embedded » Zero dark thirty (2012) et Démineurs (2008), ce dernier choisi par les Américains pour empêcher l’antimilitariste Avatar de son ex-époux Canadien James Cameron (qui l’avait gracieusement félicitée) de rafler les grands honneurs des Oscars 2010.

Nouveau film-vérité de 2017, grâce au jeu criant de vérité de Will Poulter, Detroit révèle le racisme policier lors des événements dits de l’Algiers motel de 1967. L’OBS français écrit dans son numéro du 12 octobre 2017 :

« Comme dans Potemkine et Z (la comparaison s’impose à ce niveau), le spectateur est contraint de regarder l’injustice, la sauvagerie, la décomposition d’une société. Un très grand film – nécessaire. Mieux : essentiel! Le moment est bien choisi : l’Amérique de Trump filmée dans toute son abjection ordurière : les rednecks de la National rifle Association, les fronts bas de l’ «alt-right», les nazillons de Charlottesville, les déplorables suprémacistes, alors que la National Advisory Commission on Civil Disorders constatait : «Presque invariablement, les désordres naissent de l’action de la police.” Celle-ci, systématiquement « utilise la force, sans nécessité ». Dans les quartiers noirs, 45% des policiers sont alors « extremely anti-negro », selon une enquête fédérale. Mais on ne fait rien. À Philadelphie, à Watts (Los Angeles), à Chicago, les feux s’allument. L’Amérique blanche ne veut rien voir. »

 

CINQ AUTRES FILMS ET DEUX SÉRIES TÉLÉVISÉES FÉMINISTES 

- Lady Bird, de Greta Gerwig avec la splendide actrice américano-irlandaise Saoirce Ronan, récompensée d’un Golden Globe, jouant le rôle d’une adolescente rebelle par féminisme;

- The Post, de Steven Spielberg avec Meryl Streep dans la peau de la propriétaire du journal Katharine Graham qui assume le risque, avec Tom Hanks jouant l’éditeur Ben Bradlee, de publier les Pentagon papers révélés par Daniel Ellsberg : on en reparlera;

- The Marvelous Mrs Maisel, une série comique en huit épisodes qui révèle le talent caché d’une, oui, une stand-up comique juive de 1958, jouée par Rachel Brosnahan.

- Three billboards near Ebbing, Missouri qui met en scène une attachante mère de famille au langage fucking fleuri, magistralement jouée par l’inénarrable Frances McDormand. Dans son discours de remerciement pour la récompense ultime du Golden Globe, elle tint à souligner qu’elle désapprouvait son personnage d’avoir lancé deux cocktails Molotov contre un commissariat de police inefficace dans l’enquête sur la mort et le viol de sa fille. Dans la salle, l’applaudissaient sans vergogne deux autres personnages féminins plutôt violents de la même génération, les célèbres Thelma et Louise (1991) jouées par Geena Davis et Susan Sarandon;

- La forme de l’eau, de Guillermo del Toro dont l’allégorie de la femme muette protectrice d’un sympathique monstre marin, jouée par Sally Hawkins, s’interprète comme féministe écolo;

- Big little lies, à la distribution éclatante formée des vedettes Laura Dern, Nicole Kidman (récompensée), Reese Whiterspoon et Shailene Woodley qui ont unanimement tenu à féliciter le génie du réalisateur québécois Jean-Marc Vallée.

- Handmaid’s tale, qui a valu à Elisabeth Moss un Golden Globe aussitôt dédié à la Canadienne et amie des APLP Margaret Atwood, récemment désignée littéraire de l’année 2017 par Le Devoir, et dont un autre roman Alias Grace a aussi été adapté avec très grand succès en série télévisée.

 

LE COURAGE D’ABORDER DES VÉRITÉS DÉRANGEANTES

Dans ce contexte explosif d’une salle vêtue de noir pour dénoncer les crapuleries d’Harvey Weinstein et autres Gilbert Rozon américains, on comprend Oprah d’avoir félicité de tout son cœur toute personne ayant eu le courage de faire éclater sa vérité, ce qui est la seule façon d’avancer comme société, a-t-elle clamé.

Et là où Oprah a été la plus émouvante, c’est dans son évocation de sa propre mère et de toutes les femmes de ménage revenant épuisées chaque soir d’avoir récuré qui un bureau, qui une maison bourgeoise, forcées de supporter trop d’indignités afin d’obtenir un salaire de misère pour la survie de leurs enfants. Et ces portraits de luttes de classes feraient accuser d’autres de communisme primaire, mais, répétons-le, ont généré une intense émotion, lorsqu’elle a évoqué les destins de Rosa Parks et de Reci Taylor, cette dernière qui vient de mourir à 97 ans, violée en Alabama en 1944 par six blancs jamais inquiétés par la justice blanche...

 

NOUS SOMMES LES AUTRES, CAR OPRAH WINFREY NOUS EST SI PROCHE

peut-être parce qu’elle réunit des qualités de vedettes québécoises à l’avant-garde du féminisme, hélas trop peu reconnues :

- l’hommagée APLP2017 Janette Bertrand, à la carrière télévisuelle multiple comparable, mais dans une langue qui, si elle avait été comprise par l’ensemble de l’Amérique du Nord, aurait été autant récompensée en $ et en notoriété qu’Oprah Winfrey!

- Lise Payette qui si elle était arrivée en politique au bon moment, face à un macho tel que Donald Trump et non face à Claude et Madeleine Ryan, aurait sans doute triomphé;

- l’APLP1991 Simonne Monet-Chartrand, héroïne pacifiste d’abnégation totale, même avec la fatigue d’avoir élevé sept enfants avec un mari tout à son apostolat syndical exemplaire;

- Pauline Julien, dont une des dernières présences en public salua la remise du prix APLP1998 à Ginette Noiseux, fondatrice et directrice de l’Espace GO féministe. Son interprétation iconique de Mommy bouleverse chaque auditeur/trice : félicitons Émile Proulx-Cloutier d’avoir si bien réussi à en transmettre la même qualité dans sa version innue de son extraordinaire récent CD et aussi pour son unique interprétation dans le film digne d’un prix Jutra (pourquoi pas!) Nous sommes les autres!

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